L’action sur l’image : pour l’élaboration d’un vocabulaire critique
Séminaire dans le cadre du laboratoire "Paragraphe"
UFR L.I.T.- Université Paris 8, animé par Jean-Louis Weissberg


La première séance du séminaire de recherche "L’action sur l’image : pour l’élaboration d’un vocabulaire critique" se déroule mercredi 17 novembre de 18h30 à 21h à : l'IMCAD 124, avenue de la République 75011 M° Père-Lachaise (Tel : 01 53 36 12 34) avec une introduction de ma part et une analyse, par Frank Dufour, du CD Rom "A Bronx Family Album" photos de Steve Hart - Production Christophe Schifferli (SCALO editions).

Les autres dates prévues sont les : 15/12 – 19/01 – 23/02 – 22/03 – 19/04 – 17/05 – 14/06 (3ème mercredi du mois, sauf en fév), toujours au même horaire. Je vous envoie en doc. joint le texte de présentation du séminaire ci-dessous.
Cordialement,
Jean-Louis Weissberg
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Attendus :
Quel vocabulaire et quels concepts forger pour construire la critique des productions et œuvres hypermédias ? Bref, comment outiller la pensée dans ce continent où, certes, tout n'est pas inédit de part en part, mais où des problèmes originaux ont mûri. Il s’agira, quelles qu’en soient les modalités concrètes, de développer une recherche à partir de l’analyse de productions présentées lors des différentes séances donnant matière à une publication (voir plus en avant).
Le contexte de l'univers numérique redéploie quelques questions majeures déjà envisagées dans le cadre de la critique littéraire ou filmique au nombre desquelles figurent l'invention de langages expressifs, les figures de l'implicite, les contraintes dues aux supports ou les postures de réception.
Ce texte a pour objectif de délimiter certains de ces problèmes – parmi les principaux, espérons-le - tout en laissant ouvert la discussion aussi bien sur leur formulation que sur l'extension du champ qui les concrétise.
L'idée de "l'action sur l'image" est une délimitation évidente parce que caractérisant tous les hypermédias. Peut-être trop même, mais les incidences de ce régime d'image spécifique à l'univers numérique n'ont pas été encore analysées avec suffisamment de netteté. Elles recèlent toujours probablement - ce sera au séminaire de le vérifier - d'importantes vertus heuristiques.
Investiguer l'image actée, - je préfère cette dénomination à celle plus courante "d’image interactive" car elle indique plus nettement le chaînage réciproque de l’image et de l’acte gestuel -, c'est mettre l'accent sur "l'expérience" dans des conditions où la vision et son objet (l’image) ne peuvent plus être distingués de leur mise en scène, devenue à la fois objectivée et expérimentable. Cette expérimentation se déploie dans une double dimension, gestuelle et imaginaire (on pourrait dire haptique et noématique ).
Le champ d'étude autour de l'image actée, sera envisagé selon une direction principale qualifiée de pragmatique, à partir de laquelle on pourra faire dériver d’autres éclairages. L’objectif est bien d’interroger les différentes présentations selon l’axe principal (pragmatique) en modulant les pondérations des autres éclairages suivant chaque réalisation.

1 - Axe pragmatique : anatomie du chaînage image-geste

L'image actée relève donc à la fois d'une saisie imaginaire,
interprétative
et d'une saisie physique, interventionniste, par interfaces interposées : cette double détermination en constitue la singularité en regard de toutes les autres formes d'images. L’équipement acté de l'image interdit alors qu'on se contente d'une analyse des contenus et des modes de circulation internes.
Une icono-actologie rencontre l'interface comme un objet d'investigation privilégié. On définira, en effet, l'interface comme un espace d'ajustement intérieur-extérieur, dans ses deux dimensions d'installation du monde propre de la scène et d'organisation de l'action ; dimensions qu'on retrouve avec les dénominations "interface graphique", d'une part et "interface haptique" (souris, joystick, dispositif de retour d'effort, etc.), de l'autre. Cet ajustement gouverne l'analyse, plus que pour tout autre type d'image (peinture, photographie, cinéma) où ces aspects affleuraient pourtant déjà. On s'intéressera donc à la portée et à l'anatomie du chaînage geste-image dans la description du nouveau régime historique de production et de réception de l'image, régime que la notion d'image actée tente de désigner.
Dans cette perspective, la conceptualisation deleuzienne (image-temps, image-cristal, appui sur la théorie bergsonienne de la perception) semble être une voix prometteuse à condition toutefois d'évaluer la possibilité d'une translation-transformation de ces concepts élaborés dans l'univers du cinéma.

De l’image à la vision

Dans l'univers de l'image actée, la vision suppose et appelle
constamment des prédictions sur l’univers environnant : quel objet est-il cliquable, quel chemin peut-il être suivi, etc. Parce que - plus que toute autre image - elle dissimule plus qu’elle ne révèle, l'image actée induit une combinaison complexe d’actes mêlant intimement l’observation de la scène, l’analyse des effets haptiques (quelle est l’incidence d’un cliquage, par exemple), et les variations imaginaires (la "corrélation phénoménologique"). Ces variations peuvent s’étager (et mêler) d’un souci opérationnel (trouver une issue dans un dédale, par exemple) à des chaînages associatifs échappant à toute intentionalité explicite.
Il en résulte un effet-retour du régime acté de l’image sur la vision (similaire dans son principe à ce qui s’est produit avec la photographie et le cinéma). Adossé aux anciens régimes, celui-ci construit de nouvelles formules du voir, retrouvant, en partie, des principes fondamentaux de la vision dans ses rapports à l’expérimentation et à la mémoire, principes qui sont à la source de l’enquête phénoménologique menée en particulier par Bergson et Merleau-Ponty.

Mais d’autres références pourront aussi être mobilisées, notamment Benjamin. Contribuer à forger un vocabulaire et à énoncer des principes de régularité, voire les codes de la condition "spectactorielle" (on n’ose pas dire une grammaire, tant ceci paraît complexe) serait l’un des objectifs du séminaire et, dans cette perspective, certains outils de la sémiologie - peircienne notamment - pourront être mobilisés. De même que des travaux d’analyse filmique - on pense notamment à ceux de Christian Metz – pourraient être fructueusement prolongés dans le domaine des images numériques "actives" (questions du réalisme et de la fiction, par exemple). Ce travail pourra passer par l’examen critique de travaux similaires menés par d’autres équipes
ainsi que par la discussion de l’actuel vocabulaire descriptif spontané (rollover, cliquer, etc.). Nous n’écartons pas à priori l’hypothèse que, dans le cadre d’un système de codes généraux, chaque production appelle une sémio-critique locale indexée sur ses choix d’interfaces, ses modalités d’interruption, ses combinaisons spécifiques de médias (fonctions de l’image fixe et animée, du son, du texte, etc.).

Interfaces

Parmi les investigations à conduire, celle qui concerne le pronostic d’une normalisation de l'interface graphique nous intéresse particulièrement.
Ce pronostic est-il justifiée ou au contraire - et en particulier dans les domaines artistiques et de recherches - assiste-t-on à une invention d'interface signifiante en tant que telle, participant, selon des contextes spécifiques, à la construction sémio-pragmatique de la scénographie ?
Cette investigation pourrait contribuer à l'élaboration d'un vocabulaire spécifique pour désigner la nature des prescriptions explicites et implicites adressées aux "spectacteurs".
Comment se combinent l’interface graphique avec ses corollaires haptiques : (souris, clavier... voix, est-ce une interface haptique ?) pour former la matrice de conversion image-geste, mais aussi par là même l’objectivation du sens de ce lien. Cette composition des deux types d’interfaces est tissée d'images et designée pour et par le geste. Il faudra, de plus, s’intéresser à l’évolution de cette relation en prenant la mesure de l’une des tendances fondamentales à l’œuvre : le retour d’effort de l’image sur le corps.

Narrativité et temporalité

Nous aurons aussi à remettre au travail la question fondamentale de la narrativité : quels types de narrativité trouvent à s’exprimer dans les univers d’images actées, des produits de recherches aux œuvres artistiques en passant par certains jeux vidéo édités ou en ligne ? Quels principes(codes et construction fictionnelles) définissent les principaux genres (enquêtes, énigmes, épreuves, découverte d’univers, exploration latérale de récits linéaires, etc.) ? Quels types de fonctionnement cognitifs sont-ils mobilisés (simulation d’univers, acquisition inductive, etc.) ? Autre nom possible de la narrativité, la temporalité attirera toute notre attention. On le sait, le jeu temporel est une dimension centrale de toute narration. Qu’en est-il dans le contexte des cheminements multiples et des interruptions volontaires ? On le sait un important outillage conceptuel a été élaboré sur ces questions dans les recherches cinématographiques. On pourra aussi prendre appui sur des questions connexes : comment l'art cinématographique s'est-il constitué à partir de l'invention technique (ou, plus décalé encore, l'art photographique). Comment, et sous quelles conditions, en tirer profit dans le domaine qui nous intéresse ? Dans cette perspective les agencements réciproques des matériaux imagés, sonores et textuels retiendra toute notre attention, notamment en ce qu’il conjoignent des médias séquentiels comme le son ou l’image filmique et des médias discontinus comme la photographie et le texte.
Plus généralement, c’est le statut de la réception qui demande à être travaillé. Dans quelle mesure peut-on toujours parler de lecteur ou de spectateur dans la réception des hypermédias ? Symétriquement comment thématiser la situation de l’auteur (auteur collectif, auteur en collectif....) notamment dans le contexte des réseaux. Ne faut-il pas envisager un concept de méta-réception corollaire d’ailleurs d’une méta-création, c’est-à-dire création d’univers narratifs ou expressifs tels que la littérature générative chère à Jean-Pierre Balpe l’actualise. On aperçoit derrière ces questions une ouverture possible vers une interrogation politique portant sur la nature de la communauté spectactorielle, question sur laquelle nous reviendrons plus en avant.

Avatars et autonomie comportementale
Last but not least, nous aurons à prendre la mesure des formes de présence actualisées par les avatars dits virtuels que je préfère appeler "spectagents" (ou "humains virtuels" comme les nomme Isabelle Rieusset-Lemarié). On devra analyser comment se combinent les dimensions représentatives et inventives dans ces mondes. Comment, aussi, ils mettent en scène des milieux de vie autonome conférant aux personnages une "intelligence propre", concrétisés par des mécanismes adaptatifs et appuyés sur les théories cognitivistes ou de la vie artificielle. L’image n’est alors plus seulement actée, elle devient l’un des acteurs doté d’une certaine autonomie comportementale. D’où l’hypothèse qu’après le réalisme figuratif, spatial, gestuel, ces réalisations visent un réalisme psychologique et social, comme la dernière version de Sim City le préfigure.

Exemples de productions à discuter :
- sites Internet artistiques, musicaux ou de recherche,
- CD-Rom de recherche (fiction interactive comme "Sale temps" , produit
d'exploration photographique comme "18:39", recherche sur les interfaces
comme "Machines à écrire"),
- CD-Rom "documentaire" comme "A Bronx Family Album ",
- jeux vidéos avec agents autonomes,
- jeux vidéos fonctionnant à l'induction (Myst, Riven par exemple ),
- jeux vidéos avec retour d’effort,
- micro-mondes simulés (Sim City) et recherches sur les personnages
autonomes,
- univers incluant des avatars (Muds, Deuxième monde, Palace...).

2 - Axes dérivés
À partir de l’axe principal qualifié ici de pragmatique, nous ne nous interdisons pas de regarder vers des contrées plus éloignées, dans une perspective iconologique en quelque sorte, prenant en charge quelques questions où la conjonction image-geste, bien qu’effective, est moins directement présente. Nous en évoquons deux, à titre d’exemple. Leur prise en compte dans le séminaire demande à être confirmée. Cette réserve est motivée par la nécessité de vérifier qu’un traitement conjoint avec les questions évoquées ci-dessus peut s’avérer fructueux.

a - Fluidification entre réception et production
L'univers de l'image actée incite à approfondir l'hypothèse du chaînage entre réception et production. De nombreux dispositifs peuvent être sollicités dans le domaine de l'image montrant comment l'activité de réception s'enchaîne avec - voire ne peut se distinguer de - l'activité de production (Odissey, site Thirdvoice, Deuxième monde, SCOL, XML, ou plus éloigné, musique techno).
Enjeu éducatif mais aussi politique si on comprend que ces redistributions forment les conditions d’expression dans la "République de l’hypermédia" (comme on a pu parler de la " République des lettres " ou chacun était aussi bien lecteur que producteur de connaissances ou d’œuvres).

b - Régime expérimental de la croyance
Dans une perspective voisine, on évaluera l'hypothèse liant l'image actée à la crise de la croyance fondée sur la vision, afin de problématiser un régime expérimental de la croyance adossé à l’intervention sur l’image.
Présentations illustrant cette hypothèse : production multisupport de l'INA, CD-Rom sur l'affaire Simpson, norme XML, sites Internet, et, peut-être plus éloigné, "Le spécialiste".

3 - Délimitation :
Une question importante dont être discutée : faut-il limiter notre attention aux "œuvres", entendu par là, partie prenante d’une problématique artistique? Ce qui exclurait des productions comme certains jeux vidéos, des recherches plastiques ou scénographiques ne ressortissant pas mécaniquement au monde de l'art (recherches en animation synthétique, certains aspects des effets spéciaux où l’on s’intéresserait plus aux procédés de production qu’aux résultats). Nous préconisons une position ouverte sur la définition des objets étudiés et ceci pour une raison fondamentale : adopter une définition axiomatique du champ, c'est en quelque sorte avoir résolu les questions avant de les faire travailler. Il sera donc, bien entendu question d'œuvres, mais en y ajoutant des propositions qui gravitent autour sans s'en revendiquer nommément (jeux vidéos, images génératives, par exemple).

4 - Modalités :
D'une périodicité mensuelle, le séminaire proposera des analyses critiques d'œuvres, de productions, de recherches présentées autour des concepts et des parti pris énoncés ci-dessus. L'idée serait de présenter des produits en tentant d'articuler à partir d'une même démonstration, plusieurs interrogations selon les axes principaux indiqués ci-dessus. Ces analyses - présentations seront effectuées de préférence par des participants réguliers au séminaire (sans exclure totalement des démonstrations ponctuelles de réalisateurs). Nous éviterons, le plus souvent, d'avoir recours aux concepteurs, l'expérience montrant la difficulté d’une libre discussion des réalisations en présence de leur auteur.

Animation
Animé par Jean-Louis Weissberg, le séminaire bénéficie de la participation active d’enseignants-chercheurs de Paris 8 et Paris 13 (Pierre Barboza, Frédéric Dajez, Patrick Delmas, Frank Dufour) ainsi que d’autres établissements (Isabelle Rieusset-Lemarié de l’IUFM de Versailles/Université de rattachement Paris X, par exemple). La liste des noms cités ici étant appelée à s’étendre.

Participants
Le séminaire est ouvert à toute personne (enseignants, chercheurs, étudiants, doctorants, etc.) concernée par les questions évoquées, ayant un intérêt théorique et/ou pratique pour les problèmes d'histoire et de sémiologie de l'image, de conception d'interface, d’ergonomie cognitive, de philosophie de l'image et d’esthétique de la création numérique.

Publication
L'un des objectifs du séminaire est de préparer la publication d'un ouvrage dans la collection "Champs Visuels" (L'Harmattan) autour de "l'image actée".
Les participants au séminaire pourront donc soumettre des contributions (aux côtés de chercheurs extérieurs). Les textes feront alors l'objet de discussion collective.