LE TEMPS (EL TIEMPO)

Jorge Luis Borges
El Tiempo, 12e conférence du cycle Conférences, 1977-1978

 

 

Nietzsche n'aimait pas qu'on mît sur le même pied Goethe et Schiller. Et nous pourrions dire qu'il est aussi irrespectueux d'associer en paroles l'espace et le temps, car nous pouvons mentalement faire abstraction de l'espace mais pas du temps.

Supposons que nous n'ayons qu'un sens au lieu de cinq. Que ce sens soit l'ouïe. Alors disparaît le monde visuel, c'est-à-dire que disparaissent le firmament, les astres... Si le toucher vient à nous manquer, alors disparaît la notion de l'âpre, du lisse, du rugueux, etc. S'il nous manque également l'odorat et le goût, nous perdons aussi ces sensations qui sont localisées dans la bouche et dans le nez. II ne resterait donc que l'ouïe. Nous aurions là un monde possible qui pourrait se passer de l'espace. Un monde d'individus. D'individus qui pourraient communiquer entre eux, qui pourraient être des milliers ou des millions et qui communiqueraient entre eux au moyen du langage-rien ne nous empêche d'imaginer un langage aussi complexe et plus complexe que le nôtre -et au moyen de la musique. C'est-à-dire que nous pourrions avoir un monde où il n'y aurait rien d'autre que des consciences et de la musique. On pourrait m'objecter que la musique nécessite des instruments. Les instruments sont nécessaires pour la production de la musique. Mais si nous pensons à telle ou telle partition, nous n'avons besoin d'aucun instrument-piano, violon, flûte ou quoi que ce soit-pour l'imaginer.

Nous aurions alors un monde aussi complexe que le nôtre, fait de consciences individuelles et de musique. Comme a dit Schopenhauer, la musique n'est pas quelque chose qui s'ajoute au monde elle est un monde en soi. Dans ce monde, pourtant, le temps existerait toujours Car le temps est la succession. Si je m'imagine, si chacun de vous s'imagine dans une pièce obscure, le monde visible disparaît, il disparaît de notre corps. Que de fois ne perdons-nous pas conscience de notre corps !... Par exemple, moi, ici, ce n'est qu'au moment où je touche cette table avec ma main que j'ai conscience de ma main et de la table. Quelque chose se passe, mais quoi ? Peut-être des perceptions ? Peut-être des sensations ou simple ment il s'agit de souvenirs ou d'imaginations. Quelque chose se passe en tout cas. Je me souviens d'un beau vers de Tennyson, un des premiers vers qu'il ait écrit : Time is flowing in the middle of the night (Le temps s'écoule au milieu de la nuit). C'est là une idée très poétique : lorsque tout le monde dort, le fleuve silencieux du temps - la métaphore est inévitable - s'écoule dans les champs, dans les souterrains, dans l'espace, il s'écoule parmi les astres.

Le temps est donc un problème essentiel. Je veux dire que nous ne pouvons pas faire abstraction du temps. Notre conscience passe continuellement d'un état à un autre et c'est cela le temps: la succession. Je crois qu'Henri Bergson a dit que le temps était le problème capital de la métaphysique. Si ce problème était résolu tout serait résolu. Soit dit entre nous, il n'y a pas de risque qu'il soit résolu: autrement dit, nous ne cesserons pas d'être anxieux. Nous pourrons toujours dire comme saint Augustin:

Qu'est-ce que le temps ? Quand personne ne me le demande, je le sais; dès qu'il s'agit de l'expliquer, je ne le sais plus.

"Pourquoi ne se baigne-t-on jamais deux fois dans le même fleuve ?"

Je ne sais pas si au bout de vingt ou trente siècles de méditation nous avons beaucoup avancé dans ce problème du temps. Je dirais que nous sentons toujours cette vieille perplexité, celle que ressentit mortellement Héraclite dans cet exemple auquel je reviens toujours: personne ne se baigne deux fois dans le même fleuve. Pourquoi ne se baigne-t-on jamais deux fois dans le même fleuve ? Premièrement parce que les eaux du fleuve ne cessent de couler. Deuxièmement-et c'est quelque chose qui nous touche métaphysiquement, qui nous cause comme un début d'horreur sacrée-, parce que nous sommes nous-mêmes aussi un fleuve, que nous nous écoulons aussi sans cesse. Le problème du temps est là. C'est le problème de l'éphémère: le temps passe. Je me rappelle ces beaux vers de Boileau :

Hâtons-nous, le temps fuit et nous traîne avec soi. Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Mon présent - ou ce qui était mon présent - est déjà du passé. Mais ce temps qui passe, ne passe pas entièrement. Par exemple, j'ai bavardé avec vous vendredi dernier. Nous pouvons dire que nous sommes autres aujourd'hui, car il nous est arrivé bien des choses à tous au cours de cette semaine. Pourtant nous sommes les mêmes. Je sais que j'ai parlé ici même, que j'ai essayé de réfléchir à certains problèmes devant vous et vous vous rappelez sans doute que vous étiez ici avec moi la semaine passée. En tout cas, un souvenir du temps reste dans la mémoire. La mémoire est individuelle. Nous sommes faits, en grande partie de mémoire. Cette mémoire est faite, en grande partie, d'oubli.

"Qu'est-ce que l'éternité ?"

I1 y a donc le problème du temps. Peut-être ce problème est-il insoluble, voyons toutefois les solutions qu'on en a données. La plus ancienne remonte à Platon, puis nous avons celle de Plotin et enfin celle de saint Augustin. C'est celle qui se réfère à l'une des plus belles inventions de l'homme. Car je prétends qu'il s'agit là d'une invention humaine. Vous penserez peut-être différemment si vous êtes croyants. Je veux parler de cette belle invention qu'est l'éternité. Qu'est-ce que l'éternité ? ce n'est pas la somme de tous nos hiers. C'est tous nos hiers, tous les hiers de tous les êtres conscients. Tout le passé, ce passé dont on ne sait quand il a commencé. Puis aussi tout le présent. Ce moment présent qui englobe toutes les villes, tous les mondes, tout l'espace entre les planètes. Puis enfin l'avenir. L'avenir qui ne s'est pas encore réalisé mais qui, néanmoins, existe.

Les théologiens supposent que l'éternité est en quelque sorte un instant dans lequel se rejoignent miraculeusement ces divers temps. Nous pouvons reprendre les mots de Plotin, qui ressentit profon-dément le problème du temps. Plotin dit: il y a trois temps et tous les trois sont le présent. L'un est le présent actuel, le moment où je parle. C'est-à-dire le moment où j'ai parlé car déjà ce moment appartient au passé. Puis nous en avons un autre qui est le présent du passé, qu'on appelle la mémoire. Puis un troisième, le présent de l'avenir qui est en quelque sorte ce qu'imagine notre espérance ou notre peur Venons-en maintenant à la solution que donna pour la première fois Platon, solution qui semble arbitraire mais qui pourtant ne l'est pas, comme j'espère vous le prouver. Platon a dit que le temps est l'image en mouvement de l'éternité. Le temps commence par de l'éternité, par un être éternel, et cet être éternel veut se projeter en d'autres êtres. Or il ne peut le faire dans son éternité : il doit le faire dans la succession. Le temps est en quelque sorte l'image en mouvement de l'éternité. Le grand mystique anglais William Blake nous dit: le temps est un don de l'éternité. Si on nous donnait la totalité de l'être... L'être est plus que l'univers, plus que le monde. Si on nous montrait une seule fois la totalité de l'être nous serions écrasés, anéantis, morts. Par contre, le temps est un don de l'éternité. L'éternité nous permet toutes ces expériences dans la succession: nous avons des jours et des nuits, nous avons les heures, les minutes, nous avons la mémoire, la sensation du présent, puis nous avons l'avenir, l'avenir dont nous ignorons encore ce qu'il sera mais que nous pressentons ou craignons.

Tout cela nous est donné successivement car nous ne pourrions pas supporter l'intolérable poids, l'intolérable impact de tout l'être de l'univers. Le temps serait donc un don de l'éternité. L'éternité nous permet de vivre dans la succession. Schopenhauer dit qu'heureusement pour nous notre existence se divise en jours et en nuits, notre existence est interrompue par le sommeil. Nous nous levons le matin, nous passons la journée puis nous dormons. S'il n'y avait pas le sommeil, il serait intolérable de vivre, nous ne serions pas maîtres de nos plaisirs. Nous ne pouvons pas assumer la totalité de l'être. Aussi tout nous est-il donné, mais graduellement.

La métempsycose répond à une idée voisine Peut-être serions-nous à la fois, comme le croient les panthéistes, tous les minéraux, tous les végétaux, tous les animaux, tous les hommes. Mais heureusement nous ne le savons pas. Heureusement, nous croyons à l'individualité. Sinon, nous serions accablés, nous serions anéantis par cette plénitude.

J'en arrive maintenant à saint Augustin. Personne, je crois, n'a senti plus intensément que lui le problème du temps, cette mise en question du temps. Saint Augustin dit que son âme brûle, qu'il brûle de savoir ce qu'est le temps. Et il demande à Dieu de lui révéler ce qu'est le temps. Non pas par vaine curiosité mais parce qu'il ne peut pas vivre sans le savoir. C'est en quelque sorte la question essentielle, ou comme Bergson dira plus tard: le problème essentiel de la métaphysique. Saint Augustin exprime tout cela avec feu.

"L'aporie du mobile"

Puisque nous parlons du temps, prenons un exemple apparemment simple, l'exemple des paradoxes de Zénon. II les applique à l'espace mais nous les appliquerons au temps. Prenons le plus simple de tous: le paradoxe ou l'aporie du mobile. Le mobile est situé à l'extrémité d'une table et il faut qu'il parvienne à l'autre bout. II faut d'abord qu'il parvienne au milieu mais pour cela il faut qu'il franchisse la moitié de la moitié, mais, auparavant, la moitié de la moitié de la moitié et ainsi de suite à l'infini. Le mobile n'ira donc jamais d'une extrémité à l'autre de la table. Nous pouvons aussi prendre un exemple dans la géométrie. Imaginons un point. On suppose que le point n'a aucune extension. Si nous prenons ensuite une succession infinie de points, nous aurons la ligne. Puis, en prenant un nombre infini de lignes, nous aurons la surface. Et un nombre infini de surfaces nous donnera le volume. Mais je ne sais dans quelle mesure nous pouvons admettre cela, car si le point n'a pas d'étendue, je ne vois pas de quelle façon une somme, même infinie, de points qui n'ont aucune étendue, peuvent nous donner une ligne qui s'étend dans l'espace. En disant une ligne, je ne pense pas à une ligne qui irait de ce point-ci à la lune. Je pense, par exemple, à cette ligne : le bord de la table que je touche. II est fait d'un nombre infini de points. A tout ceci on a cru trouver une solution.

Bertrand Russell donne l'explication suivante : il y a des nombres finis (la série des nombres naturels 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 et ainsi à l'infini). Mais considérons ensuite une autre série et cette autre série aurait exactement la moitié de l'extension de la première. Elle est faite de tous les nombres pairs. Ainsi au 1 correspondra le 2, au 2 correspondra le 4, au 3 correspondra le 6... Puis une autre série encore. Nous prendrons n'importe quel nombre. Par exemple, 365. A 1 correspondra le 365, au 2 correspondra le 365 multiplié par lui-même, au 3 correspondra le 365 élevé à la puissance trois. Nous aurions ainsi différentes séries de nombres qui seraient toutes infinies. C'est-à-dire que dans les nombres transfinis les parties ne sont pas moins nombreuses que le tout. Je crois que ceci a été admis par les mathématiciens. Mais je ne sais pas jusqu'à quel point notre imagination peut l'accepter.

"Qu'est-ce que l'instant présent ?"

Prenons l'instant présent. Qu'est-ce que l'instant présent ? C'est le moment qui comporte un peu de passé et un peu d'avenir. Le présent en soi est comme le point en géométrie. Le présent en soi n'existe pas. Ce n'est pas une donnée immédiate de notre conscience. Nous avons donc ce présent et nous voyons qu'il est graduellement en train de devenir du passé, en train de devenir de l'avenir. II y a deux théories du temps. La première qui correspond, je crois, à ce que nous pensons tous considère le temps comme un fleuve. Un fleuve qui coule depuis le commencement, l'inconcevable commencement du temps, et qui est parvenu jusqu'à nous. Puis nous avons l'autre théorie, celle du métaphysicien anglais James Bradley. Celui-ci dit que c'est le contraire qui se passe, que le temps s'écoule de l'avenir vers le présent. Que l'instant où le futur devient du passé, c'est l'instant que nous appelons le présent.

Nous pouvons choisir entre ces deux métaphores. Nous pouvons situer la source du temps dans l'avenir ou dans le passé. Peu importe. Nous sommes toujours devant le fleuve du temps. Mais comment résoudre le problème de l'origine du temps ? Platon a donné la solution suivante: le temps procède de l'éternité et ce serait une erreur de dire que l'éternité est antérieure au temps. Car dire qu'elle est antérieure c'est dire que l'éternité appartient au temps. Ce serait aussi une erreur de dire, comme Aristote, que le temps est la mesure du mouvement car le mouvement a lieu dans le temps et il ne peut pas expliquer le temps. II y a une belle phrase de saint Augustin : Non in tempore sed cum tempore Deus creavit caela et terram (c'est-à-dire: Non pas dans le temps mais avec le temps, Dieu créa les cieux et la terre). Les premiers versets de la Genèse se réfèrent non seulement à la création du monde, à la création des mers, de la terre, des ténèbres et de la lumière mais aussi au début du temps. Il n'y a pas eu un temps antérieur: le monde a commencé à être avec le temps et depuis lors tout est successif. Je ne sais pas si ce concept des nombres transfinis que j'expliquais il y a un instant peut nous aider. Je ne sais pas si mon imagination accepte cette idée. Je ne sais pas si la vôtre peut l'accepter. L'idée de quantités dont les parties ne sont pas moins grandes que le tout. Dans le cas de la série des chiffres naturels nous acceptons que le nombre des entiers pairs soit égal au nombre des entiers impairs, c'est-à-dire qu'il soit infini: que l'exponent du nombre 365 soit égal à la somme totale. Pourquoi ne pas accepter l'idée de deux instants de temps ? Pourquoi ne pas accepter l'idée de sept heures quatre minutes et de sept heures cinq minutes ? II semble très difficile d'accepter qu'entre ces deux instants il y ait un nombre infini ou transfini d'instants.

"L'élan vital"

Bertrand Russell nous demande pourtant d'imaginer la chose ainsi. Berheim a dit que les paradoxes de Zénon se basaient sur une idée spatiale du temps. Qu'en réalité ce qui existe c'est l'élan vital et que nous ne pouvons pas le subdiviser. Par exemple, quand nous disons qu'Achille parcourt un mètre tandis que la tortue parcourt un décimètre, c'est faux car nous disons qu'Achille marche au début à grands pas puis ensuite à pas de tortue. C'est-à-dire que nous appliquons au temps des mesures qui correspondent à l'espace. Mais supposons un laps de temps de cinq minutes. Pour que s'écoulent cinq minutes de temps il faut que s'écoule d'abord la moitié de cinq minutes. Pour que s'écoulent deux minutes et demie, il faut d'abord que s'écoule la moitié de deux minutes et demie. Pour que s'écoule une moitié de temps il faut d'abord que s'écoule la moitié de cette moitié et ainsi à l'infini, si bien que jamais ne peuvent s'écouler cinq minutes. Nous sommes devant les apories de Zénon appliquées au temps et le résultat est le même. Nous pouvons prendre également l'exemple de la flèche. Zénon dit qu'une flèche dans son vol est à chaque instant immobile. Donc le mouvement est impossible car une somme d'immobilités ne peuvent constituer un mouvement.

Mais si nous pensons qu'il existe un espace réel cet espace peut être finalement divisible en points bien que l'espace soit divisible à l'infini. Si nous pensons à un temps réel, il peut aussi se subdiviser en instants, en instants d'instants, chaque fois en unités d'unités.

Si nous pensons que le monde n'existe que dans notre imagination, si nous pensons que chacun de nous rêve un monde, pourquoi ne pas supposer que nous allons d'une pensée à l'autre et que n'existent pas ces subdivisions puisque nous n'en avons pas conscience ? N'existe que ce que nous ressentons. Seules existent nos perceptions, nos émotions. Cette subdivision est imaginaire, elle n'est pas effective.

>"Séries de temps"

Puis il y a cette autre idée qui semble d'ailleurs appartenir au commun des mortels, c'est l'idée de l'unicité du temps. Elle fut émise par Newton mais avant lui l'opinion générale l'avait déjà pressentie. Quand Newton parle du temps mathématique- c'est-à-dire d'un seul temps qui s'écoule à travers tout l'univers-ce temps s'écoule maintenant en des lieux vides, il s'écoule parmi les astres, il s'écoule de façon uniforme. Mais le métaphysicien anglais Bradley a dit qu'il n'y avait aucune raison de supposer une telle chose.

Nous pouvons supposer qu'il existe diverses séries de temps, disait-il, sans rapport les unes avec les autres. Nous aurions une série que nous pourrions appeler a, b. c, d, e. f... ces données ont un lien entre elles: les unes sont postérieures aux autres, ou antérieures, ou contemporaines. Mais nous pourrions imaginer une autre série, alpha, bêta, gamma... Nous pourrions imaginer d'autres séries de temps.

Pourquoi n'imaginer qu'une seule série de temps ? Je ne sais pas si votre imagination accepte cette idée. L'idée qu'il y a plusieurs séries de temps et que ces séries de temps ne sont ni antérieures, ni postérieures, ni contemporaines- naturellement les éléments de ces séries sont antérieurs, contemporains ou postérieurs les uns par rapport aux autres. Ce sont des séries différentes. Nous pourrions imaginer qu'il en va de même de nos êtres conscients. Pensons par exemple à Leibnitz.

L'idée est que chacun de nous vit une série de faits et que cette série de faits peut être parallèle ou non à d'autres. Pourquoi accepter cette idée ? Elle est plausible; on aurait ainsi un monde plus vaste, beaucoup plus étrange que le monde actuel. C'est l'idée qu'il n'y a pas un temps unique. Je crois que cette idée n'est pas rejetée par la physique actuelle, que je ne comprends pas et que je connais mal. L'idée qu'il y a des temps divers. Pourquoi imaginer un temps unique, un temps absolu, comme l'imaginait Newton ?

Revenons maintenant au thème de l'éternité, à l'idée de l'éternité qui cherche à se manifester d'une façon ou d'une autre, qui se manifeste dans l'espace et dans le temps. L'éternité est le monde des archétypes. Dans l'éternité, par exemple, il n'y a pas des triangles, il n'y a qu'un seul triangle qui n'est ni équilatéral, ni isocèle, ni scalène. Ce triangle, dans l'éternité, est ces trois choses à la fois et aucune d'elles. Le fait qu'un tel triangle soit inconcevable importe peu: ce triangle existe.

On pourrait dire aussi que chacun d'entre nous est une copie temporelle et mortelle de l'archétype humain. Le problème serait alors de savoir si chaque homme a ou non son archétype platonique. Cet absolu veut donc se manifester et il se manifeste dans le temps. Le temps est l'image de l'éternité. Je crois que ceci pourrait nous aider à comprendre pourquoi le temps est successif. II est successif parce que venant de l'éternité, il veut y retourner. Autrement dit, l'idée de futur correspond à notre désir d'un retour aux sources. Dieu a créé le monde; le monde, tout l'univers dés créatures veut retourner à cette source éternelle qui est intemporelle, non antérieure au temps ni postérieure mais hors du temps. C'est ce qu'on retrouve dans l'élan vital. C'est ce qui expliquerait aussi que le temps soit en mouvement constant On a dit que le présent n'existait pas. Certains philosophes de l'Inde ont prétendu qu'il n'y a pas un moment où le fruit tombe. Le fruit va tomber ou est au sol mais il n'y a pas un moment où il tombe.

"Le présent ne s'immobilise pas"

II est curieux de constater que des trois temps - le passé, le présent et le futur - dans lesquels nous avons divisé le temps, le plus difficile à concevoir, le plus insaisissable soit le présent ! Le présent est aussi insaisissable que le point. Car si nous imaginons celui-ci sans extension, il n'existe pas; nous devons imaginer que le présent apparent est en quelque sorte un peu le passé et un peu l'avenir. C'est-à-dire que nous sentons le temps qui passe. Quand je parle du temps qui passe, je parle de quelque chose que nous ressentons tous. Si je parle du présent, je parle de quelque chose d'abstrait. Le présent n'est pas une donnée immédiate de la conscience.

Nous sentons que nous évoluons dans le temps, c'est-à-dire que nous pouvons concevoir que nous passons du futur au passé ou du passé au futur mais à aucun moment nous ne pouvons dire au temps: Arrête-toi ! Tu es si beau !... comme le souhaitait Goethe. Le présent ne s'immobilise pas. Un pur présent est impensable: il serait inexistant. II comporte toujours une parcelle de passé et une parcelle de futur. II semble que cela soit indispensable au temps. Dans l'expérience que nous en avons, le temps ressemble toujours au fleuve d'Héraclite, nous en revenons toujours à cette vieille allégorie. C'est à croire que nous n'avons guère avancé au cours des siècles. Nous sommes toujours Héraclite contemplant son reflet dans le fleuve, pensant que ce fleuve n'est plus le même car les eaux ont changé et pensant qu'il n'est plus le même Héraclite car il a été d'autres personnes entre la dernière fois qu'il a vu ce fleuve et la fois présente. Autrement dit nous sommes un être qui change et qui reste permanent. Nous sommes des êtres essentiellement mystérieux. Que serions-nous sans la mémoire ? Une mémoire qui est en bonne partie faite d'oubli mais qui est essentielle. II n'est pas nécessaire, pour continuer à être ce que je suis, que je me souvienne par exemple que j'ai vécu à Palermo, à Adrogué, à Genève, en Espagne. Je sens bien, en même temps, que je ne suis pas la même personne qui habita dans ces endroits, que je suis autre. C'est le problème que nous ne pourrons jamais résoudre: le problème de notre identité changeante. Peut-être suffit-il de parler de changement. Car si nous disons que quelque chose a changé nous ne voulons pas dire que ce quelque chose a été remplacé par quelque chose d'autre. Nous disons: La plante a poussé. Nous ne voulons pas dire par là qu'une plante petite est remplacée par une plante plus grande. Nous voulons dire que cette plante s'est transformée en quelque chose de différent. Autrement dit, c'est l'idée de la permanence dans l'éphémère.

L'idée du futur viendrait en quelque sorte justifier cette vieille idée de Platon que le temps est l'image en mouvement de ce qui est éternel. Si le temps est l'image de ce qui est éternel, le futur serait donc le mouvement de l'âme vers l'avenir. L'avenir serait à son tour le retour à ce qui est éternel. Notre vie serait donc une continuelle agonie. Quand saint Paul dit: Je meurs chaque jour, ce n'est pas une image pathétique. Nous ne cessons de naître et de mourir. C'est pourquoi le problème du temps nous touche plus que les autres problèmes métaphysiques. Car les autres problèmes sont abstraits. Le problème du temps est notre problème. Qui suis-je ? Qui sommes-nous ? Peut-être le saurons-nous un jour. Peut-être que non. Mais entre-temps, comme dit saint Augustin, mon âme brûle car je désire le savoir.


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