ENTRE CODEX ET HYPERTEXTE


Extrait de Christian Vandendorpe
Du papyrus à l'hypertexte
Essai sur les mutations du texte et de la lecture
Éditions de la Découverte
1999

Au seuil d'une civilisation de l'information qui se met en place sous nos yeux, une nouvelle forme de lecture est en train d'apparaître. Grappillante, cliquante, zappante, écrémante, elle est aussi visuelle et tabulaire, et moins tournée vers une posture méditative que vers l'exploration de nouveaux territoires. Quels en seront les effets sur notre appréhension du texte et sur l'écriture ? S'il faut en croire l'écrivain André Malraux, une modification des attitudes de lecture entraîne nécessairement une modification de l'imaginaire, comme cela s'est produit au Moyen Age avec l'avènement du livre :

Toute révolution de l'imaginaire, avant de se marquer par la substitution d'un genre à un autre, se marque par un changement de liturgie. On avait découvert que l'on pouvait prier seul, on découvre que l'on peut imaginer seul, écouter un livre comme on priait sa Vierge d'ivoire (p. 92).
Dans une civilisation axée sur le traitement des signes, on peut s'attendre à ce que le processus de personnalisation du lecteur, en cours depuis des siècles, s'accélère et devienne plus aigu. Choyé par les possibilités qu'offre le texte numérique, le nouveau lecteur est en train de se construire des attentes que le papier ne peut satisfaire aussi vite ni aussi bien. S'étant habitué à intervenir dans le processus de collecte et d'organisation des données, il s'attribue aussi des droits que ne s'arrogeait pas le lecteur des époques antérieures, inféodé à l'autorité du livre et culturellement tenu de mener sa lecture jusqu'à son terme, de façon suivie et intensive.

Surtout, sur le nouveau média, les déplacements du lecteur ne sont plus limités par le vieil ordre début-fin, ni par l'entrée alphabétique, ni par l'entrée thématique. Chaque mot est virtuellement le lieu d'un nœud qui permet d'enchaîner avec une nouvelle fenêtre de texte. La curiosité du lecteur qui écrème un texte est ainsi susceptible d'une satisfaction immédiate. On peut passer d'une information à une autre avec une souplesse totale, en obéissant à son désir et à ses propres associations mentales plutôt qu'à un découpage conceptuel imposé. Cette liberté de déplacement accordée au lecteur répond à une nouvelle donne culturelle en Occident qui encourage les individus à affirmer leur différence de toutes les façons possibles et dont le sociologue Gilles Lipovetsky s'est fait le chroniqueur attentif :

Le procès de personnalisation impulsé par l'accélération des techniques, par le management, par consommation de masse, par les media, par les développements de l'idéologie individualiste, par le psychologisme, porte à son point culminant le règne de l'individu, fait sauter les dernières barrières (1983, p.26).
L'avènement de l'hypertexte va certainement renforcer ce phénomène. On savait déjà que deux personnes qui avaient lu le même livre pouvaient ne pas en avoir fait une lecture identique. Désormais, elles n'auront pas lu le même livre ! À terme, le texte en arriverait ainsi à perdre son potentiel comme lieu de rassemblement et de discussion, menaçant d'obsolescence l'institution littéraire et les religions basées sur le livre, qu'il s'agisse de la Bible ou du Coran.

On sait depuis McLuhan que le média interfère avec la nature du message qu'il véhicule. Cette solidarité entre " contenu " et " contenant " est en train de susciter de nouvelles formes d'écriture, adaptées à l'expérience de l'hypertexte, et de nouvelles vocations d'écrivain.

Jusqu'à présent, l'écrit avait joui du privilège de pouvoir seul permettre la communication à distance, dans le temps ou dans l'espace. En permettant la fusion de l'écrit, de l'image, du son et de la vidéo, les nouvelles technologies informatiques sont en train de saper cette position dominante du langage. Celui-ci a perdu l'aura dont il était investi depuis la nuit des temps, quand il servait à interpeller magiquement le monde, à exprimer le rapport au réel et à tenir la tribu sous le charme. Certains même considèrent, tel Mihai Nadin, que nous sommes à l'orée d'une Civilization of Illiteracy.

Certes, il est douteux que le dictaphone et la magnétothèque remplacent un jour l'écriture dans son rôle spécifique, comme on avait pu le penser dans l'enthousiasme audiovisuel des années soixante. Pour Barthes déjà, l'idée d'une disparition de l'écriture était difficilement soutenable : " [...] il est peu raisonnable d'attendre de la civilisation à venir un impérialisme de la parole et une disparition de l'écriture : ce serait en tout cas un avenir assurément barbare " (II, I993, p. 1544). En fait, plus que par l'oralité, c'est par la séduction de l'image que le texte et la littérature sont aujourd'hui le plus concurrencés.

En même temps, l'écrit, devenu omniprésent, subsistera au moins pour une de ses fonctions, qui est de permettre la fixation d'une pensée et d'en faciliter la communication et l'élaboration, d'une façon illimitée. Comme la pensée ainsi mise par écrit possède une configuration spatiale, il est possible au lecteur de la traiter à son rythme, d'en suivre les développements, d'y déceler les articulations et aussi d'en apercevoir les failles. L'écrit se prête donc idéalement à un travail analytique. Dans cette fonction, on ne voit pas qu'il ait commencé à céder du terrain. Bien au contraire. Même dans le champ de la communication privée et du " bavardage ", on demande de plus en plus à voir et à lire plutôt qu'à entendre, et le courrier électronique ainsi que les groupes de bavardage (chat, ICQ) rivalisent de plus en plus avec le téléphone.

Si l'on considère le passé, on voit que l'écrit a pris de l'importance avec l'apparition de l'imprimerie, qui a entraîné le passage d'une société orale à une culture écrite. Aujourd'hui que le traitement de texte et les correcteurs orthographiques donnent à tout un chacun la possibilité de produire, voire de publier sur papier ou sur le Web un texte d'allure professionnelle, on peut s'attendre à ce que l'écrit fasse plus étroitement partie de l'expérience individuelle que jamais auparavant.

En fait, le texte dispose maintenant, pour le soutenir, d'un média de plus. Il était associé, depuis cinq mille ans, à des pierres ou à des ardoises, à des tablettes d'argile, à des écorces d'arbre ou de roseaux, à des peaux de bête. Au début des temps modernes, il avait épousé le support économique et léger du papier. Il est maintenant en train de migrer massivement vers le support immatériel de l'électronique, ce qui lui permet de voyager à la vitesse de la lumière et de s'afficher en n'importe quelle taille, sur toutes sortes d'écrans. Cette mutation vers un support plus souple et plus maniable contribue à rendre l'écriture plus visuelle, mieux adaptée au mouvement de la pensée et aux conditions particulières de la lecture.

Ce nouveau type d'écrit ne devrait cependant pas faire disparaître le livre papier. Pas plus que la télévision n'a fait disparaître la radio, ou que le cinéma n'a évincé le théâtre. L'ordinateur est un média qui s'ajoute à la panoplie des moyens existants. Il déplacera certainement la configuration actuelle des supports de l'écrit en condamnant certains types d'ouvrages, là où les finalités de l'écrit s'harmonisent le mieux avec la spécificité de l'hypertexte : informations, concordances, encyclopédies, catalogues et sommes de toute sorte. En même temps, il devrait donner une expansion sans précédent à la forme du fragment, au collage, au " texte-image " et aux ouvrages constitués de liens avec des milliers de références.

On a vu que le concept de livre abritait le désir de constituer une totalité finie, qu'un lecteur devrait en principe parcourir intégralement afin de s'assimiler un sujet ou la topographie d'une configuration mentale donnée, propre à un auteur particulier. Horace disait ainsi : " Quelque sujet que vous traitiez, qu'il soit simple et un. ". Or, dans la navigation sur hypertexte, le texte n'existe plus sous une seule coulée mais est distribué en segments, en fragments. Dès son origine, " l'écriture hypertextuelle représente un engagement dans le sens de la fragmentation, de la digression, de la multiplication des parcours "(Giffard, p. 1 14). Cette orientation théorique a trouvé sa réalisation dans le fonctionnement du Web, où la fragmentation répond notamment à une volonté d'éviter un encombrement de la bande passante et de réduire au minimum les délais de téléchargement.

Une telle conception du texte convient très bien lorsqu'il s'agit d'assembler dans son œuvre propre, si tant est que ce terme ait encore un sens, des liens avec des pièces déjà existantes. On peut ainsi fabriquer une page sur Michel-Ange en plaçant une série de liens pointant l'un vers une reproduction de la chapelle Sixtine, un autre vers un commentaire de Malraux, un autre encore vers une exposition. L'auteur de la page en question peut n'avoir rien fait d'autre que de " coller "les titres des divers fragments constitutifs de l'œuvre, et les adresses correspondantes. Il existe ainsi des sites qui compilent pour chaque peintre des liens avec les pages de musée exposant certains de leurs tableaux. Ce genre d'hypertexte est parfaitement adapté à des données de type encyclopédique et référentiel. Mais conviendrait-il à des textes de nature fictionnelle ou philosophique ? Qu'en est-il de l'œuvre originale, de l'écrit en tant que trace d'une réflexion personnelle sur une question donnée ?

Certes, l'imprimé offre, depuis déjà quelques siècles, des textes conçus en vue d'une lecture non suivie. Les Essais de Montaigne en sont un bon exemple, ainsi que les Pensées de Pascal - dont des critiques ont pourtant passé des années à tenter de retrouver l'ordre de composition initial. On connaît aussi Les Caractères de La Bruyère et, plus près de nous, les Cahiers de Valéry. Pascal Quignard, qui a aussi écrit des fragments, a une position ambivalente sur ce genre d'écriture. Pour lui, la " fragmentation est une violence faite ou subie, un cancer qui corrompt l'unité d'un corps, et qui le désagrège comme il désagrège tout l'effort d'attention et de pensée de celui qui cherche à porter son regard sur lui "(1986, p. 23). Il y voit cependant des avantages, à savoir que le " fragment permet de renouveler sans cesse (1) la posture du narrateur, (2) l'éclat bouleversant de l'attaque "(p. 54).

Dans l'étude qu'elle a consacrée à Roland Barthes - qui a, comme on sait, exploré le genre du fragment à la fois dans la position de l'écrivain et dans celle du lecteur ainsi que du critique -, Ginette Michaud note que :

Les fragments mettent ainsi en place un nouveau modèle de lecture, à partir duquel, comme le suggère Barthes, " il faut enfin penser à ce qu'on pourrait appeler les explosions de lecture : la dislocation d'une infinité de lectures qui nous assaillent ", quand la lecture devient, comme dans le cas des fragments, un " état permanent de traduction libre (effrénée ?) "(p. 71).
Pour Barthes, le fragment, qui favorise le jeu des différences et de l'indécidable, appartiendrait de plein droit à cette élite textuelle que représente l'ordre du scriptible, par opposition à celui du lisible, dominé par les exigences de cohérence et de plénitude de l'écrit traditionnel. Mais cette position mérite d'être discutée, car, bizarrement, le fragment dont il est question dans ces écrits théoriques ne repose pas sur un média à textualité fragmentée, comme le journal ou le magazine, il ne s'épanouit que dans le cadre du livre. Plus encore, vers la fin de sa vie, Barthes reconnaît avec une certaine tristesse que son expérience d'une écriture fragmentaire, au fil des semaines, dans les colonnes du Nouvel Observateur, a tourné court :
Le défaut [de ces chroniques], c'est qu'à chaque incident rapporté je me sens entraîné (par quelle force - ou quelle faiblesse ?) à lui donner un sens (social, moral, esthétique, etc.), et à produire une dernière réplique. Bref, ces chroniques risquent d'être des moralités, et de cela je suis mécontent. Car j'ai depuis longtemps conçu l'écriture comme cette force de langage qui pluralise le sens des choses et, pour finir, le suspend. C'est là une entreprise qui est possible au niveau du livre (la littérature en témoigne) mais qui me paraît très difficile dans le cadre d'un journal [... ] (III, 1995, p. 992).
Enfin, il y aurait aussi lieu de méditer le fait que, treize ans après la mort de ce poéticien du fragment, Eric Marty en a publié les Œuvres complètes en trois tomes. Comme le compilateur a suivi un ordre chronologique strict, le lecteur peut maintenant lire ou relire tout texte, toute entrevue, toute note de l'essayiste en relation avec les écrits qui ont précédé et ceux qui ont suivi. Réunis dans un livre et unifiés par une même typographie et une même maquette, remarquablement soignée, ces " fragments "écrits au fil des ans ne produisent pas du tout, lus sous cette forme, l'effet que devraient susciter des membres " arrachés et dispersés ". Bien au contraire. Chacun des textes, environné de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent, fait désormais partie de cette entité organique supérieure qu'est une " œuvre complète ". Dans celle-ci, loin d'être un morceau d'une unité perdue, chaque fragment devient une trace d'un parcours intellectuel, un épisode dans l'histoire d'une vie, une pièce dans une mosaïque très cohérente et qui dessine le portrait d'un esprit en action. Les effets de sens engendrés par la lecture de cette œuvre sont donc rapportés, en dernière instance, à la personne de l'auteur, qui en devient plus proche et dont la production forme le matériau brut d'une remarquable biographie intellectuelle.

Même des textes initialement conçus sous forme de fragments, une fois réunis dans la structure matérielle du livre, ne pourront donc pas être lus comme des morceaux détachés, car la nature du recueil dans lequel ils sont insérés joue automatiquement un rôle unificateur et contextualisant - comme l'illustraient déjà, par exemple, le titrage et le classement alphabétique des Fragments d'un discours amoureux. Les fragments auxquels on fait référence dans le monde du livre et de l'imprimé sont donc toujours en fait des éléments d'une œuvre unifiée, et ils sont lus comme tels. Seuls y manquent les liens de cohésion qui permettraient au lecteur de les relier aisément entre eux et d'en faire une lecture parfaitement suivie : l'écriture du fragment joue sur l'asyndète et la rupture pour produire ses effets de sens.

Il en va tout autrement de la lecture hypertextuelle sur écran où, faute du concept de livre ou à tout le moins d'une entité unifiée par une même maquette et une même intention, chaque fragment est isolé, pur atoll de sens auquel le lecteur accède au hasard des liens qu'il a activés. Cela est surtout vrai de la navigation sur le Web, où chaque clic sur un lien donné risque d'entraîner le lecteur de plus en plus loin de son contexte de départ et où l'attention et la compréhension ne sont mobilisées que durant un temps très bref. Alors que le texte imprimé consacre par excellence le triomphe de l'idée fixe et de la cohérence, l'hypertexte donne au lecteur et à son auteur la liberté dont jouit le causeur. C'est la porte ouverte au coq-à-l'âne, à la dérive, à l'association sauvage.

Comme le fragment hypertextuel est un élément détaché du contexte, une fleur coupée du milieu qui l'a vu naître, le lecteur doit recréer les éléments contextuels qui en permettent la compréhension et qui lui donnent vie. Il s'agit de retrouver la fleur dans le pétale et le jardin derrière la fleur. Opération délicate, où le risque est grand que l'on se contente d'une compréhension fragmentaire, partielle, prenant le pétale non plus pour un élément d'une fleur bien précise mais pour un débris végétal indifférencié. Par l'investissement supplémentaire qu'il exige du lecteur, le fragment d'hypertexte peut ainsi encourager une lecture superficielle, vite épuisée dans l'effort de production et de renouvellement incessant des contextes d'accueil et de réception. La lecture se transforme alors en festival du zapping, avec tout ce que cela comporte de régressif et d'infantile - comme en témoigne, par exemple, la déclaration désabusée de Sven Birkerts : " This user, at least, has not been able to get past the feeling of being infantilized " (p. 162).

Cela dit, la dynamique des liens associatifs peut certes favoriser chez le lecteur une prise de conscience aiguë de ses besoins d'information et une attitude plus active. Par la mise en contact de contextes différents, l'hypertexte permet aussi des rapprochements soudains, des collisions d'idées. Au lieu de la monomanie que valorise la conception classique du livre, avec ses développements interminables, le lecteur d'hypertexte demande un rafraîchissement rapide des thèmes abordés. C'est à un double titre qu'une telle attitude peut se réclamer de Pascal, dont les Pensées se seraient fort bien accommodées de la forme de l'hypertexte, tant dans son genre que dans sa philosophie :

Puisqu'on ne peut être universel en sachant tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose (p. 13).
Le mode de l'hypertexte permet ainsi d'envisager, au moins sur le plan de l'utopie, la mise en place d'un vaste réseau où se grefferaient toutes les connaissances dans un domaine déterminé, hiérarchisées et constamment remises à jour, qu'il s'agisse des recherches en génétique, en mathématique, en psychologie, etc. À un autre niveau, cette forme d'écriture pourrait aussi déboucher sur une entreprise qu'il serait impossible de conduire à terme par les moyens traditionnels, soit de mettre par écrit nos pensées dans tous les domaines, en ajoutant des liens entre elles et en réajustant nos points de vue dans un mouvement permanent. Grâce aux possibilités d'indexation et de classement de l'ordinateur, l'auteur n'aurait pas à évoquer, comme le fait Valéry dans ses Cahiers, le rêve impossible d'une mise en ordre : tout élément nouveau pourrait être placé à la suite d'une rubrique déjà existante ou inséré par un lien dans la trame de l'hypertexte.

Mais il ne faut pas se cacher non plus le fait que l'écriture hypertextuelle destinée à la publication entraîne des contraintes qui excèdent de loin celles de l'écriture traditionnelle. Pour faciliter la tâche du lecteur et lui donner un certain contrôle sur la gestion de l'information qui lui est présentée, le producteur du texte devra consacrer un temps considérable à la mise en forme de la matière textuelle, en la segmentant et en établissant des liens d'un fragment à un autre.

La rédaction d'un texte sous forme de blocs autonomes en un hypertexte multiséquentiel pose aussi, paradoxalement, le problème constant de la clôture. On peut bien admettre avec Ted Nelson ou Jay Bolter que l'hypertexte permet de relier entre elles des idées élémentaires, mais la question est de déterminer en quoi consiste une idée. Comment segmenter la coulée du texte ? À partir de quel moment convient-il de faire migrer l'amorce d'un développement nouveau vers une autre page, de faire apparaître un autre rhizome dans une structure proliférante, d'établir un lien avec un autre fragment? Rédiger un hypertexte amène ainsi à s'interroger inlassablement sur la notion même de texte ou de fragment. À peine un paragraphe est-il entamé que l'on se demande s'il ne faudrait pas le segmenter, rattacher telle idée à une autre page. Le texte n'est-il pas déjà trop long ? N'a-t-on pas introduit un concept étranger à l'unité sémantique de la page et qui mériterait son propre développement?

Le fait d'élaborer une pensée par fragments entraîne aussi un effet de papillonnement qui masque facilement les problèmes de cohérence interne : d'un bloc à un autre, le point de vue risque d'évoluer, de se transformer, de contredire même des positions énoncées ailleurs, sans que l'auteur s'en aperçoive. On peut certes balayer ces inquiétudes du revers de la main, en les imputant à une conception dépassée de la cohérence. Mais, dans la mesure où l'on écrit pour quelqu'un, il faut bien se demander pourquoi un lecteur s'attacherait à cerner une pensée dans un domaine donné si celle-ci n'est pas unifiée et se contredit d'un endroit à un autre.

Une autre aporie posée par la doctrine de l'hypertexte multiséquentiel est la question du titre à donner au fragment hypertextuel - opération indispensable si l'on veut que les divers fragments puissent être sélectionnés dans une table par le lecteur. Or, le choix d'un titre est une opération synthétique et complexe. À quel degré de généralité faudra-t-il monter ? Limité à un ou deux mots, le titre situe le texte à un degré d'abstraction qui risque presque inévitablement d'engendrer chez le lecteur un sentiment de déception et une impression de superficialité à la lecture du fragment correspondant. En outre, une fois un titre retenu pour une page, il n'est plus disponible pour une autre, à moins qu'on ne le fasse suivre d'un numéro d'ordre, procédure assez étrangère au fonctionnement hypertextuel. Par ailleurs, plus on multiplie les titres dans un ouvrage, plus les choix du lecteur deviennent difficiles et cognitivement onéreux.

Et que dire de la redondance ! Pour permettre au lecteur d'un fragment hypertextuel d'en saisir pleinement les tenants et aboutissants, l'auteur sera souvent obligé de le recontextualiser de façon assez détaillée, dans la mesure où il tient pour acquis que le lecteur n'a pas nécessairement lu les fragments connexes. Cela l'amènera à répéter des informations données ailleurs ou à reprendre une idée jugée importante, mais que le lecteur risquerait de ne pas rencontrer au cours de sa navigation.

Bref, la rédaction sur hypertexte, du moins sous le mode multiséquentiel " plat " imaginé par Ted Nelson et idéalisé par la doxa des années quatre-vingt, semble profondément étrangère à la réalité textuelle et aux exigences de la lecture. Paradoxalement, elle contribue à mettre en évidence les affinités que le processus d'écriture possède avec le développement cellulaire et l'embryogenèse. Loin d'être condamnée, comme on le croyait encore récemment, la métaphore organique du texte pourrait bien en être revitalisée, et ses modes d'expression en acquérir une nouvelle légitimité. On retrouve ici la pensée grecque, qui avait déjà exploré cette analogie :

SOCRATE : Voici pourtant une chose au moins que tu affirmerais, je pense : c'est que tout discours doit être constitué à la façon d'un être animé : avoir un corps qui soit le sien, de façon à n'être ni sans tête ni sans pieds, mais à avoir un milieu en même temps que deux bouts, qui aient été écrits de façon à convenir entre eux et au tout.
Aussi, dans les faits, s'éloigne-t-on chaque jour un peu plus de l'utopie de Vannevar Bush ou de Ted Nelson, qui rêvaient d'un réseau où chaque élément d'information constituerait un module accessible de partout. Le modèle encyclopédique, en effet, n'est pas généralisable à tous les types de textes. Un texte n'est pas un empilement de modules, pas plus que nos pensées ne sont assimilables à des blocs Lego standardisés susceptibles de se combiner indifféremment les uns avec les autres. Ainsi en est-il du récit, a fortiori. Comme l'écrivait Flaubert dans une lettre à Louise Colet: " L'ordre des idées, voilà le difficile " (II, p. 536). Et Ricœur (1985) a montré qu'un récit n'est pas une suite d'événements ou d'actions, mais une configuration globale dans laquelle divers éléments sont noués de façon significative. Si une structure textuelle ne se réduit pas à la somme de ses parties, il s'ensuit que l'unité minimale d'un texte que l'on placera dans un réseau hypertextuel ouvert et de type multiséquentiel devra contenir la totalité des éléments jugés essentiels à la compréhension du lecteur. Comme unité textuelle, le paragraphe est d'un niveau trop peu élevé pour constituer une entité autonome, sauf en tant que " chapeau " ou élément de tête d'une nouvelle. Dans les cas les plus courants, on aura intérêt à maintenir l'unité de lecture intacte, qu'il s'agisse d'un chapitre de livre ou d'un article de revue. Et c'est effectivement la solution la plus communément retenue aujourd'hui sur le Web, ainsi qu'on l'a vu à propos de la notion de page.

Il faut toutefois considérer à part l'hypertexte stratifié, dans lequel les divers blocs de texte ne sont pas autant d'électrons libres, mais des satellites d'un corps textuel principal bien identifié et qui sert de contexte global de lecture pour chacun des blocs d'informations qui y sont rattachés. Dans un ouvrage sur CD-ROM, il est facile de créer un environnement visuel de ce type, où des informations relevant d'une même catégorie apparaissent dans un même type de fenêtre, accessible par des liens spécifiques. La généralisation du XML, en remplacement du HTML, donnera une même souplesse pour les documents placés sur le Web. Envisagé sous la métaphore du spatial plutôt que de la multiséquentialité temporelle, l'hypertexte tabulaire se situerait alors dans la continuité de l'évolution qui a fait migrer le texte du rouleau vers le codex et qui a par la suite favorisé l'avènement du magazine.

Certes, il n'existe pas de modèle unique d'hypertexte, pas plus qu'il n'existe de modèle unique de codex. Vu les contraintes de la lecture sur écran, la création originale sur hypertexte, à orientation littéraire, va certainement favoriser le fragment plutôt que la somme, la phrase courte plutôt que la période, les embranchements ouverts plutôt qu'un texte suivi, une textualité largement conjuguée avec l'iconique plutôt que simplement verbale. Mais l'importance accordée à chacune de ces caractéristiques va varier selon la nature et les fins d'un ouvrage.

Considérée en soi, la spécificité de la lecture réside précisément en ceci quelle fait échapper l'activité de compréhension et de construction du sens à la linéarité du temps de la parole. Mais cet affranchissement ne s'est fait que très lentement, au fil d'une histoire qui s'étale sur des millénaires. Un des enjeux fondamentaux du livre peut se résumer en un mot : la liberté. Plus le lecteur est à même de découvrir rapidement les informations contenues dans un document donné, et d'y circuler selon des entrées diverses, plus il gagne en efficacité et en liberté. Cette liberté dépasse le simple niveau de la manipulation matérielle du document, car en matière de médias - on le sait depuis les travaux de McLuhan et, plus récemment, ceux de Régis Debray sur le concept de médiologie -, le message se trouve aussi, en partie, dans la structure sémiotique qui en conditionne la lecture.

L'ordinateur annonce une révolution radicale en autorisant tout un chacun à devenir producteur et distributeur de textes. Les barrières économiques et institutionnelles qui balisaient naguère le paysage informatif sont désormais caduques. Et cela soulève un immense espoir. Des millions de scripteurs qui n'auraient pu rêver d'avoir voix au chapitre dans l'ancien ordre politico-culturel ont aujourd'hui les moyens d'être lus par le monde entier. La tentation est grande, dès lors, de faire table rase du livre, lié à l'ordre ancien, et de mettre en place de nouveaux modes de communication interpersonnelle. Une culture change quand de nouvelles couches de consommateurs ne comprennent plus ce qui se faisait auparavant ni pourquoi on le faisait. En matière de textualité, la rupture culturelle risque d'être d'autant plus forte que le changement de paradigme est rapide et radical. Et c'est sur l'hypertexte, tout naturellement, que viennent se cristalliser les nouveaux espoirs, car celui-ci permet de repenser à la fois l'unité textuelle minimale, la place de l'illustration, la notion de discours fini et, surtout, le rapport au lecteur.

Pourtant, selon toute apparence, l'hypertexte ne signe pas la disparition du livre papier, et ce dernier restera longtemps un support de choix pour tout texte qui appelle une lecture suivie ou qui est conçu comme une totalité de quelque type ou niveau que ce soit. En revanche, l'hypertexte accueillera tout type de document qui présente les caractéristiques suivantes :


À terme, le lecteur tendra à exiger que chaque œuvre apparaisse sur le support le plus adéquat et le plus fonctionnel, compte tenu des usages de lecture prévus. Le livre papier sera disqualifié à partir du moment où l'on aura l'impression que les données traitées y sont à l'étroit ou que l'auteur n'a pas pu joindre tous les documents voulus, en raison des coûts, du manque d'espace ou de la complexité des rapports entre les éléments rassemblés. Tout comme on n'imprime pas le journal sur un papier glacé de petit format, on répugnera de plus en plus à confier au papier ce qui relève plutôt des archives électroniques.

Mais le codex va certainement aussi se trouver une nouvelle vie, indépendante du support papier, dans le livre numérique. Certes, pour en arriver à s'imposer, ce dernier devra d'abord mettre en place des environnements virtuels, construits sur des protocoles universels de mise en forme du texte, et qui permettront de recréer sur micro-ordinateur les conditions d'une lecture aisée. Si la mise en place des fureteurs HTML a représenté un pas important dans cette direction, une autre mutation est maintenant attendue, qui permettrait à un usager de mieux gérer la masse textuelle et, par exemple, de regrouper les textes recueillis sur le Web dans des ensembles significatifs, sous la forme de cahiers virtuels faciles à lire et à manipuler.

La conclusion la plus sûre est que nous allons vers une hybridation et une diversification des supports de lecture, en même temps que des genres de textes et des types de lecture. Le nouveau média qu'est l'hypertexte se caractérise notamment par la richesse de son potentiel d'interactivité et les brusques changements de contexte auxquels il oblige souvent le lecteur. Ces caractéristiques semblent le rapprocher de la situation d'oralité. En même temps, il s'agit là d'une oralité fictive dans le sens que la parole est le plus souvent éliminée au profit de l'écrit. Même les jeunes usagers préfèrent interagir avec du texte qui s'affiche sur écran plutôt qu'avec une machine parlante, tant il est vrai que la situation de lecture procure une sensation de contrôle et de sécurité cognitive que l'écoute ne saurait donner, à cause de la linéarité fondamentale de l'oral et de ses points d'attache avec la subjectivité que charrie la voix. Par ailleurs, les tendances lourdes qui, depuis la révolution du codex, ont imposé un idéal axé sur la tabularité du texte et la liberté du lecteur, sont en train de pénétrer aussi dans le nouveau média. En raison de sa nature électronique, celui-ci peut offrir des outils de recherche et d'aide à la lecture que l'imprimé ne pouvait même pas envisager. Il permet aussi de réconcilier les idéaux contradictoires que nous avons décelés dans le jeu de la lecture, en permettant l'affichage d'un même document, au gré du lecteur, soit sous une maquette austère sollicitant une lecture suivie, soit, au contraire, en rendant visibles toutes les séductions de la tabularité visuelle. Certes, il reste à traduire sur écran, à l'aide de métaphores appropriées, certains des outils tabulaires propres au codex, mais ce travail est aujourd'hui bien engagé.

La circulation du texte sur le réseau mondial devrait accentuer encore la rupture du texte avec l'auteur et le contexte de la situation d'écriture, et rendre son autonomie et son abstraction encore plus nécessaires. Parallèlement à ce mouvement, la montée de l'individu dans la seconde moitié du xx° siècle, qui a donné un essor sans précédent aux écritures du moi, s'est vue renforcée par l'accès de chacun à la publication virtuelle et aux échanges sur les réseaux sous forme écrite, ce qui entraîne un retour massif à la subjectivité dans l'écriture.

Pour compenser l'immatérialité du texte qui défile à l'écran, on voit se mettre en place une rhétorique visuelle de plus en plus riche en matière d'icônes et de jeu sur la couleur. Cette primauté de l'effet sur le sens, que renforce aussi la montée d'une civilisation démocratique et planétaire, tend à interférer avec la neutralité et la linéarité de la machine textuelle, telle quelle s'est développée au cours des derniers siècles, et qui privilégiait l'abstraction. Depuis déjà plusieurs dizaines d'années, dans les journaux et les magazines, l'image n'est plus conçue comme une simple illustration, mais comme un document qui remplace de longs développements de type analytique : le livre illustré et la bande dessinée ont quitté le marché des enfants pour s'adresser à une clientèle de plus en plus large et sophistiquée. De même le langage des graphiques est-il de plus en plus recherché par les lecteurs de journaux et de magazines. Dans les hypermédias, cette puissance du visuel se manifeste à la fois par l'émergence du texte-image et, dans les jeux, par l'éviction pure et simple du langage, que rend possible le rapport interactif entre le programme et l'usager. Le lecteur de demain continuera certes à rechercher des textes pour nourrir ses besoins d'imaginaire, de réflexion analytique et de croissance personnelle. Mais le langage ne jouera plus qu'un rôle de partenaire dans la production du sens et il a d'ores et déjà perdu l'aura dont jouissaient le Logos - que les Grecs assimilaient à la raison - ou le verbe dont les textes fondateurs de notre civilisation faisaient un synonyme de Dieu.

Ce sont là autant de tendances non convergentes dont il n'y a pas lieu de penser qu'elles vont se résorber ni que l'une va nécessairement éliminer l'autre : en fait, c'est de leur coexistence dynamique que naîtront de nouveaux objets de lecture et de nouvelles formes d'expression.