10 En avançant dans la prose je rencontre

En avançant dans la prose je rencontre, presque à chaque pas, l’impossibilité de la maintenir sur une ligne unique, de la diriger dans un seul sens. À tout moment j’éprouve le besoin, comme quand on raconte, en vrai, pour quelqu’un, et d’autant plus si on raconte (comme c’est mon cas ici) à quelqu’un d’éloigné, que beaucoup de noms et de circonstances risquent de surprendre (et il est nécessaire alors de les rapprocher de lui par une explication, sous peine de n’être pas compris), j’ai besoin, donc, d’expliquer, de m’arrêter pour accrocher, au fil ténu de la narration, la lampe d’un éclaircissement indispensable. Il suffit pour cela sans doute d’une parenthèse, marque naturelle de ce qui, à la voix, serait une interruption, dans le ton de l’incise digressive; mais il arrive souvent que l’ampleur considérable du développement incident qu’elle contient rende extrêmement périlleuse son introduction, au risque d’une rupture excessive de la continuité.
Il y a plus (et c’est une chose, encore, qui est au coeur de tout récit): il n’y a aucune raison pour que, ayant ouvert une parenthèse, m’étant engagé dans cette parenthèse ouverte, je ne rencontre pas de nouveau la même nécessité d’une parenthèse, nouvelle parenthèse présentant par rapport à la première la même contradiction entre une obligation de clarté et l’inconfort d’une rupture, que la première parenthèse avait crée dans le déroulement principal du récit; et ainsi de suite (potentiellement à l’infini).
Mais ce n’est pas tout: l’incertitude dissipée par l’ouverture d’une parenthèse, qui donne naissance à des lignes explicatives, à des précisions, à des rappels, des rectifications, des annonces, n’est pas la seule ni même la principales cause d’une digression. Le récit peut devoir s’interrompre momentanément pour une tout autre raison, peut-être plus fondamentale encore, sur le chemin forestier de la prose. Car on en vient, comme un chevalier du roi Arthur, à une clairière. Et deux nouveaux chemins s’ouvrent dans les arbres, ou trois, ou plusieurs. Il faut choisir. Mais comment choisir? La nature même de ce que je raconte, autant que sa véridicité, antérieure à toute intention de raconter («cela a été»; «cela est»; «je vous l’ai dit, ce fut ainsi») et, plus encore peut-être, la nature même de l’opération de récit rendent inévitables en fait de tels carrefours, de tels embranchements multiples sur la carte, ces endroits de l’hésitation, où il n’est peut-être aucune «droite voie».
Je me suis trouvé presque immédiatement devant cette difficulté, aux toutes premières lignes écrites, qui sont maintenant reproduites dans l’«Avertissement» de l’ouvrage. J’avais écrit, je vous le rappelle:
«Le Grand Incendie de Londres...»; et aussitôt il y avait deux suites possibles: ou bien:
«aurait eu une place singulière dans la construction d’ensemble, distinct du Projet quoique s’y insérant...»; ou bien:
«tel était le titre qui s’était imposé à moi depuis un rêve, peu de temps après la décision vitale qui m’avait conduit à concevoir le Projet...».
En choisissant la première comme voie principale j’ai voulu, au moins, signaler la seconde; je me suis engagé un instant dans la seconde, c’est à dire que j’ai ouvert une parenthèse, d’intention explicative, et aussitôt je me suis arrêté. Car il s’agissait d’une véritable bifurcation: sur la branche première, je m’engageais dans ce en quoi je me suis engagé: je racontais comment le Grand Incendie de Londres est devenu ce qu’il essaie d’être maintenant, à cause de l’évidence du désastre du Projet.
Sur l’autre, très différente, je me replongeais dans les premières années de l’imagination du Projet, de sa mise en place, et il me fallait dire ce rêve, et aussi quand et où je l’avais rêvé. Les deux voies s’en allaient très loin (c’est à dire dans beaucoup de lignes de prose) sans se rejoindre, et elles divergeaient si vite et si radicalement que je ne pouvais (ni ne voulais) penser à les suivre simultanément, en sautant de temps en temps de l’une à l’autre. L’oeil qui lit en est sans doute capable, n’a pas trop de difficultés à cette gymnastique (dans le meilleur des cas, qui n’est pas celui du lecteur habituel de romans, encore moins celui du lecteur que je recherche), mais pas le marcheur dans la forêt, ni le livre qui, typographiquement, l’imite: du moins pas sans artifices.
A partir du moment où je me suis rendu compte du fait qu’il ne s’agissait pas d’un faux carrefour (je voulais que les deux voies soient, en fin de compte, parcourues; j’avais à dire les deux), dès que je me suis représenté “le grand incendie de Londres”, comme le récit d’un parcours dans le système des branches de l’arbre du Projet, comme la lecture de la carte routière d’un pays où avait lieu le Projet, du réseau hydrographique des rivières au coeur du continent géologique, du squelette du corps, des nervures dans la feuille verte; dès que j’ai accepté de considérer comme vain l’effort d’une représentation topologique linéaire (ou seulement semi-linéaire: balayage de lignes sur une surface, des morceaux de surface plane, les pages) par quelques astuces d’encres de couleurs, de signes, de corps, de graphes... (que peut-être les progrès des machines de traitement de texte rendront, un jour, possible (mais il s’agirait alors d’un autre livre, d’un autre objet plutôt, pas un livre: j’y pense)), j’ai décidé que toutes ces branches, routes, rivières, sentiers d’os, nervures du récit, je les parcourrais, mais à mon pas de prose narrative accompagnant le marcheur.
Il y aurait un moment où je reviendrais à ce rêve, que la parenthèse ouvrante signalait. Pourtant, et c’est pourquoi je n’ai pas effacé la parenthèse elle-même, qui annonce la route alternative non suivie, je n’ai pas voulu dissimuler (comme on le fait d’habitude, spontanément, sans y penser) qu’il y a eu choix, entre deux parcours possibles (et une parenthèse, ordinairement, n’est qu’un cas particulier de cette situation, quelques pas sur un chemin qui s’éloigne, ou un chemin de traverse, qui suit parallèlement la route principale, et qui soudain diverge, ou se perd).
C’est pourquoi tout chemin qui se présente et n’est pas suivi immédiatement, mais n’est pas non plus abandonné pour toujours, sera signalé dans le texte, discrètement, avec indication de l’endroit où il sera possible de le retrouver dans le livre, livre qui cependant sera un livre comme les autres, que l’on pourra lire à la suite, sans se préoccuper de ces digressions, ou en les lisant à part, pour elles-mêmes. Le lecteur, armé de son oeil et de sa patience, s’il est un lecteur pour qui l’exploration à peu près simultanée de branches divergentes n’est pas trop rebutante (simple extension d’ailleurs des bonds silencieux du regard qui va de la fin d’une ligne au début de la suivante, d’une page à une autre (mouvement remontant cette fois), et je n’invoquerais même pas la lecture concomitante de plusieurs livres, ou celle de notes, de gloses...), pourra, en principe, prendre une mesure plus variée, moins «pédestre», du paysage chaotique de ce roman.

11 Dans l’état actuel de mon entreprise, encore balbutiante

Dans l’état actuel de mon entreprise, encore balbutiante, je prépare donc en pratique, chaque fois que je rencontre de telles voies divergentes, et une fois choisie la principale qui est, tout simplement, celle le long de laquelle je vous conduirai d’abord sans interruption, où je vais continuer à la suite, des insertions, auxquelles j’assigne, provisoirement et grossièrement (c’est donc plutôt un tiroir de rangement qu’un plan d’architecte), une place dans une branche éventuelle future où elles pourraient être reprises, et absorbées alors par le livre avançant.
Comme je n’ai aucun plan explicite préexistant mais seulement une vision vague et générale des ensembles, comme l’organisation de ce que je m’obstine à désigner “roman” sera celle qui se fera à mesure que le livre se fera, ces assignations n’ont aucune valeur définitive. Je ne me sens aucunement tenu de les respecter; et je les effacerai à mesure. Bien sûr, si vous lisez ceci, c’est que tout aura coagulé en pages imprimées, sera devenu du passé, et ces fragments de prose seront où vous lirez qu’ils sont.
Pour poursuivre l’exemple de la toute première insertion, celle du rêve où j’ai puisé le nom et le titre du Grand Incendie de Londres (il n’est pas indifférent que ce soit la première), l’insertion proprement dite est introduite par les mots suivants: «peu de temps après la décision vitale qui m’avait conduit à concevoir le Projet».
Elle prendra place dans un autre chapitre de cette même branche, la branche initiale du livre (il s’agit là d’une décision locale, prévision à court terme, qui ne contredit nullement mon affirmation précédente de l’absence de tout plan global du récit). La voici:
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Or, dans cette insertion même, les mots «je conserverais ce rêve, le plus longtemps possible, intact» constituent l’appel d’une nouvelle insertion, intérieure à la première, indiquant un nouveau chemin divergent rencontré alors que je me suis déjà engagé dans un chemin qui diverge lui-même de la voie principale. Cette insertion est de nature explicative, une sorte de glose. Pour servir d’illustration à l’explication présente, qui introduit les insertions de mon livre, en tant qu’espèce, je l’insère à son tour (et vous la lirez donc peut-être, comme la précédente, deux fois (mais rassurez-vous, dans ce cas, ce ne sera pas dans le texte de la branche présente)):
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Il viendra alors ici, sans doute, une nouvelle insertion, et une suite peut-être; et ainsi, sans doute, deux nouveaux parcours, qu’il vous sera permis de suivre, si l’nevie vous en prend. Mais je ne les suivrai pas maintenant plus avant.
Pour vous aider cependant à vous représenter ce qui se passe, permettez-moi de vous proposer une image: je suppose (m’inspirant de l’aspect très particulier d’une quelconque des pages de ce cahier où j’écris) une grande, très grande feuille de papier sur laquelle (je suppose encore que je ne suis aucunement limité par des considérations techniques, commerciales ou architecturales) chaque branche de mon roman sera soigneusement copiée (par un scribe: moi, par exemple): chaque chapitre sur une seule ligne: une unique ligne noire, écrite petit, mais lisiblement; les paragraphes dont se composent les chapitres séparés par des blancs visibles.
Chaque «branche» occupera alors une bande de papier de cette immense feuille fictive, annoncée par des signes initiaux de couleur vive et séparée de la bande (branche) suivante par une ligne entière de blanc absolu. Chaque fois qu’une insertion est annoncée dans la prose, un fil de couleur partirait, qui rejoindrait (pas nécessairement vers le bas d’ailleurs) le point du texte appelé par l’insertion. Il y aurait des fils de couleurs différentes indiquant une certaine classification des insertions, leur répartition en espèces, selon leur nature, leur tonalité affective, narrative, formelle.
J’imagine un lecteur devant ce “grand incendie de Londres” mural. Je le vois choisir un itinéraire de lecture, s’approcher. J’aime penser à une telle bande de papier écrit, tissu de prose, avec ses figures de fils, les insertions, sur un mur nu, blanc, et silencieux. Quoi qu’il en soit, le système que j’ai prévu est suffisamment discret et praticable pour ne pas interdire a priori que mon livre soit lu par quelques dizaines de fous oulipiens. L’intervention de contraintes (il y en a), même les plus extravagantes au regard des habitudes de la fiction, ne sera pas affichée, afin de ne pas écarter de moi, d’avance, la quasi-totalité des lecteurs, allergiques, je le sais, à ces frivolités. Si mon livre doit rester non lu, que ce ne soit pas pour cette raison-là.