3. MODE D'EMPLOI DU DICTIONNAIRE

Malgré toutes les difficultés, ce livre a gardé quelques-unes des qualités de la première édition, celle de Daubmannus. Il peut être lu d'innombrables façons. C'est un livre ouvert même lorsqu'on le referme. Il peut aussi être complété : il y a eu un premier lexicographe, voici maintenant le travail du deuxième, et dans l'avenir il peut y en avoir d'autres. Il est composé d'articles, de renvois, tout comme les livres saints ou les mots croisés, et pour tous les noms ou notions marqués ici d'une croix, d'un croissant, de l'étoile de David ou d'un autre signe, il convient de se reporter à la partie correspondante du dictionnaire afin d'approfondir ses connaissances. En pratique, pour les mots marqués du signe :

- il faut chercher dans le Livre Rouge de ce dictionnaire (sources chrétiennes sur la question khazare)

- il faut chercher dans le Livre Vert de ce dictionnaire (sources islamiques sur la question khazare)

il faut chercher dans le Livre Jaune de ce dictionnaire (sources hébraïques sur la question khazare).

Les noms ou notions marqués du signe se retrouvent dans les trois dictionnaires, et ceux marqués du signe A dans l'appendice I, à la fin du livre.

Ainsi le lecteur pourra-t-il utiliser cet ouvrage de la façon qui lui plaira. Les uns chercheront un mot ou un nom, comme dans un quelconque dictionnaire, d'autres liront ce livre comme n'importe quel livre, du début à la fin, d'un seul trait, afin d'avoir une vision globale de la question khazare et des personnages, objets et événements qui s'y rapportent. On peut feuilleter ce livre de gauche à droite, ou de droite à gauche comme c'était le cas pour l'édition prussienne (sources hébraïques et islamiques). Les trois livres de ce dictionnaire - le jaune, le rouge et le vert - seront lus dans l'ordre décidé par le lecteur : il peut commencer, par exemple, par celui sur lequel le dictionnaire s'ouvrira. C'est pour cette raison sans doute que, dans l'édition du XVIIe siècle, les livres étaient reliés séparément, ce qui n'a pas été possible ici pour des raisons techniques. Le Dictionnaire Khazar peut se lire également en diagonale afin d'obtenir une coupe à travers les trois livres - islamique, chrétien et hébraïque. Dans ce cas, la lecture la plus efficace procède par groupe de trois noms : on choisit par exemple trois noms suivis du signe indiquant qu'ils figurent dans les trois livres, c'est le cas des mots Ateh, kaghan, polémique khazare, khazars, ou bien on choisit trois personnages différents qui ont joué le même rôle dans l'historique de la question khazare. On peut ainsi, en lisant trois textes dans chacun des livres, se faire une idée précise sur, par exemple, les participants à la polémique khazare (Sangari, Cyrille, Ibn Kora), ou sur ses chroniqueurs (Bekri, Méthode, Halévi), ou sur les chercheurs qui ont étudié la question khazare au XVIIe siècle (Cohen, Masudi, Brankovitch) et au XXe siècle (Souk, Mouaviya, Schultz). Bien sûr, il ne faut pas oublier les personnages échappés des trois enfers : islamique, hébraïque et chrétien (Efrosinia Loukarévitch, Sévast, Akchani). Car ce sont eux qui ont parcouru le plus long chemin pour arriver dans ce livre.

Le lecteur ne doit cependant pas être découragé par toutes ces recommandations. Il peut tout simplement sauter cette introduction et lire comme il mange : en se servant de son oeil droit comme d'une fourchette, et de son oeil gauche comme d'un couteau, et en jetant les os par-dessus l'épaule. C'est suffisant. Il pourra lui arriver de s'égarer parmi les mots de ce livre, comme ce fut le cas de Masudi, l'un des auteur de ce dictionnaire, qui s'était perdu dans les rêves d'autrui sans pouvoir trouver le chemin du retour. Dans ce cas, il ne lui restera rien d'autre à faire que de partir du milieu, dans n'importe quelle direction, en défrichant son propre chemin. Il traversera le livre comme une forêt, de signe en signe, s'orientant d'après l'étoile, la lune et la croix. Une autre fois, il le lira à la manière dont le faucon hobereau vole uniquement le jeudi, ou bien il pourra le tourner et retourner comme un << dé hongrois >>. Ici, aucune chronologie ne sera nécessaire, ni respectée. Ainsi chaque lecteur créera son propre livre, comme dans une partie de domino ou de cartes, recevant de ce dictionnaire, comme d'un miroir, autant qu'il y investira, car - c'est écrit dans ce lexique - on ne peut recevoir de la vérité plus qu'on n'y a mis. D'ailleurs on n'est pas obligé de lire entièrement ce livre, on peut en parcourir la moitié ou une partie seulement, et en rester là, comme c'est généralement le cas avec les dictionnaires. Mais plus on demande, plus on reçoit, et le chercheur persévérant trouvera ici tous les liens entre les termes de ce dictionnaire. Le reste sera pour les autres.

 

Milorad Pavic, Le dictionnaire Khazar, roman-lexique, Belfond 1988