Hypertexte et mémoire: deux textes de Régine Robin

Mon projet voudrait être une expérience d'écriture de fiction à base de fragments entrelacés évoquant les anciens quartiers juifs de Berlin. Il s'agit de choisir à Berlin cent lieux et d'évoquer à l'aide du tissage de ces fragments, les bribes de passé, les traces de ce qui fut, les strates mémorielles qui se sont accumulées et qui ont été recouvertes par d'autres traces plus récentes. Ce travail de fiction imite dans l'écriture les liens hypertextuels de l'écriture électronique, des pages personnelles sur le Web et les installations des artistes concernés par l'espace urbain et la poétique de la mémoire enfouie.
L'écriture de fragments, la recherche de liens de type "mosaïque", de liens parataxiques, métaphoriques plutôt que logiques, convient particulièrement bien à la déambulation urbaine, à la poétique des rues, à la discontinuité, à l'hétérogénéité des grandes métropoles pluriculturelles contemporaines, ces univers chaotique, nomades, aux connexions lâches.
Mon projet vise à restituer par ces tentatives d'écriture-fragments des bribes de passé presque entièrement disparu concernant la population juive qui peupla autrefois (dans les années vingt et au début des années trente) certains quartiers de Berlin. Mes fragments visent à reconstituer la vie, le cœur battant de ces quartiers à partir de traces infimes.
Le travail d'écriture fictionnelle procédera en deux étapes.
La première étape consiste à écrire cent fragments d'une demi-page chacun. Une photo pourra accompagner chaque fragment montrant les traces, les minuscules restes du passé. Ces cent fragments seront liés à un élément du passé, une bribe de mémoire collective, une trace dans le paysage urbain. Ces pages seront des textes à contrainte qui devront suivre le schéma suivant. Ils devront commencer par "c'est là que" suivi d'une description de ce qui s'élevait, se dressait à cet endroit, ou une évocation de ceux qui vivaient là avec mention du lieu comme dans cet exemple inventé pour New-York: "C'est là qu'on trouvait la cafétéria X, à l'angle de la 2° Avenue et de la 14° Rue, avec son contingent de clients pressés parlant yiddish, ses écrivains nouvellement débarqués d'Ellis Island, s'interrogeant sur leur futur en Amérique, ces crève-la-faim faméliques croyant au rêve américain."
Ces paragraphes composés de plusieurs phrases devront contenir des insertions, des extraits de chansons ou d poèmes exprimant la douleur devant ce passé disparu, créant une atmosphère nostalgique et mélancolique ou, au contraire, induisant le sentiment que grâce à la fiction et à l'expérimentation dans l'écriture, rien n'est jamais perdu. Le paragraphe devra se terminer par "Aujourd'hui" suivi de ce qui a remplacé l'ancien édifice, ou l'ancienne population, l'ancienne rue, l'ancien quartier. Là encore, on pourra trouver des insertions poétiques, extraits de chansons, etc. Dans une seconde étape, ces cent fragments pourraient être lus les uns à la suite des autres. Ils constitueraient un texte sur Berlin agrémenté de photos. Mon expérience d'écriture veut cependant aller plus loin que cela. Il s'agit dans un second temps de distribuer cet ensemble de façon à produire un texte lié. L'ensemble des fragments devra pouvoir constituer un tissage de lieux, un écho de noms qui se répondent les uns aux autres et se correspondent. Le passage d'un fragment à l'autre ne sera pas aléatoire, mais se produira selon des liens (un peu comme dans un hypertexte de fiction) par thème, par association existentielle, par lien de lettres ou de noms. Prenons l'exemple où la mise en rapport se fait entre les habitants de Berlin qui avaient tous le nom de Rosenthal dans les années 20. Autre exemple, la mise en rapport de la 2° Avenue de New-York et la Bayerische Platz de Berlin, lieux qu'on peut faire entrer en résonance tant d'années après. L'ensemble "Trace de traces" ne constituera qu'un seul texte de cent pages, une page par fragment, texte tissé, où le passé et le présent se côtoient, où les passés perdus de Berlin s'interpénètrent.
Mon travail de fiction concernant les bribes de passé voudrait être l'équivalent dans l'écriture de ce que certains artistes installateurs ont fait, en particulier à l'égard de Berlin. Je pense au travail de Christian Boltanski avec sa "maison manquante" de Grosse Hamburger Strasse, au travail de Shimon Attie et ses "ombres sur les murs" dans l'ancien quartier juif de Berlin ou encore, au travail de Sophie Calle qui est allée photographier les traces des emblèmes de l'ancienne RDA sur les murs des bâtiments officiels, en ne photographiant que des vides, et en interrogeant les habitants sur le passé de ces édifices et de ces rues. Il voudrait également simuler le " saut ", l'enchevêtrement des écritures sur l'Internet. Travail expérimental sur le fragment, mise au jour d'éléments du passé enfui et enfoui, mon, livre voudrait constituer, par la fiction, une réflexion sur l'imaginaire de la mémoire et de la trace. (Berlin chantiers, essai sur les passés fragiles, Stock, 2001, p. 423)

Imaginons un dispositif hybride hypermédia (texte, photos et documents sonores) ayant trait à un personnage ayant égaré une mallette au contenu mystérieux dans un wagon du métro de Berlin. Le lecteur se trouve devant le plan de Berlin avec certaines stations de U-Bahn en surbrillance. Dès qu'il clique, il se trouve devant un texte, une " lexie ", un bloc de texte qui doit être autonome et en même temps exiger une suite, une esquisse narrative. Le lecteur devrait emprunter un itinéraire particulier dont la signification est polysémique. Il renvoie à lafois à l'" histoire ", à la narration esquissée, et à l’histoire de l’Allemagne et de Berlin. On doit prendre connaissance du contenu de la mallette grâce à cet itinéraire, en le suivant jusqu’au bout. Le logiciel Story Space (version française) permet de constituer ce dispositif. L’écriture de fragments, la recherche de liens de type " mosaïque ", de liens parataxiques, métaphoriques plutôt que logiques, conviennent particulièrement à la déambulation urbaine, à la poétique des rues, à l’errance, à la discontinuité, à l’hétérogénéité des métropoles pluriculturelles contemporaines, ces univers chaotiques, nomades, aux connexions lâches où se mêlent des strates mémorielles hétérogènes.
Peu à peu, le long du parcours, les objets de la mallette se mettent à disparaître, un peu à la manière des fresques du film Roma de Fellini, dès qu’elles sont exposées à la lumière. La mallette elle-même finit par être oubliée, à la station Rosa-Luxembourg du U-Bahn. Quant à la vraie Rosa, ce que la mémoire en fait... ". (La mémoire saturée, Stock, 2003, p. 463)