A titre de cadre de cohérence, le récit est tout autant constitué par la nature des documents que par les conventions qui en règlent linterprétation et la manipulation. Toujours inauguré par une forme initiale de contrat (parfois implicite), il se développe sur la base dun horizon dattente qui assure à la " lecture ", dans le livre comme dans le récit interactif, des formes dorganisation prévisibles. Cest la mobilisation du récit comme cadre interprétatif qui permet au lecteur, par exemple, didentifier certains genres de discours narratifs (récit policier, fantastique, journalistique...) ou de juger, à la fois, de la conformité ou non du discours par rapport au type récit et de la valeur, de l'intérêt de ce qui est raconté [ADA 84]. Le récit interactif est un objet particulièrement pertinent pour comprendre la façon dont sinvestissent dans le champ du numérique des cadres hérités dune forme traditionnelle de " lecture " qui sont source de cohérence mais qui se voient, simultanément, profondément renouvelés par lexploitation de certaines propriétés du support numérique et des dispositifs hypertextes.
Cest parce quil est récit que le " lecteur " sattend à trouver, naturellement, dans le récit interactif une histoire (des actions enchaînées, des personnages, un cadre, une chronologie), incarnée par une architecture spécifique (un narrateur avoué ou dissimulé, une narration plus ou moins marquée, un (ou des) point(s) de vue à partir duquel seffectue la représentation, un narrataire). Mais cest parce quil est aussi interactif que le récit voit se renouveler les principes sur lesquels il reposait jusqu'à présent. Selon différentes modalités, la navigation y consiste pour lusager à reconnaître et construire un dispositif de représentation diégétique à travers lexploitation de propriétés techniques nouvelles, comme le lien hypertexte et le principe des réseaux de documents numériques dont les frontières ne sont plus celles du livre, ni même de la bibliothèque. Cest ce qui conduit, par exemple, J. Clément à pointer le caractère " fragmentaire " des récits interactifs, mais aussi le rôle nouveau assigné au lecteur dans la prise en charge de la narration ou le fait que lhistoire peut nêtre pas " racontable " [CLE 95]. Lobservation des modalités de navigation ou dexploitation dans un récit interactif devrait donc nécessairement conduire à identifier certaines propriétés essentielles de ces nouvelles architectures diégétiques et à reconsidérer les catégories et les termes qui nous ont servi jusqu'à présent à qualifier lorganisation traditionnelle du récit. Ce travail passe notamment, selon nous, par létude des fonctions quest appelé à jouer le lien hypertexte. En effet, celui-ci ne nous apparaît pas seulement comme un instrument de passage dun fragment narratif à un autre mais comme un puissant moteur rhétorique et narratif reposant sur un art généralisé de lellipse.
Pour valider cette hypothèse, nous nous appuierons sur un récit interactif, NON-roman de Lucie de Boutiny, et tout particulièrement sur lépisode 2. En effet, dans cet épisode, la navigation, le passage dun fragment à lautre du récit se fait systématiquement au moyen dun lien hypertexte ou hypermédia. Dans quelle mesure le lien hypertexte peut-il être investi dune fonction elliptique au service du récit, quil sagisse de lacception du terme " ellipse " en narratologie, en grammaire ou en rhétorique ?
En narratologie, on parle dellipse lorsqu" un segment nul de récit correspond à une durée quelconque dhistoire " [GEN 72]. On a donc affaire à une ellipse narrative lorsque la durée du récit est réduite à zéro et que lhistoire continue davancer.
Lépisode 2 de Non-roman confronte deux personnages : Madame et Monsieur. Ils habitent sous le même toit, mais vivent des vies parallèles, même quand ils croient partager des moments dintimité. La disposition en deux cadres côte à côte (frames) permet ainsi une adéquation entre forme et fond. Le lecteur se voit proposer comme écran liminaire soit de " suivre le parcours de Madame ", soit de " suivre le parcours de Monsieur ". Sil choisit de " suivre le parcours de Monsieur ", il voit safficher un premier fragment narratif comportant deux liens hypertextes (figure 1).
Figure 1. Le lecteur choisit de " suivre le parcours de Monsieur ".
Le texte support du premier lien (" vite ") se situe en fin de premier paragraphe. Le lecteur peut ainsi être tenté de cliquer sur ce lien sans terminer la lecture du fragment en cours. Le personnage de lhistoire, qui vient de garer sa voiture sur le parking du centre commercial, se retrouve alors au début du fragment suivant directement en bas de son immeuble. Le parcours du personnage du parking à son domicile a été escamoté. A contrario, si le lecteur prend le temps de lire tout le fragment sans cliquer sur le lien " vite " en cours de lecture, il suivra le parcours du personnage dans sa totalité. Le lien hypertexte sur " vite " réalise ainsi un saut dans le temps que lon appelle dans le vocabulaire de la narratologie une ellipse. G. Genette [GEN 72] parle dailleurs de " vitesse " au sujet de lellipse. Le fonctionnement du lien hypertexte sur " vite " correspond ainsi à une technique narrative classique de jeu sur le rapport durée du récit / durée de lhistoire. A noter que, dun point de vue sémantique, ladverbe " vite " renforce dans lesprit du lecteur lidée dune accélération du récit et dun saut dans le temps (confirmé par les notations temporelles : passage de " 19.56 " à " 20.01 "). En ce qui concerne la gestion de lespace de lécran, le deuxième fragment textuel appelé par le lien hypertexte remplace purement et simplement le premier, dans le cadre de droite de la fenêtre du récit, sans moyen de revenir en arrière (les boutons du navigateur logiciel ont été désactivés).
En grammaire, une ellipse désigne la disparition dun mot ou dun groupe de mots. Parmi les cas particuliers d'ellipse, " lasyndète" est une ellipse qui consiste en la suppression des termes de liaison " (référence).
Le deuxième fragment narratif du " parcours de Monsieur " nous montre ce dernier souhaitant regarder une interview à la télévision : " Vite, l'interview de Kadhafi annoncée sur Glob@l TV ® vient de commencer ! " Si le lecteur clique sur ce lien, une autre fenêtre souvre : Madame " cache la télécommande dans son dos ". La relation logique entre les deux actions nest pas explicitée : Monsieur veut regarder une émission politique, Madame cache la télécommande. On pourrait penser ici à un fonctionnement asyndétique du lien. Lasyndète ne se situe pas dans le rapport entre deux propositions dune même phrase mais dans le lien entre deux fragments narratifs. Néanmoins, le rapport logique (consécutif) entre les deux fragments, sil nest pas explicité, est présent dans lesprit du lecteur par lexistence même dun lien hypertexte : si le lecteur déclenche le lien en cliquant, apparaît automatiquement la conséquence du texte du lien. Le lien joue ainsi le rôle de connecteur (implicite) au sens grammatical du terme. Ce procédé est récurrent dans le récit de Lucie de Boutiny.
Lellipse narrative consiste à rapprocher deux épisodes qui ne se suivent pas dans le temps. Lellipse grammaticale, sous la forme de lasyndète, rapproche deux propositions en omettant un ou plusieurs mots de liaison. Lellipse rhétorique, sous la forme de la métonymie et de la synecdoque, permet quant à elle de rapprocher " limagé et limageant par un lien dimplication logique entre les référents de limagé et de limageant ". Parmi les figures de style, synecdoque et métonymie ont ceci de commun quelles restent muettes sur le lien quelles établissent entre les deux concepts de la figure. Ce silence est la force de ces figures. Elles constituent un raccourci, une économie. Leur caractère elliptique est véritablement leur ressort [DUP 84].
Revenons au premier fragment narratif de Non-roman. Si le lecteur clique sur le deuxième lien : " ét. 3 / porte fd " (cest-à-dire étage 3 / porte du fond à droite), une description de lappartement (" Monsieur & Madame habitent un 60 m2 [...] ") saffiche dans une fenêtre à lintérieur de la fenêtre du récit (figure 2). Derrière ce lien se trouve donc toute la description de lappartement. Ce lien est dailleurs la seule façon daccéder à cette description : si le lecteur clique sur lautre lien, " vite ", il ne lira jamais cette description. En quelque sorte, on pourrait dire que ce lien " contient " la description de lappartement. Il a ainsi un fonctionnement analogue à celui de la synecdoque. La synecdoque implique en effet un rapport dinclusion (par exemple une " voile " pour désigner un " bateau ") ; cest prendre la partie pour le tout et inversement. Dans le lien " ét. 3 / porte fd ", la partie (le texte du lien) renvoie au tout (la totalité du fragment descriptif). Lorsquil clique sur le lien, le lecteur ne peut pas anticiper ce rapport dinclusion ; celui-ci nest reconstruit quaprès-coup. Cest cette incertitude au moment où le lecteur clique qui fait le ressort narratif. Néanmoins, larchitecture matérielle donne des indications au lecteur : ainsi, le rapport dinclusion se matérialise par la petite fenêtre qui apparaît à lintérieur de la fenêtre du récit ; ce statut graphique est une indication sur le statut du fragment, sur sa position dans la hiérarchie du récit. Leffet de sens du lien est ici couplé avec la reconnaissance dune matérialité graphique. Le jeu sur le fenêtrage et sur le rapport dinclusion du lien vont de pair.
Figure 2. Lorsquil clique sur le lien " ét. 3 / porte fd " (derniers mots du cadre de droite), le lecteur voit safficher une nouvelle fenêtre.
Recommençons la lecture de lépisode 2 en choisissant de suivre lautre parcours, celui de Madame. Un fragment narratif apparaît dans le cadre de gauche. Madame est en train de regarder un sitcom à la télévision : une jeune femme, Pétula, monte dans une voiture " décapotable ". Si le lecteur clique sur ce lien, il voit safficher le premier fragment concernant Monsieur dans le cadre de droite : " Monsieur claque la portière de la petite TOYATA LOV® " (figure 3). Lassociation se fait bien sûr par la présence de la voiture. Le lecteur a limpression que le terme décapotable renvoie très directement à Monsieur. " Derrière " le mot décapotable se trouve Monsieur. Ce lien hypertexte a un fonctionnement métonymique. Dans la métonymie, en effet, " l'on exprime un concept au moyen d'un terme désignant un autre concept qui lui est uni par une relation nécessaire : la cause pour l'effet, le contenant pour le contenu, l'instrument pour celui qui l'emploie, le lieu ou le producteur pour la production, le signe pour la chose signifiée " [DUP 84]. Synecdoque et métonymie décrivent donc des processus assez semblables, mais en termes différents, ensemblistes d'une part, associatifs de l'autre. On pourrait voir dans ce lien de " décapotable " vers " Monsieur " un fonctionnement métonymique qui permettrait de réduire Monsieur à sa voiture. A noter que le fonctionnement métonymique du lien est au service du récit, puisque nous progressons dans le même temps dans lhistoire.
Figure 3. Le lien sur " décapotable " (en bas du cadre de gauche) permet dafficher le fragment narratif consacré à Monsieur (cadre de droite).
En outre, la mise en rapport des deux fragments sitcom / retour de Monsieur dans deux cadres juxtaposés, lun appelant lautre par le biais dun lien hypertexte, relève également dun fonctionnement métaphorique. La métaphore est souvent définie comme une " comparaison elliptique ". Dans notre cas, le comparant est " la Pétula siliconée " du sitcom, le comparé est Monsieur. Si le lecteur choisit de suivre le parcours de Madame, le lien hypertexte associé à la gestion de la fenêtre en deux cadres autorise cette comparaison. Cette comparaison est en fait une métaphore, puisquil ny a pas de signe comparatif explicite : le lien hypertexte qui relie les deux fragments reste un lien implicite sur le plan sémantique. Jean Clément [CLE 95] souligne dailleurs que, " appliqué à lhypertexte, le concept de métaphore permet de rendre compte du fait que tel fragment se prête à plusieurs lectures en fonction des parcours dans lesquels il s'inscrit ", signalant là " une des caractéristiques fortes de l'hypertexte par rapport au texte ". Le premier fragment concernant Monsieur : " :19.56/ Monsieur claque la portière de la petite TOYATA LOV® [...] " peut en effet apparaître au lecteur soit directement, sil choisit le parcours de Monsieur, soit après le premier fragment de Madame et par le biais dun lien hypertexte, sil choisit le parcours de Madame. La lecture de ce fragment mettant en scène Monsieur ne sera bien sûr pas la même si le lecteur a été amené à lire juste avant le résumé dun sitcom et à cliquer sur le lien " décapotable " : Monsieur sera dès lors associé à un personnage de sitcom artificiel et stéréotypé, pouvant se résumer à la possession dune voiture tape-à-lœil. Cest peut-être le point de vue de Madame elle-même sur Monsieur que le lecteur est invité à partager. On voit bien par cet exemple comment le fonctionnement métaphorique sert un projet narratif.
Dans ce début de récit très succinctement analysé, il apparaît que le fonctionnement des liens hypertextes peut être analogue à celui de techniques narratives et rhétoriques dûment éprouvées : cest véritablement un art de lellipse que met en œuvre Lucie de Boutiny dans cet épisode 2 de NON-roman. Les théoriciens des écritures hypertextuelles considèrent quun récit hypertextuel fonde son esthétique sur la rupture, la désorientation [MOU 91]. Dans notre exemple, loin de favoriser la désorientation, les liens hypertextes peuvent donner au contraire une grande force et une grande cohérence au récit interactif.
Toutefois, dans les exemples analysés ci-dessus, le fonctionnement elliptique du lien hypertexte nest efficace que parce que la figure narrative ou rhétorique est couplée avec une figure matérielle, à savoir la gestion du fenêtrage. Il est en effet intéressant de noter que :
- lellipse narrative ne prend toute sa force que parce quil y a substitution dun fragment par un autre dans un même cadre sans retour en arrière possible (saut dans le temps),
- la synecdoque est couplée à la surimposition dune nouvelle fenêtre de taille réduite (rapport dinclusion),
- la métonymie sappuie sur la confrontation de deux fragments dans deux cadres juxtaposés (relation nécessaire).
Dans Non-roman, le jeu sur le sémantisme du lien est indissociable de la gestion de lespace matériel du récit. Si, dans les exemples qui précèdent, il ny a pas de différence dans le mode de manifestation matérielle et sémiotique du lien, les figures narratives et rhétoriques sont néanmoins couplées avec des figures matérielles (fenêtrage). La formalisation dune rhétorique du lien hypertexte doit prendre en compte le couplage de ces figures.
Le lien hypertexte ne permet pas seulement de jouer sur la temporalité (ellipse temporelle), mais également sur lespace du document et la place de chaque composante du dispositif narratif (auteur, narrateur, personnage, narrataire, lecteur), de façon à aboutir à une reconfiguration du récit. Ce nest alors plus tant le rapport récit/histoire qui est en jeu dans le procédé elliptique que le rapport récit/narration.
Nous avons vu que lellipse consiste en un art du rapprochement, temporel ou logique, par lomission et leffacement (dun épisode, de mots de liaison, du lien dimplication logique dans le cas de lellipse narrative, grammaticale et rhétorique), rapprochement qui prend toute sa force quand il sagit de relier des fragments narratifs. Nous proposons détendre lacception de lellipse à un art du rapprochement spatial : une frontière tend à seffacer. Franck Ghitalla montre en effet que larchitecture technique dun document sur support numérique étant nouvelle, ses frontières matérielles elles-mêmes sont nouvelles [GHI 00]. Cest cette question de la frontière qui est au cœur de la navigation hypertextuelle dans un récit interactif. Cette frontière nest plus seulement celle qui sépare des espaces hétérogènes (récit et " hors récit ", fiction et non fiction, texte et paratexte ...), mais aussi des fonctions et statuts hétérogènes dans le dispositif narratif (personnage et lecteur, narrataire et lecteur, narrateur et lecteur, voire auteur et lecteur...). Le procédé de rapprochement elliptique est avéré dans la mesure où une frontière tend à seffacer, à être escamotée dans le dispositif de représentation, cest-à-dire tout à la fois dans larchitecture matérielle et le dispositif narratif. Jouer avec lhorizon dattente du lecteur, cest notamment jouer avec les frontières du récit mais aussi avec celles du dispositif narratif. Cest peut-être dans ce jeu sur la frontière que lhypertexte est le plus " révolutionnaire " dans la réorganisation du dispositif de représentation, ce dispositif incluant le lecteur.
Un récit placé sur le web est ouvert sur lextérieur : " A certains endroits, jaiguille le lecteur vers un autre site. Sans sen apercevoir, il sort du roman, il plonge dans la réalité de ce monde virtuel ", précise lauteur de NON-roman. La navigation hypertextuelle peut ainsi permettre au lecteur de basculer vers un " hors récit ". Dans lexemple ci-dessous (figure 4), lorsque lon choisit de faire commander une pizza " Hong Kong " par le personnage, une fenêtre souvre vantant les mérites du produit et des partenaires. Si le lecteur clique sur " CNN partenaire non-officiel ", il voit safficher dans la même fenêtre la page du site de CNN consacrée à lAsie...
Figure 4. Le site de CNN Asie apparaît dans le système de fenêtrage du récit : jeu sur la frontière entre récit et " hors récit ".
Le réseau permet ici cette sortie du récit. Le lecteur a ainsi accès, au milieu de la fiction, à dautres espaces non fictionnels. Il est dailleurs intéressant de noter que le retour à la fiction se fait par un bouton " Retour au réel ". Entre le monde fictionnel et le monde réel, la frontière devient floue. Le lecteur décide alors si cet accès au site de CNN dans le cadre du récit fait encore ou non partie du récit : il peut soit le percevoir comme une échappée vers le réel, soit comme une " fictionnalisation " du réel quil intègre alors dans le récit. On pense à la fameuse " intertextualité " , qui retrace dans le texte un ensemble d'autres textes, chacun renvoyant à d'autres textes, potentiellement à l'infini : " Tout texte est un intertexte ; d'autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues "(R. Barthes). Mais il y a dans notre exemple un " passage à la limite " de cette notion dintertextualité, dans la mesure où cet autre texte auquel il est fait référence est accessible depuis le récit lui-même. Nous avons bien là une conséquence de lexploitation du dispositif technique, en loccurrence de laccès au réseau, qui permet, grâce au lien hypertexte, une réorganisation ou plutôt un " déplacement " du principe de lintertextualité. Lintertextualité dun récit est ainsi déplacée vers une " ouverture " et un accès du récit à dautres documents, fictionnels ou non fictionnels. Il faudrait parler dans ce cas d" extratextualité ".
Le lien qui donne accès à ce " hors récit " pourrait dès lors être qualifié dextra-narratif. Si lon considère la nature du fragment qui constitue la cible du lien , nous proposons à titre dhypothèse la typologie suivante :
- lien méta-narratif : depuis le récit lui-même, un lien permet daccéder à un fragment paratextuel (texte théorique, mode demploi, visualisation de la structure ou du parcours...). Limportance du paratexte est une constante du récit interactif. Dans certains cas, un lien méta-narratif entraîne un effacement de la frontière texte/paratexte . La visualisation de la structure ou du parcours peuvent se matérialiser sous forme de cartes, dindex ...
- lien narratif : lien pointant vers un autre fragment narratif, quil sagisse du fragment narratif constituant la " suite " du récit, dune bifurcation, dune incise, dun fragment tiré de façon aléatoire...
- Lien péri-narratif : lien conduisant vers une explication ou un commentaire du narrateur . Le lien péri-narratif est à différencier du lien méta-narratif dans la mesure où cest le narrateur, et non lauteur, qui sexprime.
- lien intra-narratif : lien emmenant vers un autre récit enchâssé dans le récit premier .
- lien extra-narratif : lien donnant accès à un " hors récit ".
Cette typologie montre comment des fragments de nature différente peuvent être reliés dans un récit interactif : les frontières entre ces fragments de nature hétérogène tendent alors à seffacer.
Si le récit interactif, nous lavons vu, peut être ouvert sur un " hors récit ", il peut également ne pas être clos. La clôture est lun des principes de lintrigue aristotélicienne : un récit doit avoir un début et une fin. Néanmoins, nombreuses sont les expériences dhypertextes de fiction non clos . Dans lépisode 2 de Non-roman, lorsque le lecteur arrive au terme de la soirée des personnages, le dernier lien le conduit de nouveau au début de lépisode. Il y a donc bien une fin identifiée, mais le lecteur est incité à reprendre aussitôt la lecture pour essayer un nouveau parcours : la fin nest quune péripétie et la lecture reste toujours inachevée. Cette circularité du récit rappelle la courbe de forme ovale que désigne lellipse en géométrie.
Le lien hypertexte ne permet pas seulement de jouer sur les frontières du récit, mais également sur celles du dispositif narratif, de façon à aboutir à une reconfiguration de ce dispositif. La totalité du dispositif est concerné, par exemple la frontière entre lecteur et narrataire, lecteur et narrateur, lecteur et personnage, voire entre lecteur et auteur.
La navigation hypertextuelle permet à lauteur de NON-roman de jouer sur la frontière entre le narrataire, fonction dans le dispositif de représentation quest le récit, et le lecteur réel. Ainsi, dans lépisode 4, le lecteur prend connaissance de missives adressées à Madame et émanant du fan club de Jésus Chanchada, acteur dans le sitcom favori de celle-ci. Mais sil clique sur le lien " @ jesus ", il voit souvrir une fenêtre de son logiciel de messagerie : il a la possibilité denvoyer un courrier électronique réel à un personnage de fiction (figure 5). Lespace de travail du lecteur, avec son logiciel de messagerie électronique, se trouve ainsi intégré dans lunivers fictionnel de NON-roman. Ce nest plus en tant que narrataire que le lecteur est interpellé, comme chez Diderot ou Calvino, mais en tant que lecteur en chair et en os, appelé à produire du texte. Lauteur samuse à instaurer insensiblement une confusion entre narrataire et lecteur, confusion autorisée par la navigation hypertextuelle. Ici, cest le rapport entre le monde supposé " vrai " de la fiction et le monde " réel " du lecteur qui est repensé. Lauteur se livre à un véritable jeu sur la frontière entre réalité et fiction. Le lecteur est interpellé tout à la fois en tant que narrataire du récit et lecteur réel ; nous proposons le terme de " narractaire " pour désigner le déplacement de cette catégorie.
Figure 5. Le lecteur peut envoyer un courrier électronique à un personnage de fiction : jeu sur la frontière entre narrataire et lecteur.
Le lecteur réel peut également se voir confier des attributs qui sont dordinaire ceux du narrateur. Ainsi, Lécran liminaire de lépisode 2 propose au lecteur de choisir le point de vue de Monsieur ou le point de vue de Madame sur lhistoire. Dans un récit papier, cest dordinaire le narrateur qui prend en charge la gestion des points de vue, la focalisation [GEN 72]. Dans lécran liminaire, cette fonction semble dans une certaine mesure déléguée au lecteur. Par la suite, la disposition matérielle en deux cadres côte à côte permet au lecteur, par le biais de liens hypertextes, de naviguer dun cadre à lautre et ainsi de prendre connaissance du point de vue de Madame sur la soirée de Monsieur et réciproquement. On peut lire par exemple, dans le cadre de droite, que Monsieur a des " maux de tête " (figure 6). La focalisation interne sur Monsieur montre que, de son point de vue, Madame tente de le soulager : " Et voilà que ta douce pose sa paume sur ton front ". Mais si le lecteur clique sur le lien hypertexte " maux de tête ", dans le cadre de Madame saffiche en regard la perception de ce geste par celle-ci ; elle regarde son sitcom favori et se pâme devant son héros : " lérotique de ce geste me donna lenvie de passer une paume douce sur le front... " Ce que Monsieur prend pour un geste attentionné de la part de son épouse est en fait, du point de vue de Madame, une pulsion érotique. Le lien hypertexte, associé au dispositif technique adopté par lauteur (deux cadres côte à côte), permet au lecteur de déclencher la confrontation dynamique de points de vue sur une même action. Ce jeu sur la frontière entre les points de vue est ainsi permis par larchitecture matérielle des fragments, à savoir le jeu sur la frontière entre les deux cadres dune même fenêtre.
Figure 6. Le lecteur provoque la confrontation des points de vue de Monsieur et de Madame sur une même action.
En outre, la navigation hypertextuelle permet au lecteur, dans certains récits interactifs, de manipuler lespace et le temps de lhistoire, et dobtenir ainsi un don dubiquité et d" omnitemporalité ". Ces attributs, qui sont classiquement ceux dun narrateur omniscient, sont alors délégués au lecteur . Le jeu se situe ici sur la frontière entre les différents espaces et temps diégétiques, frontière qui devient manipulable par le lecteur. Dans le paratexte, Lucie de Boutiny dévoile les coulisses de lépisode 2 : " Une double navigation par Frame avec une arborescence en trois dimensions possible grâce au miracle de l'aléatoire structure hypertextuelle... Le tout permettant un basculement instable de l'espace-temps réel [l'appartement] vers celui de la TVision." Ce " basculement " dun lieu à lautre (du salon à la télévision), permis au lecteur par le biais de liens hypertextes, prend toute son efficacité narrative à la fin de lépisode. Monsieur tente en effet, en fin de soirée, de regarder un film à caractère pornographique à la télévision ; mais Madame fait irruption à intervalles réguliers dans le salon, et Monsieur doit alors zapper pour feindre de regarder une émission culturelle. La possibilité est donnée au lecteur de cliquer sur un écran de télévision et de basculer ainsi dun espace diégétique à un autre (figure 7).
Figure 7. Le lecteur est incité à cliquer sur lécran de télévision : il bascule ainsi du salon à la télévision.
Pour désigner le fait que certains attributs du narrateur (jeu sur les points de vue, don d'ubiquité et d'omnitemporalité) puissent être délégués au lecteur, sur le modèle du " narractaire ", nous proposons le terme de " narracteur ".
De nombreux récits interactifs cherchent à faire " jouer " au lecteur le rôle dun personnage (par exemple en lui soumettant des choix sur le modèle des livres de la collection " dont vous êtes le héros ", mais aussi parfois en lui faisant incarner un personnage à lécran, sur le modèle des jeux vidéo). Dans lexemple précédent de Non-roman (figure 7), le basculement dun lieu fictionnel à lautre (du salon à la télévision) est laissé entre les mains du lecteur. Cest lui qui choisit de cliquer sur la petite télévision puis de zapper (à laide du bouton " Vite, zappez ! "), comme le personnage est censé le faire avec sa télécommande. Le lecteur ressent par conséquent plus intensément " lurgence de la situation ". Ce principe immersif contribue à plonger le lecteur dans lespace et le temps diégétiques et renforce le processus didentification au personnage. Lorsque le lecteur est amené à " jouer " le rôle dun personnage par des interventions matérielles, nous proposons le terme de " personnacteur ".
Outre des attributs du narrateur, le lecteur peut, dans certains récits interactifs, bénéficier de prérogatives de lauteur : il peut, par exemple, produire du texte qui sinsérera dans le récit en cours . La frontière entre lecture et écriture tend alors à seffacer, prolongeant ainsi le souhait de Roland Barthes de passer des textes lisibles aux textes scriptibles [BAR 70]. Il ny a pas dexemple de ce type dans Non-roman, même si nous avons vu quil est proposé au lecteur décrire un texte par le biais dun courrier électronique adressé à un personnage. Néanmoins, cette production du lecteur ne viendra pas alimenter le récit en cours et le lecteur, sil est également scripteur, nen sera pas pour autant un " aucteur " . Nous proposons en effet le terme daucteur pour qualifier le lecteur incité à produire du texte qui fera partie intégrante du récit.
1- Dans Non-roman, le lien hypertexte est bien plus que l'équivalent logiciel d'un déplacement entre les pages d'un livre. Le support introduit un " supplément " [BAC 98], qui est ici un supplément narratif. Dans un récit interactif, la navigation hypertextuelle est une narration. Ainsi, le lien hypertexte est un puissant moteur rhétorique et narratif reposant sur un art généralisé de lellipse et permettant à un auteur de jouer non seulement sur le rapport récit/histoire, mais également récit/narration. La navigation hypertextuelle donne en effet une nouvelle concrétude à certaines figures narratives et rhétoriques en les couplant à des figures matérielles. Mais elle permet également de déplacer les fonctions dans le dispositif de représentation en jouant sur les frontières : entre récit et " hors récit ", mais aussi entre auteur, narrateur, personnage, narrataire et lecteur. Pour rendre compte de ces déplacements, peut-être faudrait-il adopter les termes dextratextualité, de narracteur (narrateur-lecteur), narractaire (narrataire-lecteur), personnacteur (personnage-lecteur) et aucteur (auteur-lecteur, sur le modèle du wreader anglo-saxon) .
2- Nous avons souligné le poids de larchitecture matérielle dans le fonctionnement du lien hypertexte. Dans sa matérialité graphique et sa dimension technique, le lien hypertexte vient par ailleurs nous rappeler la matérialité du texte et donc du récit écrit : accepter lidée que le texte est matériel (ce qui est sans doute un point aveugle dune certaine critique littéraire, notamment narratologique), cest reconnaître le poids du dispositif technique. Le présent travail sur le fonctionnement narratif du lien hypertexte doit donc être annonciateur dun travail didentification et de typologie des figures matérielles du récit interactif. Ce travail nécessitera de prendre en compte non seulement la technologie hypertexte, mais aussi les autres formes dinteractivité ainsi que la dimension multimédia de ces récits.
3- Dans le récit hypertextuel Non-roman, les fragments narratifs sont précédés dune mention temporelle (19.56, 20.01...) : le temps diégétique est celui dune soirée, dont le lecteur peut suivre la chronologie. Contrairement à dautres récit hypertextuels, le récit progresse inéluctablement, sans retour en arrière possible, vers une clôture. En terme de structure, on est loin, dans ce récit, darborescences divergentes ou en boucles, ou encore dun modèle combinatoire, factoriel ou ordonné. Le lecteur a limpression que les fragments narratifs senchaînent parfois de façon linéaire, cest-à-dire " dans un ordre intangible ou préétabli " [VAN 99]. Par ailleurs, dans certains récits interactifs, la reconfiguration du dispositif narratif est poussée beaucoup plus loin quelle ne lest dans Non-roman. Notre hypothèse est que nous pouvons tirer de létude de Non-roman des conclusions dont le caractère de validité sera renforcé dans le cadre dune structure narrative hypertextuelle plus complexe.
4- Le renouvellement des frontières du document numérique entraîne, dans le cas du récit interactif, un effacement de certaines frontières du dispositif narratif . Mais jusquoù les frontières du dispositif narratif peuvent-elles seffacer ? Donner au lecteur la possibilité de jouer le rôle dun personnage, cest basculer dune histoire racontée à une histoire à vivre, de la narration au jeu dramatique, dans lequel le joueur vit lhistoire sans la médiation dun narrateur. Sagit-il encore de récit ? Au " faire croire " du narrateur répond traditionnellement le " croire " , ladhésion (ou non) du lecteur. Demander au lecteur de co-construire lhistoire quil est en train de " lire ", cest lui demander dans le même temps de faire croire et de croire à une même histoire. Si le lecteur est investi également de la tâche du " faire-croire ", le " croire " a-t-il encore un sens ? Peut-on réellement concilier narrativité et interactivité ?
[ADA 84] Adam J.-M., Le texte narratif, Nathan-Université, 1984.
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