Journées détudes
franco-canadiennes sur les écritures électroniques
Université Paris-8, les 15,
16 et 17 mai 2002
La transtextualité sur eBook pour édition de sciences humaines
Il peut paraître étonnant de s'intéresser aujourd'hui, dans le cadre de ces
journées d'étude, à l'intertextualité sur eBook pour l'édition de sciences
humaines :
Cette appréciation nous renvoie d'ailleurs à la situation actuelle du livre
électronique : méconsidéré par les chercheurs, qui voient en lui surtout
une pale réplique électronique du livre papier, avec les lourdeurs de celui-ci,
il tarde par ailleurs à créer son marché au niveau commercial, et donc à
remplir la seule fonction pour laquelle les chercheurs pouvaient éventuellement
lui trouver un intérêt : le développement de la lecture sur support
électronique parmi le grand public.
Pourtant, je vais essayer de montrer en quoi il me semble que le eBook,
d'une certaine manière mieux encore que l'Internet, est adapté à une écriture
intertextuelle, et développera sans doute une façon d'écrire et de lire
nouvelles.
Le eBook est un support relativement neuf (premières machines en automne
1999 aux Etats-Unis). Il faut donc essayer de dégager, dans la forme qu'il
prend actuellement, ce qui relève de conditions techniques ou commerciales
susceptibles d'évolution à court ou moyen terme, et ce qui représente l'essence
même du eBook.
Voici la définition
que je propose :
Le eBook est n support mobile
dédié à la distribution et à la lecture
d'uvres numériques.
Dans cette définition, il me semble important d'insister sur les termes
suivants :
Cette définition implique un certain projet pour le eBook, sa "raison
d'être", qui va nous permettre de séparer ce qui dans ses caractéristiques
relève de l'essentiel et du contingent.
Le principal projet du eBook, c'est de reproduire avec le texte
électronique les mêmes repères, les mêmes institutions, les mêmes acteurs qui
existe aujourd'hui pour le livre papier. Pour des raisons bêtement commerciales
bien entendu (c'est plus facile de se fondre dans une structure existante que
de vouloir bouleverser toute une chaîne et un marché rodé depuis longtemps),
mais aussi du fait d'une compréhension que l'on pourrait qualifié de "médiologique" que le livre imprimé n'est pas seulement
une technologie, mais est au cur d'un "milieu" culturel dont les
dimensions sont très larges (juridiques, économiques, politiques,
psychologiques, etc.), et que le texte numérique, technologie nouvelle, ne
pouvait acquérir une réalité sociologique que dans le cadre de ce milieu, et
pas en prétendant un créer un nouveau.
Notamment, le eBook reproduit une chose essentielle qui préside à la
distribution du livre imprimé : l'acte de publication. Sur Internet, un texte
peut être rendu public, mais n'est pas véritablement publié comme l'est un ouvrage
imprimé. La publication impose que quatre conditions soient remplies :
Il serait faux de voir là un simple effet de l'opposition en
ligne/hors-ligne. Loffre de PhoneReader, par exemple
(http://www.phonereader.com), qui se décline sur des assistants numériques
communicants en GPRS, fonctionne en ligne par streaming, mais respecte pourtant la plupart des conditions précédemment
évoquées.
Si le eBook peut prétendre donner aux ouvrages numériques qu'il distribue
la même publication que le livre imprimée, c'est essentiellement parce qu'il
représente une structure de distribution fermée, cryptée, à l'opposé du Web,
qui est essentiellement un environnement ouvert. Pour revenir au langage de Régis
Debray, le Web est plus du ressort de la communication (la suppression des
distances), que de la transmission (la victoire sur le temps).
Un des éléments essentiels de l'acte de publication, c'est le dépôt légal.
C'est une condition du caractère daté et inaltérable de la publication. Or, on
connaît les difficultés pour organiser le dépôt légal des uvres sur le net. Bien
sûr, elles proviennent du fait que les textes sont en ligne, peuvent apparaître
et disparaître dans l'instant. Mais elles tiennent surtout au caractère ouvert
de cet environnement.
C'est à l'aune de ce projet qu'il faut apprécier certaines caractéristiques
essentielles du eBook, comme :
Dautres caractéristiques, en revanche, tiennent plus aux conditions
actuelles de développement de ce média :
Il me semblait important de revenir sur ces points, et de nous poser la
question si, à l'heure où lon s'interroge sur la mémoire de lInternet, sur
les traces que peut laisser le texte électronique, le eBook n'a pas sa raison
d'être à ce niveau.
Est-ce que ce qu'on vient de dire empêche de développer des procédés
intertextuels sur eBook, qui permettraient de passer d'un ouvrage à un autre
par une simple référence, d'insérer des passages d'un ouvrage dans un autre,
d'écrire une contribution qui soit constituée d'annotations d'un ouvrage
existant, etc. ?
Il me semble que non.
Au contraire, l'intertextualité ne peut se développer d'autant mieux que
dans la mesure où les textes qu'elle relie sont clairement identifiés, sont
pérennes. L'intertextualité est d'ailleurs un élément de ce que Genette
appelait la transtextualité[1],
la "transcendance textuelle du texte", c'est-à-dire le fait qu'il
existe en dehors de ses frontières. Or, ce dont on a parlé plus haut fait
également partie de cette transtextualité.
Par ailleurs, le fait que des centaines ou des milliers d'ouvrages puissent
être rassemblés dans un même support, accessibles par la même fenêtre de
quelques pixels de long et de large, impose au eBook de développer des
fonctions intertextuelles.
L'exemple de la norme XLink est très intéressant
à ce niveau. Cette norme a commencé à voir le jour il y a plus de 4 ans, fin
1997. Elle s'est progressivement stabilisée, et est devenu recommandations
officielle du W3C (au même titre qu'HTML, XML, XSL,
etc.) il y a un an.
L'objet de cette norme était de fournir à XML des outils de liens
hypertextuels qui lui manquait (à la différence d'HTML,
qui avait son '<a href' et on '<img src'). Mais XLink définie des liens nouveaux, extrêmement plus
puissants que ceux qui existent sur Internet.
Une des fonctions les plus importantes d'XLink
est le lien exclus. Alors que sur Internet, un lien hypertextuel doit être
placé dans un texte A pour aller vers un texte B (<a href="...">),
ce qui implique d'avoir accès en écriture au texte A pour y placer le lien, Xlink permet de placer dans un texte C un lien qui partira
de ce même texte A pour aller vers ce même texte B (ou revenir sur le texte C,
d'ailleurs). Par ailleurs, un lien peut relier plusieurs ressources, et on peut
décider quelles ressources seront sources et/ou destination. Par ailleurs, le
comportement des liens est déterminable (replace, new, embed
/ onrequest, onload), et
les liens peuvent être typés de façon très évoluée..
On devine tout lintérêt de cette norme au niveau de lintertextualité, et
ce quelle peut ouvrir comme potentialités au niveau de lécriture. Parmi les
applications qui utilisent XLink, on peut citer le
système dannotation Annotea, supporté par le browser
expérimental du W3C, Amaya (www.w3.org/Amaya/).
Pourtat, il se trouve que malgré tout lintérêt de XLink, son utilisation reste actuellement confidentielle et
purement expérimentale. La seule norme de liens existant sous XML est à lheure
actuelle ignorée. Bob Ducharme titrait récemment un article sur ce sujet dans
XML.org (www.xml.com/pub/a/2002/03/13/xlink.html) : « XLink, who cares ».
Doù vient ce désintérêt ? A mon avis principalement du fait que le
Web, environnement ouvert et volatile, est mal adapté à une forte
intertextualité. Un texte peut difficilement sappuyer sur un autre, au risque
de voir sa cohérence altérée si celui-ci vient à être modifié ou supprimé.
Ce problème ne se pose pas sur eBook, pour les raisons quon a évoquées
plus haut. Dailleurs, XLink est mentionné dans la
norme Open eBook 1.0, et la version 2.0 de cette norme, actuellement en cours
de conception au sein de lOEB Forum, supportera très
vraisemblablement XLink, au moins partiellement.
Autre exemple de cette difficulté du Web à dépasser le cadre dun simple amoncellement
de textes épars : les travaux menés depuis plusieurs années autour du
« web sémantique ».
Depuis 1999, une norme officielle du W3C sert de cadre pour ces
développements, de grammaire permettant de décrire des ressources et de leur
affecter des propriétés et des valeurs : RDF, pour « Resource Description Framework »,
sur la base de laquelle on peut définir des « ontologies » sous forme
de schémas XML ayant valeur sémantique.
Là encore, il sagit dune évolution essentielle, qui a suscité beaucoup
dapplications expérimentales, mais très peu dexploitation dépassant ce cadre,
et malgré le fait que RDF à tout à fait le « vent en poupe » depuis
un certain temps. Une fois de plus, le caractère non réellement
« publié » au sens où on la décrit tout à lheure des textes
présents sur le Web empêche le développement de cette norme, car ce quelle
pourrait offrir une riche interconnexion sémantique des textes entre eux,
constituant au bout un unique « architexte »
au sens de Genette a comme condition préalable lexistence de ces textes dans
la durée.
XLink et RDF pourraient se développer dans « Xanadu »
le
projet de Theodore Nelson, où aucune ressource ne
disparaît jamais mais manquent de grain à moudre dans le Web tel quil est
aujourdhui.
En revanche, dans lenvironnement médiatisé et asynchrone que constitue le
eBook entant que réseau de distribution, RDF a tout à fait sa place. Il est
dailleurs, avec XLink, au cur des recherches de lOEB Forum pour les prochaines versions de la norme Open-eBook.
Il me semble donc que le eBook, une fois sorti des difficultés diverses et
des hésitations qui accompagnent son développement initial, est susceptible dentraîner
des pratiques décritures et de lectures où lintertextualité tiendra une place
importante.
Toutefois, même si comme on la vu des normes existent dans ce sens, le processus
qui mènera leur implémentation sur les machines sera sans nul doute assez long.
Cest pourquoi, au sein du Centre dIngénierie Documentaire de lENS-Lettres et Sciences Humaines (Lyon), nous avons initié
une expérimentation afin de tester, sur un petit corpus douvrages de sciences
humaines, les fonctionnalités rendues possibles par certaines de ces normes.
Les ouvrages constituant ce corpus seront rassemblées sur une même machine,
et des procédures permettront de simuler les liens intertextuels et les outils
de consultation et de navigation à travers ce corpus.
Le but est daider à apprécier la faisabilité et lintérêt de ces nouvelles
fonctionnalités pour lédition de sciences humaines, tant du point de vue du
lecteur que de celui de lauteur et de léditeur.
jb.devathaire@wanadoo.fr
[1] Gérard Genette, dans le premier chapitre de Palimpsestes, détaille les cinq types de
transtextualité :
1.
L'intertextualité : citation, plagiat allusion. " le plus souvent, par la
présence effective d'un texte dans un autre". + référence.
2. La paratextualité : titre, sous-titres, intertitres, préfaces,
postfaces, avertissements, avant-propos, notes, épigraphes, prière d'insérer,
bandes, jaquettes...
3. La métatextualité: la relation de "commentaire" d'un
texte vis-à-vis d'un autre (un texte sur un texte.
4. Hypertextualité: la relation qui unit un texte qui, sans
parler d'un autre texte, se greffe sur lui (ex. imitation, pastique, à la
manière de). Exemple: hypotexte L'Odyssée, hypertextes L'Enéide et Ulysse.
5. L'architextualité, l'ensemble des catégories générales ou
transcendantes - types de discours, modes d'énonciation, genres littéraires,
etc. - dont relève chaque texte singulier..