Une écriture si technique


JEAN-PIERRE BALPE
Département Hypermédia, Université Paris VIII





"Ce pays est libre et sauvage, il pense qu'il est arrivé, mais là où il est, il n'y a rien, son avidité reste sans réponse. Il songe aux milliers d'hommes qui autrefois habitaient ces terres, aux longues listes de noms sur les petits monuments aux morts des villages. Sa perception du réel a l'accent du sentiment, son sentiment a la clairvoyance de la perception du réel. Il fait beau, seule une légère brume voile le bleu parfait du ciel où la lumière, blanche, n'est plus qu'une buée; les friselis de l'air lui semblent comme des souffles. Le soleil tourne dans le ciel comme une meule à blé. Il est repris par ses rêves. De ses ancêtres, il connaît tout, ignore tout. Il y a longtemps qu'il a fait retour en arrière. Il peut passer des heures à lancer des pierres au chien infatigable. Il peut se répéter cent fois "je suis seul, je suis seul", cela tombe sur de la chair morte. Son temps lui est soudain si incertain… La végétation est pauvre et parcimonieuse. Il se promet de ne pas être dupe de toute cette beauté, de la force apaisante des lignes, il s'oblige à penser à la mort que cela représente aussi, mais, malgré lui, une tranquille plénitude le gagne. Il accuse l'ombre creuse des vallons doux. Sur sa droite, s'étale de la rocaille à vipères, dégarnie d'arbres. A l'orée des vallons l'air hésite. Il lui faut retenir son coeur. Peu de chemins mais une mousse élastique d'herbe qui permet d'aller partout. Ici, les rencontres se réduisent à peu de choses, parfois un chercheur de champignon silencieux, quelques oiseaux lointains, au détour d'un bosquet un écureuil fuyant sur une branche, un lapin de garenne affolé, forêts et rochers qui se taisent, buissons et roches. De petits nuages, par groupes de deux ou trois, passent dans le ciel du soir. Son oreille se tend dans le silence sur un vide en lui qui n'a aucun écho. Il mène partout des rêves d'enfants qui ne demandent qu'à devenir actifs."


Ce texte est-il littéraire ? Que faut-il donc pour que celui-là - ou un autre - soit lu comme une oeuvre, ou un fragment d'oeuvre littéraire ? Quelle sont les conditions de la littérature? Ce n'est pas son auteur que nul ne connaît, ni le contexte dans lequel il pourrait s'insérer car ce texte étant donné abruptement, hors de toute référence, son "réel" est absent : stricto sensu, ce texte ne parle de rien.

Le "il" de son personnage ne réfère à personne, n'a aucune correspondance dans un quelconque réel pas plus que le pays décrit qui n'acquiert une apparence d'existence que par une accumulation approximative de mots : "rocaille, rochers, roches, vallons…" qui, s'ils peuvent être ici nommés, ne peuvent, en aucune façon, être clairement désignés.

Or les nommer plus précisément, céder à la tentation du nom propre, ne peut rien y changer. Que le "il" du texte devienne "Don Juan", ou même "Pierre Ménard", que, dans l'éternelle tentation du nom propre qui seule spécifie la pragmatique du monde, la terre, comme les villages, soit affublée d'un nom connu ou senti familier, que la couleur des roches -"grises, rouillées ou vert-lichen" vienne les préciser ne peut rien contre ce fait brut : le monde dont il parle n'est qu'un monde de mots. A la différence de l'histoire, des mémoires, des récits de voyages ou du journalisme dont les mots s'affirment en bijection avec des objets accessibles du monde, la littérature est le lieu du mensonge. Si les mondes dont elle parle sont des mondes "possibles" ce ne sont pas des mondes "vrais". Un texte littéraire est un texte portant en lui-même l'intégralité de son contexte ou, plus exactement, créant lui-même son contexte. Ainsi tout texte est clos sur lui-même, lisse, inaccessible aux prises externes : le monde vrai n'entre pas en lui.

En ce sens le texte n'existe que dans la connivence : ne pouvant être validé par le témoignage du monde, il n'a comme vérités que celles qu'une lecture veut bien lui accorder. Le monde du texte ne prend existence que parce que son lecteur l'accepte. A la différence de la biographie -mais non de l'autobiographie qui joue souvent de cette ambiguïté-, du reportage, du récit historique, dont chaque mot peut être mis en cause parce qu'il n'a de légitimité que s'il s'appuie sur les preuves irréfutables de témoignages multiples, les mots du texte littéraire sont irrécusables : ils n'ont pas à fournir d'autres preuves que celles qu'ils portent en eux-mêmes. Il fait beau, il aurait pu tout aussi bien pleuvoir, neiger, ou le tout à la fois. Les mots mettent à l'épreuve, parfois jusqu'à l'absurde d'un réel impossible, la coopérativité du lecteur. Car tout texte demande, à chaque lecture, une confiance aveugle et, parce que tout lecteur, à chaque fois, est un lecteur unique, le texte reste disponible, nu devant toute nouvelle lecture.


Crépuscule

je n'ai plus même pitié de moi
je vois des arbres nus
j'attends que l'heure s'ajoute à l'heure
routes qui s'éparpillent rumeur sourde des sèves
montant dans les plantes rustiques
arbres de vent
buis d'où vient ce silence
dans le regard l'éclair froid des lézards
l'obscurité légère l'heure

se fondent dans la lumière et la rougeur des pré
vers quoi avançons-nous ?



Mensonges


l'heure se fond dans la lumière je
te prends contre ma poitrine
fumet d'amandes
voix inconnue sur le pont du soleil
nos regards embrassent leurs lointains
temps de paroles
je prolonge le souvenir du jour
frissonne sans bouger
le vent se lamente
mes mots s'enferrent dans leurs mensonges
les sons s'enroulent aux oreilles
ombre aux aguets
plus rien
j'écoute hennir le vent
et notre amour reste si étal

la réalité un jour nous rejoindra


Paroles du silence,poème n°898


aux carrefours de l'horizon les arbres ne cessent de parler
voilà de quoi
est fait le chant symphonique de la mort
chants
d'oiseaux échos de notre amour
plus rien n'arrête le regard la vie est là
les regards s'entrechoquent dans l'air arbres menacés
chants quel est ce
silence j'entends vert tendre sur vert clair des voix
nul ne sort et nul
ne rentre ciel nuageux je regarde
une fois encore le paysage trempe
les mains dans l'Océan
le monde est plein d'odeurs



Textes ouverts, au mêmes titres que les autres, aux fonctions de la lecture à condition toutefois qu'ils soient donnés dans un des contextes ordinaires du texte, l'imprimé, la lecture publique ou, plus exactement ce que cela dissimule, la parcimonie.
Car ce qui change, c'est l'intrusion du nombre.

Poème n°3.214, poème n° 453.212. Le multiple introduit dans la lecture comme un recul, une dérision. Impossible de publier, de lire la totalité des textes possibles d'un générateur : 10 15, 10 56, 10 x. Le nombre fait sens en lui-même qui exige des modes particuliers de médiation : affichages mobiles, défilements, mises en scène diverses… Ce qui change, en effet, c'est la multiplicité des textes que permet la technique. Texte inépuisable, le texte informatique perturbe son lecteur par l'affirmation ostentatoire d'un trop plein de mondes possibles. En ce sens il le déstabilise en mettant à nu le mensonge fondateur de la littérature auquel il est plus simple de croire : considérer généralement -même si cette fiction commode ne joue aucun rôle dans la lecture- qu'à l'origine de tout texte se trouve un écrivain. Que cet écrivain écrit. Et que, par l'intermédiaire d'un instrument quelconque, il n'aligne des mots définis que pour produire le sens particulier d'une expérience unique à transmettre dans toute l'intégrité de son originalité à un lecteur qui, par sa lecture, la fait sienne.
Mais il n'est pas besoin d'auteur, car il n'est besoin que de texte. La précision, le choix méticuleux des termes s'efface amplement devant leur subjectivité. A quoi sert de choisir minutieusement entre "voix inconnue sur le pont du soleil" et "voix oubliée sur le quai du soleil" si chacun de ces fragments de phrase n'a d'autre fonction que de mettre en branle les interprétations à chaque fois personnelles de chacun des lecteurs ? Le nombre rend, littéralement, la lecture impossible et révèle la richesse inépuisable des variations qui travaillent la subjectivité.




Mots 23.432 à 23.590 du texte n° 657

"lI se méfie du mot recueillement, donne la préférence à l'avenir. Corbeaux, buis, rocailles et trille de clarinette : vert-jaune. Il marche. Le rythme apparent du temps n'a pas changé, le chemin de sa mémoire est tortueux, le monde de son enfance tend à occuper l'espace vide. Il s'allonge, dos sur le sol rêche, s'abîme dans une longue contemplation du ciel, comme s'il voulait se fondre dans la glaise. Il entend siffler dans le vent les discours trop assurés : "paysage magnifique, surtout ne rien changer, protéger cela, tourisme sélectif, protection, conserver", réfléchit que la mort fait déjà son oeuvre. Il doute sérieusement de l'existence, tente de se prouver toujours qu'il est bien vrai, qu'il vit. Quelque chose doit se produire… Il rêve qu'il a toujours vécu en ces lieux. "Laissez-moi vous dire comment vous devez être aimés !" Frémissement des ombres : il entend la paix effroyable du paysage, coudoie constamment l'invisible, rêve encore que tout cela pourrait changer"


Infini dans son nombre, le texte généré l'est aussi dans l'espace.
Le texte informatique crée une forme nouvelle, sans incipit ni clôture, un texte qui, comme la parole, se déroule de son mouvement propre, un texte qui bouge, se déplace sous nos yeux, se fait et se défait : un texte panoramique. L'inverse d'une littérature commerciale qui, pour ne pas déstabiliser ses lecteurs, reproduit, presque à l'identique une infinité de livres interchangeables à la date près : romans… Ici, le texte ne se substitue qu'à lui-même, ou plutôt mue constamment, se change en tout moment en cet autre texte qu'il est également, toujours inscrit dans la nouveauté radicale d'un éternel "maintenant". Comme un chercheur de laboratoire, le lecteur, sans cesse, est confronté à une infinité de variations sous lesquelles, peu à peu, il est amené à ne lire que le concept qui les domine. La lecture en devient lecture de la lecture, lecture de sa subjectivité et non plus recherche de la subjectivité dans la lecture.

Isolé, un texte informatique se plie à la lecture ordinairement subjective; inscrit dans le mouvement de ses générations un texte informatique introduit à une lecture de ses propres mécanismes de créativité, il place le sujet devant le désir personnel du faire.

C'est en quoi il dérange, car, au-dessus, il n'y a plus personne. Ne pouvant plus se protéger derrière l'alibi commode d'un auteur, le lecteur n'est plus renvoyé qu'à lui-même. Si ce texte lui parle, il aurait déjà dû l'écrire lui-même car, le lisant, c'est, partiellement, ce qu'il fait. La substitution de la machine-auteur à l'auteur-humain révèle brutalement le vide du sujet : celui-ci n'use de son langage pas mieux qu'une machine.

La littérature informatique se positionne radicalement en-dehors de l'idéologisme littéraire : ni inspiration, ni expérience originale, ni intention, ni génie. Elle refuse le refuge de ce "trop-plein" externe pour ne laisser son lecteur-sujet qu'en face de lui-même.

La littérature informatique ne s'intéresse qu'à ce qui fait le fondement même de la spécificité littéraire. Le texte informatique affronte le lecteur à la subjectivité de sa langue. Les mots qu'il lit n'ont pas cette puissance parce qu'émis par un inaccessible esprit supérieurement rassurant, ils n'ont cette puissance qu'à condition de puiser en soi la force de rejuger sa langue et de savoir choisir. Entre la lecture de textes informatiques et l'écriture, la distance s'est affaiblie, la littérature informatique, d'abord, se positionne comme une technique et c'est pourquoi elle affiche ses variations.




Futurs, poème n°3521


la vie cueille des framboises
sauvages la vie
bourdonne
odeur de mer
l'amour fait son caprice
équilibre instable du vent
terrasses d'eau noire
j'attends attends trempe
mes mains dans l'Océan les
regards embrassent les
lointains le vent vers moi
s'incline je devine la pâleur du jour plus pur que le jour
même
ciel fixe je ne regarde qu'au loin





Cette littérature se veut ainsi d'abord comme une littérarisation de la technique parce que, dans ses multiples et ses variations, ce qu'elle révèle avant tout ce sont ses possibles et ses changes. Même si ce n'est pas une nouveauté absolue dans l'histoire de la littérature où la tentation de la mise en scène de l'apareillage "technique" a toujours, au moins marginalement, existé, l'informatisation de sa technologie place la littérature sur une position plus radicale : l'immédiateté de la génération et son infinitude scènarisent les formalismes d'où sont issus les textes. Le concept opératoire d'auteur en est, lui-même, complètement redéfini, car ce qui importe, avant tout, c'est la mémoire "historique" des formes et leur déplacement. Pas de rupture, mais prolongement à l'excès. Le personnage que, faute de mieux, on ne peut qu'appeler "auteur" informatique ne prétend pas nier la tradition par une modernité radicale mais en cherche quelque chose comme une lecture neuve, ou du moins inouïe. Sa seule prétenti