Et ils lui parlèrent en ces termes...


Jean-Pierre BALPE
Université Paris VIII



"Si aujourd'hui tu rends ce service à ce peuple, si tu leur cèdes, et leur réponds par de bonnes paroles, ils seront tes serviteurs à toujours."

La Bible, 1 Rois, 12.7.








L'écrivain roule une feuille de papier dans sa machine à écrire, tape :




vrron (1)
------on------on------on------on------on
vrrr vrrr vrrr
hihihi
ouououitt
ouououitt
ouououitt
trrra trrra trrra trrra trrra
trrratrrra trrratrrra
hihihihihihihihihihihihihihihihihihihihi
vrrr vrrr
(2) ouaouaouaouaouaouaouaouaouaouaouaoua
(3) iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
ouououitt
ouououitt
ouououitt
vrr vrr
(4) iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii




1 Prolonger le son.
2 Mettre la main en soupape sur la bouche.
3 Mettre la main en soupape sur la bouche.
4 Mettre la main en soupape sur la bouche.

Pierre Albert-Birot, poème à crier et à danser, chant II. Poésie (1916-1924), Gallimard, 1967, page 333)




Il s'arrête, relit son texte... Se demande si c'est bien un texte, s'il a le droit d'écrire ça et pourquoi ? La première réponse qui lui vient à l'esprit - "Et pourquoi pas...?" - bien que cohérente, ne le satisfait pas tellement. Car il a un peu l'impression d'abuser ainsi de sa qualité d'écrivain. Il peut écrire cela - matériellement c'est indéniable et, dans le lieu et le temps où il l'écrit, il ne risque peut-être ni la prison ni le bûcher qu'auraient pu lui valoir ailleurs des textes d'apparence plus conventionnels - mais est-ce que "pouvoir" l'écrire suffit ? Est-ce qu'être "écrivain" suffit ? Le fonctionnement relèverait alors de l'illocutoire à la différence que l'accréditation de l'écrivain est plus contestable que celle du juge... D'où vient en effet son droit à revendiquer ce titre? Pour acquérir automatiquement une autorité d'auteur suffit-il d'écrire ? Dans ce cas d'ailleurs, ce n'est pas très difficile à écrire, éventuellement à programmer... même si ce n'est peut-être pas le problème... Mais le problème s'enroule sur lui-même comme un noeud gordien...



Un air léger de flûte semble vouloir émerger du lointain, des rideaux noirs s'entrouvrent majestueusement; suivant un rythme perceptible, des groupes s'étagent dans l'espace de la pièce. Du fond de la scène, un personnage majestueux s'avance solennel, comme un prince ou un roi puis, sans dire un mot, sort par une porte latérale. Des personnages les plus divers occupent l'espace où ils se meuvent sans bruit. Deux groupes chantants semblent se disputer le plateau de l'opéra, chacun avançant ou reculant lentement à son tour tandis que les voix enflent. L'espace est encombré de grillages d'un rouge vif séparant le plateau en zones diverses, les nuages peints ressemblent à ceux sur lesquels sont assis les angelots des églises baroques : le décor semble étrangement solennel.. Un roulement de tonnerre parvient des lointains. La musique s'infiltre par toutes les ouvertures, comme le fumet invisible d'un plat de gibier trop riche. Les voix l'obsèdent. S'avance un personnage revêtu d'une tunique ample et or. L'anarchie dramatique des événements contribue à l'impression générale de folie. Pourtant ils ne sont pas dupes...

Tous les textes présentés ici sans référence ont été produits par des programmes automatiques, la plupart sont des pages de "Un roman inachevé", roman génératif, J.P BALPE, version 1995.




Il pense alors: "si le statut autoproclamé d'écrivain me suffit pour légitimer n'importe quel texte, le problème de la production des textes est des plus simples : tout texte présenté comme texte par un écrivain est un texte - y compris peut-être même celui qu'il a un instant renié, jeté dans sa corbeille à papier. Dans ce cas, tout peut être écrit.

A la limite, il n'y a plus besoin d'écrivain réel, il suffit de déterminer un algorithme d'écriture qui engendre sans difficultés une infinité de textes, puis de faire présenter ces textes par un écrivain..."



Que chacun suive sa propre voie !
Que chacun suive sa propre voie !
Que chacun suive sa propre voie !
Que chacun suive sa propre voie !
.............................................

Vaclav Havel, in La Nouvelle Poésie Tchèque, Ed. St Germain des Prés, Paris, 1976, p.53


ou :

persienne persienne persienne persienne persienne
persienne persienne persienne persienne persienne
persienne persienne persienne persienne persienne
.................................................................

Louis Aragon, Mouvement perpétuel, ed. Gallimard, Paris, 1925.


ou :

arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre
arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre
arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre arbre
....................................................................


ou même :

le microbe










.

Le poème est là, mais pour le voir il faut un microscope.

Jacques Roubaud, Les animaux de tout le monde, Ramsay, Paris, 1983, p.48.



Dans ce cadre, il n'y aurait pas de limite analysable au scriptible, le texte ne serait qu'un prétexte...

L'écriture ce serait l'écrivain...

Le paradoxe est que seule compterait la légitimité de l'écrivain. Dans ce cas, un texte peut-être le produit de n'importe quel type de machine pourvu qu'il soit donné comme texte par un écrivain. Encore faudrait-il peut-être que le lecteur ignore que cet écrivain n'a pas écrit les textes qu'il présente comme siens...

Même cela n'est pas sûr, peut-être suffirait-il que l'écrivain déclare reconnaître ces textes comme siens.



Elle ne sait pourquoi une phrase l'obsède : "Le chemin de sa mémoire est tortueux." En fait, elle s'abstrait ainsi de la conversation :

- "Tout cela n'a pas beaucoup de sens", dit-il.
- "Il est parfois préférable de s'exprimer par le silence"
Sa haine est par intermittences si forte qu'elle voudrait le battre jusqu'au sang car ils découvrent la haine comme ils ont découvert l'amour.
- "Pourriez-vous tout pardonner..." demande-t-elle soudain ?"
- "Pouvons-nous parler d'autre chose ?..." Ils se regardent : se peut-il qu'ils se méprisent à ce point?
Il pense : "A quoi bon poursuivre cette conversation.", hésite cependant à s'en aller.
- "Je n'ai jamais prétendu penser aux autres."
- "Putain, mais c'est pas possible une chose pareille... je vais finir par vous détester!"
Leur querelle est stupide.
- "Comment se fait-il que vous soyiez là ?"
- "Bien sûr, c'est risqué, mais avons-nous vraiment d'autre choix ?..."

Par intervalles, elle se dit qu'elle aimerait le battre. Ils auraient tant voulu se trouver ailleurs… Les soirées mondaines n'ont d'autre but que de permettre une purgation douce des indigestions sociales.




Puis il se dit que ces textes étaient de la "poésie", quelque chose comme un territoire expérimental de la langue et que, peut-être, cela n'a pas vraiment valeur de preuve, que justement ce que la poésie peut se permettre d'écrire c'est en partie ce qui n'est ni scriptible ni lisible ailleurs. Quelque chose comme un code disant : "attention, ces textes sont des textes a-normaux qui font le grand écart, il ne faudrait pas pour autant en conclure que tout et n'importe quoi peut être écrit".
- "Bien sûr... mais alors pour qu'un texte soit accepté comme tel, il suffit peut être de lui coller l'étiquette de la forme adéquate, quelque chose comme une pancarte agitée devant le nez du lecteur : ceci est un poème, ceci est un roman, ceci est du théâtre, etc. Primauté de la forme... de la mémoire de la forme, de sa lecture ?..."
- "Cela ne fait que déplacer le problème et je ne suis pas sûr que l'étiquette de la forme suffise seule; une forme n'est qu'un des indicateurs de dispositifs littérarisants plus vastes !"
- "C'est-à-dire ?"
- "Je ne suis pas sûr qu'il suffise en 1741 d'étiqueter poésie les textes que tu présentes plus haut pour que cette écriture soit reconnue comme licite..."
- "Et les fatrasies ?"
- "Il n'y en a plus en 1741 et, de plus, ce n'en sont pas... Justement... Les fatrasies ou autres "non-sense rythms" participent d'une façon assez directe aux possibilités de la langue, elles en sont une mascarade volontaire et admises comme telles dans une société qui se réfugie parfois dans les mardi-gras et autres systèmes provisoires de détournement des valeurs établies. Dans une société fortement codifiée, la poésie intègre la codification forte dans son dispositif. Le sonnet en est certainement l'emblème..."
- "La "scriptabilité" d'un texte dépend donc d'un état social..."
- "D'une culture et de ses cultures antérieures, entre autres choses... Ce que j'appelle des "dispositifs", c'est cela : un texte n'est recevable comme texte que s'il respecte les règles implicites des dispositifs actifs lors de sa production. Je ne suis pas sûr, par exemple, que "La vie, mode d'emploi" aurait été considéré comme un texte au XVI éme siècle..."
- "C'est une approche historiciste naïve !"
- "Je ne crois pas, car cela implique la prise en compte de tous les facteurs non seulement idéologiques, mais technologiques... "La vie, mode d'emploi" n'est peut-être acceptable en tant que texte qu'à une époque qui met en doute cette vision continue du progrès qui sous-tend le réalisme et qui a vu l'apparition de ces machines à calculer universelles que sont les ordinateurs!" - "Nous avons quitté le domaine de la poésie..."
- "Oui, et ça montre bien que ce n'est pas seulement une question de forme !"
- "La notion de "scriptible" est donc une notion relative..."
- "Bien sûr ! Regardez autour de vous, la peinture, la musique par exemple… Le texte n'est qu'une composante particulière de l'expression artistique. Il ne fait que poser, dans le domaine particulier de la langue - une des composantes du dispositif - le problème plus général du représentable, plus exactement de l'exprimable ou du transmissible."



A cette distance, René ne peut reconnaître l'avant et l'après, il y a en lui tant de confusion, de troubles, d'incertitudes... Il refuse toujours de s'engager, ne peut accepter même l'idée de prendre une décision quelconque tant il craint d'être dérangé dans son équilibre. Sa vie est faite de trop de moments où tout semble se déliter, où le sable des événements coule entre ses doigts sans qu'il puisse rien faire pour les retenir. Ce sont des jours comme ceux-là qui lui donnent à penser qu'il devrait envisager de changer de vie : en lui pas le moindre reproche, pas le moindre regret de leur amour.

Un des carrelages du sol présente une fissure diagonale et dentelée. A travers les fenêtres, la lumière éclaire les pelouses d'un halo irréel. Les couleurs dominantes sont le brun et le rouge. Elle, elle n'a jamais bien compris l'amour de René pour les fleuves et les formes fuyantes...

Les convives se déplacent toujours dans la salle, un homme au polo "Ralph Lauren" s'approche du buffet, prend, à la dérobée, une grosse poignée de petits fours :

- "Avez-vous entendu parler du crime horrible d'hier au soir ?"




- "L'écrivain fait-il aussi partie du dispositif ?"
- "Bien entendu : le dispositif actuel dit qu'un texte ne peut être produit que par un écrivain... Reste à savoir ce qu'est un écrivain: MM. Brûle-Maison (1678-1746), Gustave Nadaud (1820-1893), Amédée Prouvost (1877-1909), Edouard Grenier (1849)1901), Paul Froment (1875-1897), Guillaume Colletet (1628-1680), Auguste Lestourgie (1833-1885), et des centaines d'autres... (Tous écrivains dont, parmi des dizaines d'autres, on peut lire les oeuvres dans "Les poètes du terroir, du XV eme au XX eme siècle, Librairie Delagrave, Paris, 1920.) sont-ils ou non des écrivains ?"
- "Connais pas !..."
- "Pauvre argument pour le problème qui nous occupe car vous sombrez alors dans les miasmes de la valeur et de la légitimation de la valeur... L'histoire littéraire est pleine d'auteurs retrouvés ou d'auteurs disparus... connaissez-vous Christofle de Beaujeu que l'on vient de rééditer (Poète du XVI éme siècle. Ed. La Différence, Paris, 1995) ou le dramaturge Charles Rivière Dufrény (1648-1724, auteur de nombreuses pièces de théâtre) dont J.F. Laharpe (Lycée ou cours de littérature ancienne et moderne, chez Agasse, Paris, An VII de la république, tome VI, pp.41-45) - qui passa longtemps pour le meilleur arbitre - dit qu'il mérite "une place distinguée" dans l'histoire de la littérature"? Apparitions, disparitions, accréditations, dégradations, font partie intégrante de l'histoire de la littérature et, de nos jours, combien d'écrivains sans lecteurs ne sont-ils pas maintenus que par leur mention dans les manuels de littérature scolaires ?"
- "Vous vous égarez, si la notion d'écrivain est liée à celle de lecteurs, ou allons-nous !"
- "Je ne crois pas ou alors il faut ne considérer le texte que dans sa relation instantanée texte-lecture, ce qui, de toutes façons, ne résout pas le problème… S'il faut vraiment s'interroger sur ce qui est "scriptible", ou la question ne peut être abordée que sous son seul angle matériel et alors il n'y a pas de limites réelles, même s'il y a parfois des limites "techniques" - un de mes amis écrivain connu et prolixe n'a-t-il pas calculé que, quoi qu'il fasse, même s'il vivait jusqu'à quatre vingt ans, il n'aurait jamais pu écrire plus de quatre cent cinquante mille pages et que, s'il fait la moyenne réelle de ses productions, il ne pourra jamais dépasser les cinquante mille. Nous avons vu que tout peut être écrit. Le problème n'est donc pas celui-là, mais plutôt celui de l'acceptation : tout n'est pas accepté. Dès qu'on met le doigt là-dedans, c'est infernal, tout y passe et on ne peut pas faire l'économie de cette globalisation - à moins de ne fonctionner que sur des idées reçues !"
- "Vous voulez dire que le problème premier du scriptible est extérieur au texte ?"
- "Exactement !"
- "Mais alors, à la limite, pas besoin de texte, il suffit que, pour une raison ou une autre, une personne X ait le label d'écrivain et qu'elle fasse n'importe quoi pour qu'il y ait texte ?"
- "Non, - et c'est bien l'intérêt de la notion de dispositif - il faut un texte, plus exactement quelque chose qui soit reçu comme texte possible - par exemple un signe sur une feuille de papier, et ce sont bien ces limites qu'explore notamment la poésie contemporaine - pour que le processus s'enclenche."



Tout en eux se dédouble, ils n'ont jamais voulu voir la vie de la vie, ne se trouvent bien que dans le passé, se cachent toute la réalité du monde qui les inquiète et ce n'est que sur les multiples écrans de toutes tailles que l'extérieur se projette vers eux. Leur espace est un espace de vidéo-présence, leur monde se protège du monde. Chacun se sent ainsi vaguement menacé, des racontars de disparition inexpliquées, peut-être inexplicables... émeuvent la communauté même si le "Père Duchesne" tombe souvent dans le sensationnel mais, en cette période, il n'y a pas besoin de se forcer... La police est sur les dents.

Son enfance ne lui est jamais apparue heureuse : elle revoit des scènes anciennes, se souvient de ce jour lointain où, dans la lumière bleutée d'une aube de bord de mer, elle aperçut, dans la levée de brume chaude du soleil matinal, une longue silhouette semblant venir vers elle; les vagues se fracassaient sans cesse contre les roches. Par moments, des miaulements lui parvenaient. Ce qui lui importe dans la vie, est moins la poussière superficielle et volante des multiples petits événements vécus que la profondeur stable des êtres.




En fait, il s'est exprimé trop vite, le problème premier du scriptible n'est pas extérieur au texte, il est extérieur au produit terminal matériel appelé "texte", non au dispositif qui l'accrédite. En ce sens, est scriptible toute trace écrite correspondant suffisamment aux attentes globales du dispositif.

Il résume mentalement : tout peut-être écrit mais tout n'est pas accepté comme texte... le problème n'est pas de savoir ce qui peut être matériellement écrit, mais ce qui peut être agréé. Pour l'essentiel, il s'agit donc d'un problème de réception... et ce problème de réception se règle autour de ce qu'il appelle le système de légitimation dont font partie les formes, l'histoire culturelle, la conception de ce qu'est l'écrivain, l'espace de lecture, les techniques de médiation, les instances de validation, etc.

Ce système de légitimation pèse indirectement sur les textes. Le dispositif est la matérialisation sur un texte du système culturel de légitimation. Il est global : aucun des aspects du dispositif ne fonctionne de manière isolée. Par exemple, de nos jours, un roman a un début, une fin, un nombre statistique de pages, il est plus ou moins bien écrit dans une langue donnée par un écrivain, parle d'une certaine façon du monde, est imprimé pour un éditeur à une date précise, vendu à un nombre plus ou moins grand d'exemplaires, peut être relu, s'inscrit comme fragment d'une oeuvre, etc.

Ce n'est peut-être pas vraiment plus simple.

En tout cas, ça lui semble plus clair !



Elle semble avoir fait le tour de tout; la vie, la mort lui semblent interchangeables. Son histoire aurait pu être toute autre, se dérouler dans d'autres lieux, sous d'autres auspices, rencontrer des circonstances plus favorables, éviter nombre de pièges qui lui ont été tendus... Cela ne s'est pas passé ainsi!... Elle aurait aimé pouvoir se raconter sa vie comme se lit un roman, comme une suite logique d'événements continue, et non comme une dispersion perturbatrice de faits aléatoires qui la surprennent toujours à l'improviste. L'espace de la fiction et celui de sa réalité tendent à s'interpénétrer si intimement qu'elle ne sait plus très bien où sont leurs frontières. L'extériorité aussi lui est une gêne : comment savoir, ou plutôt comment vivre avec la même exactitude et la même intensité, la réalité que vit autrui. Elle aurait aimé avoir le pouvoir de connaître ses proches sous toutes leurs facettes, comme si elle était au-dessus de ce labyrinthe de glace qu'était pour elle son existence et non devoir se contenter de ces rares moments où ils montraient leur seule face momentanément visible.



"Tout cela semble me bien statique, figé... Il n'y aucun jeu là-dedans !..."
"Au contraire: le système de légitimation est complexe, relié directement à une culture donnée et comme tel à la dynamique des cultures. Comme le monde, il bouge tout le temps. Le dispositif ne peut qu'enregistrer ces mouvements et, indirectement, les projeter sur la notion de texte."
"Alors ça change tout le temps !"
"Non plus, ce qui s'installe, c'est un jeu permanent fixité-mobilité. C'est ce qui fait en partie l'intérêt de cette notion de dispositif..."
"C'est-à-dire ?"
"Un problème de vitesses relatives de mouvements différents..."
"Trop facile de se cacher ainsi derrière des formules !"
"Sans dispositif, il faudrait supposer que le système culturel de légitimation a des incidences directes sur la notion de texte : un texte serait alors l'image réfractée d'une culture à un moment donné - pour aller vite, un peu ce que prétendait la littérature engagée, par exemple... Or, il y a des résistances sinon tous les textes d'une époque donnée seraient massivement identiques..."
"C'est bien ce qui se passe : récits épiques, théâtre classique, théâtre romantique, symbolisme, roman naturaliste, etc. On voit bien que la notion de texte est lié à des états donnés de théories et de cultures."
"Vu de loin, oui... et non vu de près... Car il y a toujours des réponses très diverses : Chateaubriand ne répond pas comme Lamartine... d'abord parce que l'écrivain fait partie du système de légitimation et qu'il n'y a pas deux écrivains identiques, ensuite parce que la variation elle-même est une composante : dans le dispositif, par exemple, deux versions d'un roman ne sont qu'un roman - réécrire le Quichotte ne produit que le Quichotte, souvenez-vous de Borgès -, d'où toute les stratégies de recherche-conservation autour de ce que l'on appelle des variantes."
"Tout ça ne m'explique pas les "vitesses relatives"...."
"Ce n'est pas parce qu'apparaît un nouveau médium que la notion de texte change immédiatement. Entre l'apparition du nouveau médium et la modification de la notion de texte, peut exister un temps plus ou moins long, même si ce nouveau médium aura, par la suite, obligatoirement des incidences sur cette notion de texte. Le dispositif est comme un amortisseur du système de légitimation, il permet de donner une certaine durabilité à la notion de texte, la durabilité nécessaire à la valorisation du texte. Supposons que la notion de texte change tous les jours, le problème de sa scriptabilité ne se poserait plus car le changement de statut en ferait partie intrinsèque, serait texte chaque fois quelque chose de radicalement différent, on n'en est pas là !..."
"Le rythme de modification de la notion de texte doit donc être relativement détaché du système de légitimation qui lui est en prise directe sur le monde..."
"C'est ça ! C'est très perceptible aujourd'hui où une composante importante du dispositif est l'originalité et la variation alors que pendant des siècles le dispositif privilégiait plutôt la reproduction : originalité et variation ne portent jamais sur l'ensemble du dispositif mais, plutôt, à chaque fois, sur tel ou tel de ses aspects particuliers comme si le texte ne pouvait prendre le risque de remettre, à chaque fois, tout en cause."
"Tel roman a plusieurs fins, tel autre présente trois cent quarante huit personnages (La ruche, deCamilo José Cela, Gallimard, 1958. Voir la note d'introduction...), tel autre rompt avec la notion de linéarité des pages, tel autre remet en cause la notion de transparence... mais aucun ne fait tout cela à la fois..."
"En effet, sinon il n'y aurait plus de "roman" et c'est bien là tout le problème, on peut tout écrire à condition de ne pas trop perturber le dispositif !"
"Le dispositif ne peut en effet tolérer que des variations locales : est scriptible tout ce qui ne perturbe que localement le dispositif !"



Elle a une conception aiguë du vide de l'existence qui lui interdit d'avancer : sans cesse, elle a peur de la mort. Elle ne trouve un peu d'intérêt que dans le tremblement absurde ou irréversible des événements, non à cause de leur réelle incidence sur la poursuite des actions, mais par leur allure imprévisible ou déconcertante. Elle pense que toute l'infortune de l'homme est de ne pouvoir se définir par rapport à quelque chose de précis, de manquer de point stable et de repères dans l'existence, elle refuse de prendre quelque décision que ce soit... Pour son bonheur, elle ignore le sentiment de la nuance. Elle n'a jamais tout à fait su que faire de sa réalité.

Ivan, lui, aime prodigieusement les fêtes, les événements publics, dîner au restaurant, aller à l'Opéra, sortir... Il n'a pas l'habitude de s'engager, ne veut jamais prendre la moindre décision qui pourrait gager son futur. Ivan refuse de s'engager, ne peut accepter même l'idée de prendre une décision quelconque tant il craint d'être dérangé dans son équilibre. Aussi, semble-t-il continuellement stupéfait de ce qu'on lui rapporte comme si ses interlocuteurs parlaient toujours une langue étrangère dont il découvrirait brusquement les étranges sonorités rauques.




- "La technicité du scriptible n'est donc pas en cause ?"
- "Pas vraiment... plutôt pas directement... L'informatique me semble un bon angle d'attaque de cette question..."
- "Parce que l'informatique exemplarise la technicité ?"
- "Bien sûr ! La production - je dis bien la "production" et non "l'affichage" - de textes littéraires par ordinateur met avant tout en scène la négation de l'écrivain qui est, comme nous l'avons vu, un élément important du dispositif actif, et, à travers la notion d'écrivain, celles de sincérité, de réalité des contenus, de vie, etc. donc tout un pan du dispositif même si, depuis quelques décennies, ce pan là a déjà été fissuré par toute une série d'approches textuelles nouvelles."
- "Sans quoi parler de littérature informatique serait proprement inacceptable, impensable même..."
- "Juste... l'informatique n'intervient que parce que le dispositif, pour des raisons diverses est apte à l'accueillir. Mais revenons à cette question de la technicité du scriptible... Il faut d'abord savoir sur quoi porte cette notion de technicité..."
- "C'est-à-dire ?..."
- "J'y viens... Généralement, on fait comme si la totalité de la technicité portait sur la question de la production matérielle de l'écrit - je dis bien de l'écrit, non du texte - c'est-à-dire comment est-il possible de faire en sorte qu'un ordinateur produise tel ou tel texte, par exemple, comment un ordinateur peut-il écrire : "Ils aiment à croire que rien ne pourrait les atteindre, n'ont pas le sens des responsabilités, se croient protégé de tout, vivent dans une indifférence polie au monde : l'insouciance est leur nature..." ou n'importe quoi d'autre à supposer que cette phrase générée par un ordinateur soit considérée comme appartenant à un texte ? L'aspect "technique" de la scriptabilité de ce type de phrase n'est fondamentalement pas différent de celui qui amènerait un générateur - le même ou un autre - à écrire : "les pourparlers sur la pêche entre l'Union européenne et le Maroc, qui patinent depuis des mois, ont été suspendus jusqu'à vendredi prochain." Dans les deux cas, l'aspect général des phrases produites ne dépend que de la richesse des données lexicales et syntaxiques. Un générateur qui ne dispose pas du terme "Maroc" ne peut pas écrire la deuxième phrase, pas plus qu'il ne pourra écrire la première s'il ne dispose pas du terme "responsabilité". Il y a là un niveau technique élémentaire de scriptabilité : tout comme un humain quelconque, un ordinateur ne peut utiliser que les données dont il dispose, mais si on les lui programme bien, il peut les utiliser de façon riche."
- "Vous voulez dire que, sur ce plan là, n'importe quel texte, n'importe quel type de texte peut être produit par un ordinateur?"
- "Oui !"
- "Vous pouvez donc lui faire écrire Le rouge et le noir ?"
- "Oui !"
- "Je pense que vous mentez..."
- "Non s'il s'agit de réécrire le rouge et le noir... oui s'il s'agit d'inventer un autre roman considéré comme aussi important que le rouge et le noir car alors ne se pose plus seulement ce niveau-là de technicité, mais la technicité de l'ensemble du dispositif..."
- "Je ne comprends pas bien !"
- "Comme dans Borgès, réécrire le Quichotte à l'identique est, soit une simple copie, soit une question de longueur de programmation consistant à décrire la syntaxe complète, l'ensemble du lexique, les règles d'ordre des séquences et d'intervention du lexique : ce serait très long, mais pas impossible. Surtout ce serait absurde et c'est pourquoi personne ne s'est attaqué à cela. Si l'ordinateur peut apporter quelque chose dans la production de texte, c'est plutôt - mais je peux me tromper - dans sa capacité à produire du texte jamais produit auparavant..."
- "Ça semble assez logique..."
- "Dans ce cas, c'est la notion de texte qui est interrogée, non celle d'ensemble de phrases; nous ne sommes plus sur le plan linguistique mais sur le plan textuel; ce qui est concerné c'est la capacité à activer l'ensemble du dispositif !"



L'existence que l'on ne soumet pas à l'examen ne vaut pas la peine d'être vécue. Elle porte en elle des choses lourdes, troubles, presque indicibles qu'elle ne s'avoue que douloureusement et il suffit qu'une voix vienne pour que tout soit oublié. Elle vit ainsi dans un monde abstrait, littéraire, qu'elle se crée en picorant tous les jours dans la réalité les seuls événements qui lui conviennent : une jeune fille qui joue dans l'herbe avec un caniche jaune, la mer qui souffle, des jets d'embruns qui se projettent vers le ciel comme s'ils voulaient en éteindre la fureur... la situation des scènes est assez imprécise : quelque part en Europe, peut-être, plutôt dans l'Europe du sud, mais rien n'est bien sûr car ce qu'elle voit pourrait être un décor.

L'agitation, le brouhaha qui emplissent le salon lui sont comme une preuve de l'inutilité de l'action et de l'inanité de ce monde dans lequel ils sont contraints à vivre.




La question est donc déplacée. Peu importe, en fait, la plus ou moins grande complexité "technique" de premier niveau qui est en jeu pour produire tel ou tel type de texte. A la limite, peu importe qu'il n'y ait aucune complexité technique et que l'ordinateur se contente d'afficher des textes pré-écrits, car ce qui compte fondamentalement c'est la capacité de ces écrits à être acceptés comme textes. C'est bien là où l'ordinateur est exemplaire. Dans une approche non-informatique, par exemple, la notion d'écrivain sert de masque : puisque tel écrit est présenté par un écrivain comme un texte, cette responsabilité lui incombe et ne reste à ses lecteurs - et à toutes les composantes du dispositif qui y sont reliées : critiques, éditeurs, revues, concours, académies, etc. - que la responsabilité seconde de sa valeur. Lorsqu'il n'y a plus ce masque de l'écrivain, la problématique apparaît plus nue : pourquoi, comment, tel écrit, venu de nulle part - d'un espace non-humain - peut-il être considéré comme texte ? Autrement dit, le passage de l'écrit au texte est-il possible sans l'intervention directe de cette part du dispositif que l'on appelle un écrivain : un texte est-il scriptible sans écrivain, plus exactement sans intervention concrète de l'écrivain au niveau direct de la production ?
S'il est exact que le dispositif n'est pas figé mais - comme le montre l'histoire littéraire - mobile, adaptatif, la réponse est "oui" et une seconde question se substitue à la première : quelles modifications l'informatique fait-elle subir à la part du dispositif concernant l'écrivain et comment le dispositif peut-il y répondre. A quelles conditions d'adaptation un texte est-il scriptible par un ordinateur ?
Sur cet aspect particulier du dispositif - l'écrivain - la réponse actuelle est simple : l'homme a l'origine de la programmation peut être considéré comme un écrivain, quelque chose comme un "Méta-auteur" auquel revient la responsabilité indirecte des textes à l'origine desquels il se trouve, devient scriptible tout écrit à l'origine duquel se trouve un écrivain et ce quelle que soit la distance entre cette "origine" et le "texte", un peu comme dans certains scénarii portant la mention "sur une idée de..." A l'origine est l'idée donc, jusqu'à nouvel ordre, l'homme, l'écrivain... La modification du dispositif - quoique non négligeable - ne le met pas en cause et la textualisation peut, une fois de plus, fonctionner !



Les visages se cherchent et se fuient sans cesse. La plupart des regards se dissolvent dans le vague d'une indifférence mondaine comme si chacun ne voyait de l'autre que ce qu'il se sentait tenu de voir - les regards se croisent et se détournent sans cesse. Ce lieu n'est qu'un lieu de regards et même s'ils n'en ont aucun témoignage, ils pensent être le centre de convergence de toutes les curiosités. Ils échangent alors de longs regards pleins de doutes et d'incertitudes qui se perdent dans une inquiétude apeurée.

Lui, il a l'impression que tous les regards sont tournés vers lui et guettent le moindre de ses gestes, que rien ne leur échappe… qu'ils boivent tout avec une avidité extrême. Il a l'impression d'être constamment surveillé, d'être toujours dans la visée d'objectifs indiscrets - il regarde avec attention une bague au chaton blanc et son regard est blanc -, ses yeux sont d'un bleu profond et tranquille...

Leurs yeux parlent pour leurs silences, ils se regardent longuement: il n'a jamais pu regarder qui que ce soit franchement : il détourne les yeux.




"Vous récupérez d'une main cet écrivain que vous avez jeté de l'autre..."
"D'une certaine façon, oui... mais l'utilisation de l'informatique est bien à ce prix : générer n'est pas utiliser un traitement de texte!"
"Ainsi, un texte généré par un ordinateur peut sans réelle difficulté être accepté comme texte ?"
"Oui, s'il respecte le reste de l'ensemble du dispositif... mais..."
"Mais?"
"Mais cette conception d'une scriptabilité informatique revient à singer le processus classique de production des textes : l'ordinateur se substitue provisoirement à l'écrivain, lui sert éventuellement de faire-valoir médiatique, mais essaie de modifier le moins possible le dispositif de littérarisation."
"En quoi cela est-il gênant ?"
"En rien... seulement une telle démarche se heurte à la question de la technicité informatique, non à cette technicité de premier niveau dont nous avons déjà parlé, mais à la technicité d'ensemble du dispositif."
"Et c'est là où les choses se compliquent ?"
"En effet... car l'utilisation de l'ordinateur pour la production de texte ne se contente pas de modifier légèrement le rôle de l'écrivain dans le dispositif. Il y a de nombreuses façons possibles d'utiliser le médium informatique pour produire des textes, depuis le traitement de texte - simple machine à écrire améliorée - jusqu'à la génération, en passant par l'affichage dynamique de textes. Or chacune de ces attitudes "techniques" attaque une partie différente du dispositif." "Pas le traitement de texte..."
"Ce n'est pas l'avis de tout le monde, chacun a entendu parler de cet éditeur qui se vantait de reconnaître, dès la première lecture, les écrivains qui utilisaient ce type de logiciels…"
"On ne va quand même pas s'intéresser à des fantasmes de ce genre..."
"Si vous voulez... quoi que... mais le simple affichage dynamique de texte transforme le texte en quelque chose de l'ordre du spectacle et abandonne toute la partie du dispositif de textualisation qui est liée au médium livre, il va du côté du dispositif du théâtre, ce qui n'est pas négligeable comme modification puisque cela introduit la question des relations entre texte, mouvements, temporisations, espaces, couleurs, sons éventuellement, etc. beaucoup plus profondément que dans les tentatives du type écriture "spatialiste". La question du scriptible devient alors : qu'est-ce qui peut être écrit qui gagne en textualisation par une mise en scène ?"
"Je vois où vous voulez en venir : les possibilités techniques du médium ordinateur sont telles qu'elles ouvrent de nouvelles perspectives à la question du scriptible !"
"Oui, et surtout qu'elles peuvent remettre en cause de façon si radicale le dispositif de textualisation - les conditions selon lesquelles un texte est scriptible - qu'il s'avère inadéquat et qu'il n'y ait plus de point de référence..."
"Autrement dit qu'un lecteur ne sache plus devant quoi il se trouve..."
"Oui"
"...et qu'un auteur ne puisse plus se poser la question de la scriptabilité ?"
"Oui... du moins dans les structures jusque là reçues, qu'il se trouve en position d'invention absolue pour laquelle il n'ait plus de critères..."
"Par exemple..."



Marthe rêve, elle ressent une étrange atmosphère de bonheur et de pureté, une image pèse sur tout son corps : une jeune femme brumeuse aux longs gants brodés traverse la salle du château... Marthe a peur de cette mort qu'elle sent rôder sans fin, pense à Joanna... Marthe veut vivre, ne veut que vivre, même si elle n'a qu'une intuition confuse de ce que représente la vie. Marthe n'a jamais connu d'autre réalité que celle-là... Elle est incapable d'imaginer un tant soit peu quelle peut être la vie en dehors du cercle restreint de ses amis. Sa vie n'a d'intérêt que dans l'exacte mesure où elle se laisse oublier... rien ne l'intéresse effectivement... Elle, elle n'a jamais dû montrer qu'elle était capable de faire face à des épreuves. Faute d'avoir besoin du courage de vivre, Marthe s'invente des difficultés à vivre ; ses craintes métaphysiques relèvent de la paresse. Il y a dans son existence des moments où tout semble se déliter, où le sable des événements coule entre ses doigts sans qu'elle puisse rien faire pour les retenir : ce sont des jours comme ceux-là qui lui donnent à penser qu'elle devrait envisager de changer de vie.



"Par exemple, la génération automatique de romans... ce qu'elle remet en cause, ce n'est pas seulement la place de l'auteur, mais la notion même de roman : ni début, ni fin, des infinités de textes dont une petite partie seulement peut être lue par chaque lecteur, d'où une impossibilité de publication, une difficulté réelle de la critique qui ne sait par quel bout prendre ces ensembles mouvants, une instantanéité qui remet en cause la notion d'absolu des valeurs, une absence totale de variantes, d'errements, de remords, etc. De telles oeuvres sont techniquement scriptibles puisqu'elles existent (C'est notamment le cas d'Un Roman Inachevé dont des extraits sont présentés ici), mais le sont-elles littérairement ? Autrement dit, peuvent-elles être acceptées comme oeuvres romanesques? On voit bien comment l'usage du médium informatique conduit à un réexamen complet de l'ensemble technique du dispositif : domaine d'utilisation publique, rapport à la lecture, rapport à la publication, etc. y compris sous ses aspects les plus matériels - les droits d'auteur, par exemple. La question n'est donc pas "est-ce que de telles oeuvres sont scriptibles ?" mais "sous quelles conditions, à l'intérieur de quel dispositif, de telles oeuvres sont-elles recevables ?", c'est très différent..."
"Et si l'auteur utilise Internet?"
"Cette question se pose encore davantage car Internet introduit un paradigme de distanciation, de globalisation et de simultanéité absente de l'usage d'un simple micro-ordinateur..."
"S'agit-il encore de littérature?"
"Cela dépend : non si la littérature est le respect de l'ensemble des contraintes d'un dispositif admis, oui si la littérature consiste profondément dans l'invention de nouveaux dispositifs de textualisation..."
"Vous ne répondez pas?"
"Non ! mais vous m'avez interrogé sur la notion de scriptible, non sur celle des rapports entre l'évolution technologique et l'évolution littéraire. Je n'ai pas de livre de cristal..."



Tout est encore possible! Elle absorbe, se laisse influencer, imprégner, par le moindre événement. Elle aimerait avoir le pouvoir de connaître ses proches sous toutes leurs facettes, comme si elle était au-dessus de ce labyrinthe de glace qu'est le réel, non devoir se contenter de ces moments où ils montrent une face provisoirement visible.

- "Et puis merde..."

Un jeune homme, nez et lèvre percés d'anneaux d'argent, doigts chargés de lourdes bagues armées de pointes, cheveux bruns coupés courts sur les yeux, s'est arrêté au milieu de l'escalier de marbre, et là, accoudé à la balustrade lisse, juge la foule du regard. A droite, près d'une des portes d'entrée, un immense tableau dont les tons dominants sont le brun et le doré représente une bataille équestre. Le ciel est en pleine tourmente, dans de grandes batailles de nuages et de bleu. Des chevaux fous enchevêtrés piétinent des corps tombés à terre au milieu de grands plis de drap rouge-sang. A droite, au premier plan, la blancheur crémeuse d'un cadavre donne de la profondeur à la scène.

Domine une impression d'attente...




L'écrivain se dit alors qu'il était bien difficile de déterminer a priori les conditions du scriptible, que de toutes façons, la part qui lui incombait revenait à introduire des variations dans la technicité du dispositif dont il héritait et que, pour cela, il disposait du "choix des armes": à lui de voir s'il désirait écrire avec un Conté, un Bic, un Mont Blanc, un Macintosh ou n'importe quel algorithme qu'il se construirait lui-même. Quoi qu'il en soit, il n'était maître que d'une petite partie du dispositif, pour le reste il lui était très difficile de prévoir les effets de son travail sur ce qui lui échappait. Le mieux était donc de ne pas s'en préoccuper...

A partir de là, le problème était infiniment simple: lui considérerait comme scriptible ce qui lui conviendrait, un point c'est tout.

Pour le reste, il verrait bien et, de fait, cela ne le concernait que très peu...



"Alors il prononça son discours sentencieux, et dit : Lève-toi, Balak, et écoute; prête-moi l'oreille, fils de Tsipor.

Dieu n'est point homme pour mentir, ni fils dÕhomme pour se repentir. Il a dit; ne le fera-t-il point ? Il a parlŽ; ne le rŽalisera-t-il pasÊ?Ó La Bible, Nombres 23, 18-19.