Une littérature inadmissible


Jean-Pierre BALPE
Département Hypermédia
Université Paris VIII
Conférence au Centre Georges Pompidou, octobre 1996



"Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l'Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n'est pas si large que l'idée entière...

Nous avons trop de choses et pas assez de formes."

Gustave FLAUBERT (Préface à la vie d'écrivain).


"Le livre doit fonctionner à l'image de la multiplication des situations de choc. Il doit se fracturer à l'image des éclats de l'hologramme. Il doit s'enrouler sur lui-même comme le serpent sur les collines du ciel. Il doit renverser toutes les figures de style. Il doit s'effacer dans la lecture. Il doit rire dans son sommeil. Il doit se retourner dans sa tombe."

Jean BAUDRILLARD (Cool Memories)



Introduction

AVEUX

Premier aveu


Je n'ai jamais relu un livre et, lorsque je les lis, je ne les lis pas toujours jusqu'au bout... Enfin presque... Comme tout le monde malgré ce qui se prétend ici ou là...

Deuxième aveu

Je jetterais volontiers 97 % des oeuvres dites classiques...

Troisième aveu

Je vais surtout parler de moi... Plus exactement de ce qui m'intéresse... Plus précisément encore de ce que j'appelle la littérature et de ce qui m'intéresse en elle.

Ce qui m'intéresse, c'est l'infinité des formes appliquée à la multiplication des choses. Ce qui m'intéresse, c'est l'infini !... Non la durée, l'éternité; mais l'inépuisable : l'infini.

Le récit - plus encore que le sexe - dit sans arrêt "encore !" dit Pascal Quignard, car son plaisir est le désir non sa satisfaction. le désir est origine et moteur...

L'infini de la création: la littérature. Et pour cela, les possibilités que l'informatique propose à la littérature.

Image 1 : proverbes

Première partie : l'inadmissible

Cette littérature n'accepte pas l'inscription traditionnelle dans le temps.

Comme il est plus facile de partir du connu que de l'inconnu, je ne définirai d'abord cette approche littéraire que par des affirmations négatives :

- ses textes ne peuvent pas être relus
- ses textes ne peuvent pas être appris par coeur
- ses textes n'ont pas de mémoire ou, plus exactement, s'ils en ont une, c'est une mémoire qui ne ressemble pas à celle à laquelle nous sommes accoutumés
- ses textes ne peuvent pas être "étudiés" : ni version-princeps, ni variantes, ni sources, ni manuscrits
- ses textes n'ont aucune raison d'être conservés.

L'auteur, caché, à l'évidence, ne conçoit pas ses textes. Prenant des décisions abstraites, il est un "ingénieur" du texte qui ne peut mesurer les fonctionnements de son ouvrage que lorsque est construit l'ensemble de la machine. C'est en ce sens aussi que cette littérature est inadmissible : ce, qu'au mieux, il conçoit, ce sont des virtualités de textes, quelque chose comme un schéma de littérature encore inexistante, des mises en scène plausibles de textes virtuels. Il planifie des conditions, des contraintes : rouages, calculs, prévisions... programmes...

Image 2 : Epigrammes

Devant les textes générés par la machinerie de son imaginaire, l'auteur semble n'avoir qu'un rôle de lecteur critique alors qu'il se tient au-dessus de l'oeuvre et à la fois en elle, la contemplant et y opérant. Ce qu'il donne à lire est à la fois un texte et son mode d'emploi : l'expérience de la nécessité et du jeu.

- Le mot n'existe pas dans un rapport particulier à un réel donné, mais comme élément d'un dictionnaire possible.

- Le contexte ne fait pas référence au monde, mais aux contraintes de cohérence qu'imposent les lois perçues sous la lecture.

- La syntaxe est un arbre de choix.

- Le rythme un ensemble de variables plus ou moins mathématiques dont il ne perçoit l'effet qu'après coup.

Comme devant toute technique dont l'usage tend toujours à permettre l'autonomie de l'usager : la lecture du texte informatique invite à intégrer le mode d'emploi, à faire du lecteur le monteur-critique de la création littéraire.

Image 3: Adelen

Plus que tout autre, un texte littéraire informatique est ainsi un texte qui, dans l'absence d'un auteur saisissable, porte en lui-même l'intégralité de son contexte ou, plutôt, crée lui-même l'ensemble de ses contextes. Chaque texte est clos, lisse, inaccessible aux prises externes : l'inspiration, la muse, l'univocité du monde n'entrent pas en lui.

Le texte informatique est un texte du texte, un texte de la langue, un texte du traitement de la langue. En ce sens les textes de la littérature informatique n'existent que dans la connivence. Ne pouvant être validé par le témoignage du monde, ils n'ont comme vérités que celles qu'une lecture veut bien leur accorder.

Deuxième partie : quelques pas de côté... un tout petit peu de côté.


"Ce que nous voyons et entendons finit par ressembler et même par se confondre avec ce que nous n'avons pas vu ni entendu, ce n'est qu'une question de temps, ou bien suffit-il que nous disparaissions... Parfois j'ai le sentiment que rien de ce qui arrive n'arrive vraiment, parce que rien n'arrive sans interruption, rien ne perdure, ne persiste, ne se rappelle constamment, et même la plus monotone et routinière des existences s'annule et se nie elle-même dans son apparente répétition, au popint que rien ni personne n'a jamais été le même auparavant, et la faible roue du monde est mue par des sans-mémoire qui entendent, voient et savent ce qui n'est pas dit et n'a pas lieu, est inconnaissable et inévrifiable. Ce qui se fait est identique à ce qui ne se fait pas, ce que nous écartons ou laissons passer, identique à ce que nous prenons ou saisissons, ce que nous ressentons, identique à ce que nous n'avons pas éprouvé, pourtant notre vie dépend de nos choix, et nous la passons à choisir, rejeter et sélectionner, à tracer une ligne qui sépare ces choses équivalentes, faisant de notre histoire quelque chose d'unique qui puisse être raconté et remémoré. Nous employons toute notre intelligence, nos sens et notre ardeur à distinguer ce qui sera nivelé, ou l'est déjà, c'est pourquoi nous sommes pleins de remords, d'assurances et d'occasions perdues, de confirmations, d'assurances et d'occasions saisies, quand il s'avère que rien n'est sûr et que tout se perd. Ou peut-être n'y a-t-il jamais rien eu."

Traduction Alain et Anne-Marie Keruzoré (Ed.Rivages poche)



Les mots du texte informatique sont irrécusables qui n'ont pas à fournir d'autres preuves que celles qu'ils portent en eux-mêmes : il fait beau, il aurait pu tout aussi bien pleuvoir, neiger, ou le tout à la fois ; la marquise peut toujours sortir à cinq heures, elle aurait pu aussi bien ne pas exister, ou "choisir" n'importe quelle heure.

Image 4 : Jean Tardieu

Derrière le texte affiché se lisent toujours tous les textes possibles, c'est-à-dire tous les autres textes. Ces textes ne sont que la concrétisation particulière d'une infinité de possibles. Derrière la littérature informatique, s'impose la présence de la littérarité.

Image 5 : Deluy

Leurs mots mettent à l'épreuve, parfois jusqu'à l'absurde d'un réel impossible, la coopérativité du lecteur. Le monde du texte informatique ne prend existence que parce que son lecteur l'accepte. Toute expression langagière y est latence, attente de prise d'expression, manifestation en acte de la créativité langagière.

Tout texte demande, à chaque lecture, une confiance aveugle et, parce que tout lecteur, à chaque fois, est un lecteur unique, le texte reste disponible, nu devant toute nouvelle lecture.

Or, plus le langage se fond dans la communication, plus les mots se dégradent, deviennent signes vides ; plus les mots, transmettant ce qui veut être dit, sont clairs et transparents, plus ils deviennent opaques et imperméables. Rien de plus inexpressif que les reality-shows. Sous l'apparence des mots communs, ce qui passe dans l'échange n'est que la banalité partagée, jamais rien de l'unicité absolue de l'expérience subjective :

"Seul ce qu'ils n'ont pas à comprendre leur paraît compréhensible ; ce qui est réellement aliéné, le mot usé à force d'avoir servi, les touche parce qu'il leur est familier..."

(Adorno, Minima Moralia).

Cacher, dissimuler, voiler c'est rendre le dévoilement possible.

Si, dans le conte, seul l'enfant voit que le "Roi est nu", c'est qu'il n'a pas encore accédé au langage: il est dans l'immédiateté de la sensation qui ne permet pas le recul nécessaire, seul susceptible de donner appui à cette pensée qui fonde l'homme en tant qu'être communicant. Clarté ou transparence sont celles de ces aquariums de verre nous protégeant définitivement des êtres faussement naturels qui y vivent reclus... Pour signifier, il faut qu'il y ait résistance, effort à comprendre, risque et danger, c'est-à-dire engagement de l'intellect du "lecteur". Faute de quoi on ne transmet que du déjà-dit. Pour que l'unicité de l'expérience subjective se révèle dans l'échange, il faut qu'il y ait opposition à la compréhension.

Le recours à la technologie est une rupture volontaire, une mise à distance, une mise en évidence de la féconde opacité des mots.

Écrire comme lire ne sont pas des opérations immédiates. Comprendre - cum-prehendo - c'est prendre avec soi, porter, décrypter et non traverser. Inscrit dans le mouvement de ses générations un texte informatique va au-delà de la compréhension immédiate, il introduit à une lecture de ses propres mécanismes de créativité, place le sujet devant le désir personnel du faire. La littérature informatique revendique l'irréalisme, l'inutilité première et la non-motivation de la création artistique.

Troisième partie : une visée

Ainsi, la littérature qui m'intéresse est une littérature qui refuse la stabilité qui n'enferme pas le temps de ses "récits" dans une ligne unique : une littérature dissipative, chaotique, opposée à une "littérature fractale", téléologique, littérature du temps élu, emblématisée, déifiée... statufiée.

Se construisant contre la transparence maintenant attendue de presque tout ce qui, depuis six siècles, a fondé le littéraire, la littérature informatique a pour ambition de prolonger la littérarité dans les zones où les dispositifs antérieurs ne permettaient pas d'imaginer aller : porter l'interrogation au coeur même du processus de littérarisation. Faire de tout écrit un système profond d'échanges.

Toujours, l'artiste s'est affronté au chaos.

Dans la conception littéraire fractale, il s'efforce à le maîtriser en traçant une ligne, un algorithme, entre quelques uns des points qui le constituent : la littérature est déterministe.

L'art ne connaît pas de bruit (au sens informationnel du mot) : c'est un système pur, il n'y a pas, il n'y aura jamais d'unité perdue.

Ce qu'apporte l'informatique à la littérature, c'est la possibilité de travailler le chaos dans le mouvement du chaos lui-même : apprivoiser l'ordre du désordre. Faire de la littérature un écrit vivant où des causes initialement indépendantes mêlent brusquement leurs effets dans la construction d'un sens nouveau.

Une littérature sensible aux contextes, à l'espace de sa lecture, au temps de sa lecture, non enfermée dans la fixité du dispositif écrit : une littérature profondément interactive. Zapping...

En ce sens, et contrairement à ce que l'on me dit souvent, je ne suis absolument pas Oulipien : un texte ne me semble pas devoir être entièrement contenu dans chacun des fragments qui fondent la téléologie de sa linéarité, pas plus qu'il ne me semble devoir être l'affirmation d'une procédure formelle qui le constitue en totalité.

Je ne suis pas plus amateur de combinatoire purement formelle. Pas plus que de surréalisme naïf... Les textes dont je cherche à construire les modèles n'échangent pas l'unicité commode de la signification contre une perte de sens. Ils prétendent, au contraire, à instaurer des suppléments de sens.

Ils doivent être foisonnants, imprévisibles... justes comme la vie.

Quand je dis "doivent être", mon propos semble un peu prétentieux. Je veux simplement dire que c'est ainsi que doit être la littérature que j'ai envie d'écrire et que c'est pour cette raison précise que le dispositif informatique est, pour l'instant, celui qui me convient le mieux dans ma recherche de relations actives entre :

- la lecture d'un texte
- le contexte de cette lecture et
- la lecture de cette lecture : le change... le même et le différent...

Faire de chaque lecture un événement... Un événement, une littérature spectacle, une littérature de la performance, une littérature performante, une littérature générative.

Faire émerger du sens de la stochastique des contextes : de chaque lecture faire une mise en scène interactive du processus créatif. Lire les textes comme le monde.