La révolution industrielle et ses limites :
Charles BABBAGE
Le problème des tables numériques, la "Difference Engine"
Dès le XVIIIème siècle on s'est posé le problème de l'exécution d'importantes
suites de calculs en vue de la réalisation de tables trigonométriques et de
logarithmes qui répondaient à d'importants besoins en développement : Cadastre,
navigation, artillerie, statistiques, calculs d'intérêts, astronomie.
On utilisait la méthode des différences finies (développements en série &
approximations successives) qui conduisait à effectuer de très grands nombres
d'additions en chaîne.
Pour donner un exemple, Marie-Riche baron de PRONY, ingénieur des Ponts et
Chaussées (1780) fut responsable du cadastre en 1791. Marie-Riche de PRONY eut
connaissance des travaux d'Adam SMITH qui avait montré l'intérêt de la division
du travail en tâches élémentaires, annonçant l'organisation du travail qui sera
celle de la société industrielle du XIXème siècle. Il avait mis en place un
centre de calcul de 80 personnes dans deux bâtiments séparés pour réaliser de
grandes tables à 14 décimales. Le grand problème était celui des erreurs. C'est
pourquoi on effectuait les calculs en double en deux lieux séparés. Ce centre
fut significativement nommé << manufacture à logarithmes >>.
En 1760 le grand astronome Jérôme de la LANDE avait réalisé avec 30
calculateurs une table portative à 6 décimales. Cette table fit l'objet de
nombreuses réimpressions chaque fois agrémentée de nouvelles fautes. Le
problème des fautes était si important que, dans la préface, on invitait les
usagers à signaler à l'imprimeur les erreurs rencontrées.
En 1805, un procédé d'édition dit << stéréotype >> dû à Firmin DIDOT permit de
conserver les pages composées d'une édition à l'autre. Ainsi non seulement on
n'introduisait plus de nouvelles fautes à chaque composition mais au contraire
on supprimait d'une édition à l'autre les erreurs découvertes.
Un jeune mathématicien anglais de l'université de Cambridge, Charles BABBAGE,
rendit visite au baron de Prony à Paris en 1819 et, impressionné par l'ampleur
des tâches répétitives nécessaires pour la réalisation des tables, eut l'idée
de réaliser un calculateur spécialisé effectuant automatiquement ce travail. Il
faut savoir qu'outre son activité de mathématicien, BABBAGE était un inventeur
qui exerça son talent dans des domaines variés et un sportif.
En 1820, il conçut ainsi sa " Difference Engine " ou machine à calculer selon
les différences finies (nom traduit à tort en français par << machine à
différences >> (!?)). Dès 1813, il avait déjà envisagé l'intérêt d'une telle
machine.
Il en entreprit la réalisation en 1823. Cette machine ne devait pas imprimer
directement les tables mais estamper des feuilles de plomb utilisées après pour
l'impression. On retrouve là le souci de préparer des clichés pour l'impression
de tables numériques. Il avait été très intéressé par le procédé d'impression
stéréotype de DIDOT.
La tentative de réalisation de cette machine fut une véritable épopée
(problèmes d'argent, contrats mal rédigés, escroqueries, etc.). Inachevée,
cette machine fut cédée en l'état à la Couronne britannique en 1843. La chose
se trouve exposée au Science Museum de South Kensington à Londres.
L'idée fut reprise en 1840 par un Suédois, George SCHEUTZ (1785-1873), et menée
à bien sous une forme plus simple. Le financement en avait été assuré par une
souscription publique après divers refus de financement institutionnel. Achevée
en 1853, la première machine fut présentée dans de nombreux pays, reçut de
nombreuses récompenses en Angleterre, en France (exposition universelle de
1855) mais ne trouva acquéreur qu'aux USA pour les calculs de l'observatoire
d'Albany. Elle est exposée maintenant au musée technique de la Smithsonian
Institution de Washington. Une seconde machine construite en Angleterre en
1859, y trouva preneur, fut exploitée jusqu'en 1914 pour calculer des tables
numériques, et se trouve maintenant au Science Museum de South Kensington.
Les progrès techniques liés au développement de la mécanographie, les
importants besoins en tables numériques conduisirent à la réalisation jusqu'en
1930 de diverses machines à calculer par différences finies.
Mentionnons la réalisation très élégante faite en Suède en 1859 par Martin
WIBERG (1826-1905), un inventeur universel qui exerça ses talents dans
pratiquement tous les domaines et suggéra la construction d'un avion à réaction
! La machine de Wiberg se trouve au Musée Technique de Stockholm.
Citons aussi le monstre réalisé en 1876 aux USA par G.B. GRANT, les projets de
Léon BOLLÉE (que nous connaissons déjà) de Percy LUDGATE etc. jusqu'à la
réalisation faite en 1928 à New York par W.G. ECKERT, en bricolant une tabulatrice mécanographique IBM.
L' "Analytical Engine "
Alors qu'il travaillait à la réalisation de sa "Difference Engine ", Charles
BABBAGE fit en 1833 une rencontre décisive : celle d'Ada LOVELACE, née en 1815,
fille de Lord BYRON et personnalité scientifique exceptionnelle. De cette
amitié naquit en 1834 l'idée de génie : celle d'une machine universelle à
effectuer toutes sortes de suites de calculs par simple changement d'un
programme de commande modifiable : l'"Analytical Engine ".
L'idée fondamentale de cette machine consistait à utiliser le métier à tisser
de Jacquard qui se programmait par cartes perforées pour commander un
calculateur mécanique, lui envoyer des données, en extraire les résultats,
imprimer ceux-ci à l'extérieur, etc.
À cette époque, les métiers de Jacquard se répandaient dans toute l'Europe
ainsi que l'Arithmomètre de Thomas de Colmar qui était le calculateur le plus
perfectionné alors en usage.
Charles BABBAGE définit toutes les fonctions nécessaires à la réalisation d'un
calculateur universel : Entrées/Sorties des données et résultats, mémorisation
interne, transfert des données, opérateur arithmétique, programmeur/organe de
commande, en un mot TOUS les organes d'un ordinateur moderne.
La description complète de sa machine fut publiée par Ada LOVELACE en 1842 dans
un article (en français) resté célèbre. Elle y disait : << la machine
analytique tissera des motifs algébriques comme les métiers de Jacquard tissent
des fleurs et des feuilles >>. Dans cet article, Ada LOVELACE expliquait
comment écrire des programmes et en outre suggérait (remarque essentielle dont
on ne vit les conséquences que bien plus tard) qu'on modifie la machine pour
agir sur le déroulement du programme en fonction de certains résultats.
Ada LOVELACE mourut en 1852. Il n'est pas inintéressant pour l'histoire de la
pensée scientifique de savoir qu'elle s'était passionnée pour le mesmérisme qui
constitue une des sources de la psychanalyse et des thérapies psycho-
corporelles modernes.
Charles BABBAGE ne put pas non plus mener à bien la construction de sa nouvelle
machine. Il mourut ruiné en 1871. Son fils Henry BABBAGE reprit son oeuvre et
réalisa une partie de la machine en 1880. En 1888, elle put calculer et
imprimer les 44 premiers multiples de p.
En 1896, il en fit don également au Science Museum de Londres et en 1906, on
s'en servait pour calculer quelques tables d'astronomie. Elle s'y trouve
toujours.
Les limitations fondamentales de la machine de BABBAGE
La machine analytique de BABBAGE possédait tous les organes d'un ordinateur
moderne.
Toutefois la technologie utilisée au siècle dernier en rendait la réalisation
extrêmement difficile. Une machine à vapeur avait même été énvisagée pour la
commander. Mais surtout elle avait un défaut structurel qu'on ne vit vraiment
qu'un siècle plus tard. Et ce défaut structurel découlait des conceptions
scientifiques de l'époque. Il y avait une séparation totale entre l'organe de
commande : le programmeur à cartes qui contenait les ordres de commande et les
autres organes et informations, en particulier les données et résultats du
calcul. L'idée que les résultats de calcul puissent réagir sur la commande
était alors une hérésie intellectuelle.
Aujourd'hui, et nous le verrons plus loin en étudiant l'ordinateur, on appelle
machine de Babbage opposée à l'ordinateur un calculateur universel à programme
externe totalement indépendant des données et résultats de calcul.
Cette idée que le résultat d'une action puisse réagir sur une commande a émergé
lentement au cours du XIXème siècle. Par contre il faudra attendre le XXème
siècle pour qu'on se permette de traiter automatiquement les ordres de commande
comme de vulgaires données. Nous sommes là au coeur du fondement conceptuel de
la révolution informationnelle.
En effet c'est en 1865 que Claude BERNARD, fondant la physiologie comme
science, montre l'importance de la rétroaction comme base des phénomènes de la
vie, allant même jusqu'à pressentir la psychosomatique.
Et c'est en 1859 que, selon la même démarche intellectuelle, naquit une des
plus grandes inventions de l'histoire des techniques : le servomoteur de Joseph
FARCOT.
Joseph FARCOT (1824-1908) était un ingénieur spécialiste des machines à vapeur.
Il avait amélioré le régulateur à boules de Watt, servomécanisme empirique. Là
sans doute il trouva la solution d'un grand problème : on utilisait des
machines à vapeur pour faire avancer de puissants vaisseaux cuirassés. Mais on
était incapable d'utiliser la force motrice de la vapeur pour positionner un
gouvernail de plusieurs tonnes. On utilisait toujours des cabestans mus par des
équipes de matelots ! FARCOT eut l'idée de faire commander l'action de la
vapeur sur le piston du gouvernail à partir d'une information prélevée sur la
position de celui-ci. Il s'agissait d'une rétroaction : l'effet réagissant sur
la commande. Les cuirassés géants devinrent immédiatement maniables à l'aide
d'une simple roue de commande.
En Grande Bretagne, à peu près à la même époque et pour les mêmes raisons, John
Mc FARLANE GRAY inventait un dispositif similaire. Et la théorie mathématique
en fut élaborée par MAXWELL en Angleterre et WISCHNEGRADSKII en Russie.
Joseph FARCOT était un ingénieur très créatif à qui on doit un grand nombre
d'inventions (turbines, pompes centrifuges, etc.). En outre, républicain
convaincu, il consacra les dernières années de sa vie à combattre en faveur du
scrutin proportionnel (qu'il ne connut pas car il fut instauré en 1910, deux
ans après sa mort).
Le servomoteur de FARCOT se trouve actuellement dans les collections du CNAM à
Paris.
Bibliographie
DIDI-HUBERMAN Georges - Invention de l'hystérie - Paris, Macula, 1982.
GAY Jean-Yves - Le feedback : quelques points d'histoire - 6ème Congrès
International de Cybernétique et de Systémique, Tome 1, pp.289-294 -
Paris, afcet, 1984.
LIGONNIÈRE Robert - Préhistoire et histoire des ordinateurs - Paris,
Laffont, 1987.
SABLIÈRE Jean - De l'automate à l'automatisation - Paris, Gauthier-
Villars, 1966.
SMITH Adam - Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
nations - Paris, Gallimard, 1976, Folio, 1991.
STEIN Dorothy - Ada Byron, La comète et le génie - Paris, Seghers, 1990.