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Les enjeux des nouvelles technologies pour l'éducation
Éduquer pour vivre ensemble

Montpellier, 28 janvier 1995

Intervention de Gérard VERROUST
(Université Paris VIII / AILF)

La Révolution informationnelle et l'enseignement

Prenons du recul et situons ce problème dans notre époque, dans l'histoire des civilisations.

Notre siècle connait le début d'une des plus prodigieuses étapes de l'histoire de l'humanité. Une révolution dont il faut apprécier toute l'importance.
On fonde cette révolution sur une nouvelle étape de la connaissance du monde par l'homme : la maîtrise et la reproduction artificielle des processus de direction, de commande et de l'information qui les représente. Cette révolution scientifique et technique change fondamentalement les relations de l'homme au monde, des hommes entre eux et la base matérielle de la société, y compris sa base productive. On qualifie souvent cette révolution de Révolution Informationnelle, vu le rôle qu'y joue l'information.

Ce genre de situations s'est déjà produit dans le passé et a toujours conduit souvent après des phases douloureuses à des bonds en avant parfois considérables de la civilisation. Je songe à la Renaissance, au Siècle des Lumières..

On a maintenant bien défini les principaux traits de la civilisation informationnelle à venir et un consensus s'est fait sur quelques notions essentielles que je rappelle.

Dans le nouveau système technique et le système productif qui y est lié, l'homme, toute sa vie connaîtra trois activités devenues indissociables :

-- la production, directe ou indirecte de biens et les services,
-- la création (recherche, développement),
-- l'enseignement, la communication des savoirs à la fois comme enseignant et élève.

En outre les compétences, formes d'organisation, valeurs sont bouleversées

-- L'homme met en oeuvre dans son travail des qualités spécifiquement humaines : créativité, responsabilité
-- La hiérarchie, la discipline la division verticale du travail sont remplacées par la collaboration, la responsabilité d'un domaine ce qui n'était pas du tout le cas dans la société industrielle
-- La différence, la créativité, l'originalité deviennent des richesses productives.

Comme il est habituel dans les grandes mutations historiques, on trouve au coeur du nouveau système technique de la révolution informationnelle, des savoirs fondamentaux nouveaux, même si leurs sources remontent à l'antiquité ou au moyen-âge.

-- Théorie des automates et intelligence artificielle
-- Représentation des connaissances, modélisation
-- Sémiotique
-- Systémique, théorie de l'autonomie

Il faut enseigner à tous les humains les fondements de l'univers technique d'aujourd'hui et de demain. C'est une question de liberté, de dignité humaine.

Nous sommes confrontés à un défi comparable à celui de la Révolution Industrielle. On sait que la politique d'alphabétisation massive, bien adaptée aux besoins de la société du XIXème siècle, a fait de la France une grande puissance scientifique et industrielle. Et aujourd'hui on peut parler d'une nouvelle alphabétisation.

Et en outre les gains considérables de productivité réduisent considérablement le temps consacré aux activités productives, faisant jouer un rôle de plus important à la création artistique, la recherche, les jeux, le plaisir, etc. dans l'activité humaine. Remarquons qu'il s'agit d'activités non-marchandes alors que toute les institutions économiques sont conçues en vue de la maximisation du profit dans une économie purement marchande.

Donc dans la société informationnelle, l'enseignement devient une activité permanente puisque toute sa vie il faudra communiquer son savoir, son expérience personnelle, ses résultats et recevoir ceux des autres. C'est ce qu'implique la mise en oeuvre de l'intelligence collective. Mais l'enseignement initial est bouleversé dans tous ses aspects :

1 - contenu
2 - fonction
3 - méthodes
4 - organisation

1 - Contenu - Bien évidemment comme cela s'est déjà produit dans l'histoire, un changement profond de la base matérielle de la société conduit à de nouveaux savoirs et à une recomposition des savoirs.

Les nouveaux savoirs sont ceux qui fondent le nouvel univers technique dans lequel les hommes vont vivre, créer. (Théorie des automates, Intelligence artificielle, Modélisation et représentation des connaissances, formalisation, sémiotique, systémique, etc..).

Mais on assiste à une recomposition des savoirs : les découvertes essentielles aujourd'hui se font dans des champs interdisciplinaires. Qu'on songe aux sciences cognitives qui s'étendent depuis la psychologie jusqu'à l'électronique en passant par la neurophysiologie, la génétique, le connexionnisme, la systémique.

De plus comme lors de toute époque de transformations profondes se reconstitue une alliance de la théorie et de la pratique, une fécondation réciproque. Cette situation a déjà été vécue au XVIIIème siècle et a fondé la démarche des Encyclopédistes.

Enfin le transfert du savoir ouvrier vers des systèmes automatiques pose le problème de la trans-mission du savoir acquis par l'action directe entre l'homme et la matière. Le travail manuel non dissocié du travail intellectuel devient une activité culturelle et pédagogique plus que jamais nécessaire. Dans son utopie (News from Nowhere), William MORRIS imagine une société de l'avenir dans laquelle le travail devient une activité de loisir librement effectuée pour le plaisir. On songe aussi à l'utilisation des passions dans la société d'harmonie de Charles FOURIER, la diversité des profils, des désirs des humains conduisant toujours à trouver ceux pour lesquels un travail donné est un jeu, une passion, un plaisir.

2 - Fonction - La fonction de l'enseignement initial reste la préparation à la vie individuelle et sociale ce qui implique bien sûr l'acquisition des connaissances, de l'expérience accumulées depuis l'origine de l'humanité.

La société industrielle du XIXème siècle avait besoin pour se développer d'hommes porteurs d'un savoir ouvrier indispensable pour agir directement sur des outils ou des machines dans le cadre d'une organisation productive fondée sur la division du travail. On avait besoin d'une armée d'ouvriers sachant lire, écrire, compter, mais bien disciplinés. Un apprentissage à la fois riche et spécialisé, bien encadré.

Et par ailleurs la recherche, la création, le développement étaient effectués par des professions intellectuelles spécialisées : corps intermédiaires entre la classe possédante et les producteurs directs. Un ordre d'enseignement bien distinct formait ces élites.

On sait toutefois que l'enseignement français, marqué par la tradition humaniste des Lumières, n'assignait pas à l'enseignement un rôle uniquement utilitaire mais aussi émancipateur, ce qui place aujourd'hui la France dans une situation originale face à une conception anglo-saxonne étroitement utilitariste de l'enseignement.

Aujourd'hui, il s'agit de préparer à une société fonctionnant en réseau. Et la dimension émancipatrice devient stratégique. Il faut apprendre à vivre, à créer, à communiquer, à collaborer dans des situations non-hiérarchiques, et aussi à développer son originalité, ses potentialités, ses richesses propres ce qui est nouveau.

3 - Méthodes - Le développement des nouvelles technologies de l'information et de la communication conduit à mettre en oeuvre des systèmes interactifs multimédia d'enseignement d'une très grande puissance car ils conjuguent la richesse de la communication (textes, sons, images fixes ou animées) avec l'interactivité qui demande à l'usager l'activité concrète nécessaire à l'acquisition des connaissances. En outre ils s'adaptent exactement au profil de l'usager et à son rythme d'acquisition des connaissances.

Ces nouveaux moyens ne suppriment pas le rôle de l'enseignant vivant (pas plus que le livre ne l'avait fait) mais modifient profondément sa manière de travailler. Il n'est plus possible de s'en priver comme on ne pouvait plus ignorer le livre après l'invention de l'imprimerie.

Par ailleurs, il faut rappeler que la connaissance implicite intuitive des propriétés d'un système informatique qu'on acquiert en l'utilisant comme outil d'enseignement ne saurait remplacer l'enseignement nécessaire des bases conceptuelles des sciences de l'information et de la commande.

4 - Organisation - On retrouve dans l'organisation de l'activité enseignante elle-même toute la problématique de la révolution informationnelle.

Au XIXème siècle, l'apprentissage de l'obéissance à l'autorité dans un système hiérarchique bien structuré faisait partie de l'apprentissage aux valeurs idéologiques et morales qui fondaient la société. Ainsi l'École et la Famille se complétaient parfaitement.

L'enseignant, dont la fonction est plus nécessaire que jamais n'est plus le maître (mot lourd de sens) qui dispense du haut de son autorité des savoirs définitifs, dans une relation de domination/obéissance, mais le coordinateur qui doit susciter de chaque élève des qualités nouvelles : Initiative, originalité, aptitude à communiquer et à raisonner pour construire son savoir.

Cela veut dire que de plus en plus on verra ce qu'on constate avec l'usage des ordinateurs dans les écoles : des élèves se trouveront être plus à l'aise que leur enseignant dans la maîtrise de nouveaux concepts ou de nouveaux outils, et les enseignants dont le rôle change devront non seulement l'accepter mais s'en réjouir.

L'enseignant apprend aux jeunes élèves à aller chercher les informations, et à les critiquer, à construire leur propre savoir. Il doit leur apprendre à la fois :

-> à développer leurs aptitudes personnelles originales, irremplaçables,

-> à communiquer, collaborer en vue de la réalisation collective d'objectifs communs.

D'où l'intérêt par exemple des classes télématiques expérimentales de Rachel COHEN, connectées à INTERNET.

Et là nous voyons apparaître le problème essentiel de la ou des langue/s de communication utilisée/s sur les réseaux électroniques. Il faut :

-- Savoir et pouvoir utiliser sa langue pour exprimer toute la richesse, les finesses de sa pensée,

-- Savoir comprendre la langue des autres dans laquelle s'exprime la richesse de leur pensée.

En conjonction avec le développement des moyens informatiques d'aide à la traduction, l'apprentissage des langues étrangères devra jouer un rôle de plus en plus important. En outre, cet apprentissage se voit heureusement bouleversé par l'usage des méthodes multimédia interactives particulièrement bien adaptées à l'acquisition de ce type de connaissances avec toute la richesse culturelle requise.

Pour conclure, nous remarquons que les missions traditionnellement imparties à l'Enseignement Supérieur (autonomie intellectuelle, construction des connaissances, aptitude à la communication) devraient devenir celles de tous les ordres d'enseignement.

Bibliographie

ANDRÉANI Tony & FÉRAY Marc - Discours sur l'égalité parmi les hommes - Paris, L'Harmattan, 1993.
CHANGEUX Jean-Pierre - L'Homme neuronal - Paris, Fayard, 1983.
COHEN Rachel - La communication télématique internationale - Paris, RETZ, 1994.
DUBY Georges - Le Chevalier, la femme et le prêtre - Paris, Hachette, 1981.
GILLE Bertrand - Histoire des Techniques - Paris, Gallimard, 1978.
LÉVY Pierre - Les technologies de l'intelligence - Paris, La Découverte, 1990.
MALSON Lucien - Les enfants sauvages - Paris, Plon, 1964.
MORRIS William - News from Nowhere - London, Reeves & Turner, 1891 / Penguin, 1993.
ROUBAUD Jacques - L'invention du fils de Leoprepes - Lyon, Circé, 1993.
VERROUST Gérard - Déontologies et Éthiques - Versailles, Congrès national afcet, 1993.
VERROUST Gérard - La Révolution informationnelle du XXème siècle - Athènes, European Philosophy Conference, 1985.
(COLLECTIF) - Informatique et enseignement - Paris, Documentation Française, 1983.

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Débat avec Philippe QUÉAU, Jean-Claude QUINIOU, Michel SERRES, Gérard VERROUST.