1ères ASSISES du Métafort D'AUBERVILLIERS
30 septembre & 1er octobre 1994

Recherche et Création Artistique

Intervention de Gérard VERROUST
(Université Paris VIII)
Ce titre m'a laissé perplexe : sujet ambigu et immense

S'agit-il de la recherche artistique ?

La création artistique, la vraie, est depuis la naissance de l'humanité une des formes les plus hautes de la recherche. Je songe à ces humains les plus primitifs qu'on puisse imaginer, ces pygmées des forêts d'Afrique centrale qui peignent sur des écorces des oeuvres abstraites qui nous touchent profondément. Ce sont les femmes qui peignent dans cette civilisation. L'une d'elle, interrogée par un ethnologue qui, devant une oeuvre composée de 3 traits demanda perfidement : « et celle-ci, ça vous a demandé du travail? » lui répondit : « oh oui, celles-là sont les plus difficiles à faire, elles demandent un travail énorme... ». Ce que savent les plus grands artistes abstraits d'aujourd'hui..

Sans oublier ce que disait Alexandre de HUMBOLDT : « En la science et la connaissance résident la joie et la justification de l'humanité  ». La science et l'art fondent la dignité humaine.

S'agit-il de la création « artistique » faites au hasard de leurs travaux graphiques par des chercheurs en sciences « dures » ?

À la fin des années 60 parut un ouvrage dénommé « Cybernetic Serendipity » (Studio International, Londres, 1968) qui d'une part présentait des images fortuitement artistiques sorties de travaux informatiques et d'autre part montrait une ignorance naïve de ce qu'est l'art.

On se souvient de ces informaticiens qui dans les années 70 croyaient être des artistes parce qu'ils avaient réussi à dessiner sur un écran cathodique un hideux bouquet de fleurs. Ou de ces industriels et commerçants qui s'imaginaient qu'avec un logiciel de PAO ils allaient faire des économies énormes en se passant de l'art de leur imprimeur. De tragiques déboires sont vite survenus.

S'agit-il des outils, des machines, des moyens nouveaux créés par les chercheurs pour les artistes ?

Alors là oui et non.

Prenons du recul et situons ce problème dans notre époque, dans l'histoire des civilisations.
Notre siècle connait le début d'une des plus prodigieuses étapes de l'histoire de l'humanité. Une révolution dont il faut apprécier toute l'importance.

On fonde cette révolution sur une nouvelle étape de la connaissance du monde par l'homme : la maîtrise et la reproduction artificielle des processus de direction, de commande et de l'information qui les représente. Cette révolution scientifique et technique change fondamentalement les relations de l'homme au monde, des hommes entre eux et la base matérielle de la société, y compris sa base productive. On qualifie souvent cette révolution de Révolution Informationnelle, vu le rôle qu'y joue l'information.

Ce genre de situations s'est déjà produit dans le passé et a toujours conduit souvent après des phases douloureuses à des bonds en avant parfois considérables de la civilisation. Je songe à la Renaissance, au Siècle des Lumières..

On a maintenant bien défini les principaux traits de la civilisation informationnelle à venir et un consensus s'est fait sur quelques notions essentielles que je rappelle.

Dans le nouveau système technique et le système productif qui y est lié, l'homme, toute sa vie connaîtra trois activités devenues indissociables :

En outre les compétences, formes d'organisation, valeurs sont bouleversées

De plus, les gains considérables de productivité donnent aux humains du temps pour apprendre, pour aimer, pour créer, toutes activités non- productives selon les valeurs du capitalisme classique. Cela veut dire remarquons-le en passant, que l'art va tenir une place de plus en plus grande dans la vie des hommes. Libérant tous les humains de la peine de la survie quotidienne, la révolution technique crée les conditions du miracle grec pour tous.

On peut dire qu'aujourd'hui les bases matérielles nouvelles rendent naturellement réalisables les utopies d'autrefois. D'où l'étonnante modernité de Charles FOURIER, de ses conceptions sociales, amoureuses et, pour ce qui nous concerne ici, artistiques. J'y reviendrai. Donc on peut affirmer que :

Être réaliste aujourd'hui, c'est être utopique.

Et nous arrivons au sujet central.

Dans les époques de grandes mutations, l'art interroge la science et en utilise démarche et résultats.

- sous la Renaissance, la conquète de la perspective bouleversa la peinture. Qu'on songe à ce célèbre dispositif de construction plane de la vision perspective que constitue le Portillon d'Albrecht DÜRER.

- dans notre siècle, les artistes ont senti les limitations de la perspective et autres règles classiques pour exprimer un monde nouveau. Les artistes sentent et anticipent, comme les savants. Le cubisme, le cinéma, les lois de composition des couleurs de Chevreul utilisées par les impressionnistes, etc..

toutes ces démarches s'inscrivent dans la révolution du siècle.

- et aujourd'hui, la réalité virtuelle qui continue la démarche cubiste, les réalisations de spectacle total du pop et du rock..

On pourrait ainsi intituler l'histoire de la représentation artistique dans notre siècle : Du cubisme à la réalité virtuelle.

Dans les grandes époques de crise qui préparent les progrès décisifs, l'avenir se construit sur de grandes unifications de grandes réconciliations

- des savoirs théoriques et pratiques,

- de l'art et de la science,

ainsi que sur la recomposition des branches du savoir.

Et aujourd'hui en particulier la transdisciplinarité est devenue la démarche la plus féconde comme c'était le cas sous la Renaissance. Qu'on songe à Léonard de VINCI, ou encore à François Premier créant le Collège de France.

Il s'agit donc d'assurer, dans le respect mutuel, une collaboration entre artistes et scientifiques. Ce n'est pas une tâche simple. Mettre fin au mépris des scientifiques pour les artistes et en fait à leur ignorance totale de ce qu'est l'aventure artistique, plus proche de l'aventure scientifique qu'ils ne l'imaginent.

Et créer les conditions pour que les créateurs s'approprient les immenses ressources des sciences et des techniques d'aujourd'hui. Et ce n'est pas non plus une tâche simple. On retrouve là plusieurs défis.

Du côté des créateurs, une connaissance des fondements des techniques mises en oeuvre partout aujourd'hui afin de leur demander tout ce qu'elles peuvent donner et de formuler des demandes nouvelles. C'est une fois de plus la nécessité pour tous les humains de cette nouvelle alphabétisation donnant les clés du nouvel univers technique.

Du côté des scientifiques, réaliser les outils, les interfaces homme- machine de types nouveaux mettant simplement les ressources d'un système à la disposition d'un créateur (je songe à certaines palettes graphiques, à des dispositifs comme le CEMAMU de XENAKIS, aux systèmes matériels interactifs, etc.). C'est l'immense domaine de l'ergonomie assurant la collaboration harmonieuse entre la machine et l'homme, lui permettant de mettre pleinement en oeuvre sa créativité et ses compétences propres.

L'exaltante réconciliation des arts et des sciences dont on mesure tout l'enjeu historique devra se faire avec des formes nouvelles de collaboration basées sur des modes d'organisation non-hiérarchiques, sans enjeu de pouvoir, qui permettront à chacun avec son irremplaçable originalité de mettre la totalité de ses compétences au service d'oeuvres communes. Et on retrouve là, précisément, les formes nouvelles d'organisation de la société information-nelle et les fabuleuses anticipations de Charles FOURIER.

Il est fascinant de retrouver la similitude de démarche entre les hommes de progrès du XVIIIème siècle et les créateurs d'avant-garde d'aujourd'hui. Si Mozart, musicien des Lumières, musicien d'avant-garde en son temps, vivait aujourd'hui, il ferait de la musique sur ordinateur. Rappelons qu'il a toujours écrit pour les nouveaux instruments qu'on inventait à son époque. Le plus bel exemple en est l'Adagio et Rondo Köchel 617 pour Glassharmonika, ancêtre de certains instruments de la recherche contemporaine.

Les historiens de l'Informatique rappellent sans arrêt tout ce que la révolution technique d'aujourd'hui doit aux grands mécaniciens français des Lumières.

Car c'est bel et bien l'idéal des Lumières qu'il s'agit de réaliser, car aujourd'hui nous en avons les moyens techniques.

Mais c'est un combat. Le vieux monde se défend. Une théorie de fin de l'histoire est véhiculée par les idéologies officielles, engendrant cynisme et désespoir, un vécu d'horizon définitivement bouché. Et bien sûr on voit apparaitre les pires manifestations de repli, de régression :

- la terreur intégriste islamique ou catholique

- le pompiérisme post-moderne d'un BOFILL, d'un STARCK., etc.

Nous vivons encore dans un système élaboré sur la société industrielle du siècle dernier et dont le dynamisme était hélas fondé sur la hiérarchie, la discipline, la délégation de pouvoir, système qui cherche à se survivre à tout prix. Et le prix est très élevé. Surexploitation des uns, chômage des autres, spéculation financière effrayante et stérile, ravages matériels et humains de tous ordres étendus au monde entier.

Nous avons aujourd'hui le moyen de permettre à chaque homme de développer ses richesses propres, uniques, composante de la richesse de toute l'humanité.

Savants et artistes, ensemble, pourront donner espoir à tous les humains en donnant forme à l'avenir. Tâche modeste mais grandiose : susciter désir et espérance. Ça en vaut la peine...

1/10/1994

in MUSSO Pierre & ZEITOUN Jean Ed. - Le Métafort d'Aubervilliers / Travaux en cours - Charles Le Bouil, Paris, 1995