Révolution informationnelle, travail et société

Gérard VERROUST
Université Paris VIII


DANS son roman «  Les Animaux dénaturés  », Vercors raconte une très belle histoire :
Une inondation ravage une vallée où vivent une tribu primitive et une colonie de castors.
Les castors, mus par leur instinct héréditaire, construisent un barrage et mettent ainsi leurs huttes à l'abri.
Les hommes, menés par leur grand sorcier, montent sur la colline sacrée pour invoquer leurs dieux et en implorer la protection. Évidemment, leur village est ravagé...
Et Vercors dit fort justement : bien sûr, ils semblent avoir eu un comportement absurde, ces hommes. Mais en réalité il y a chez eux quelque chose qui va beaucoup plus loin et qui porte en germe toute la civilisation à venir : ils ont cherché à comprendre, cherché les causes de leur malheur et en fait, implicitement les lois du monde. Là, ils se sont trompés et ont trouvé une explication religieuse fantastique qui a conduit au désastre mais, malgré les apparences, leur démarche va beaucoup plus loin que celle des castors. Un jour ils réussiront et feront de grandes choses. Dorénavant, une forme de vie supérieure existe sur terre..

Qu'est-ce que l'être humain ?

Une révolution : le premier être vivant chez qui l'acquis prime sur l'inné. Telle est en effet la définition de l'être humain dans l'histoire de la vie sur notre planète. Tel est aujourd'hui pour le biologiste ce qui différencie l'homme des animaux, même les plus évolués. Et récemment encore Jay Gould rappelait que chez l'Homo sapiens l'évolution n'est plus génétique mais est devenue celle des organisations sociales, en un mot l'Histoire.
Donc le petit humain qui nait n'est pas achevé. Cette simple particularité sur laquelle Jean-Pierre Changeux aime insister constitue une révolution dans l'histoire de la vie. Son système nerveux, son cerveau, et partiellement son corps continuent à se construire par l'interaction avec le monde matériel et social environnant dont il incorpore les lois, les valeurs, comme constituants de sa personne. Et il met les forces de la nature au service de son épanouissement, de sa domination, de sa survie en découvrant par l'action sur le milieu environnant les lois des forces naturelles qu'il utilise ensuite. C'est en ce sens qu'on a pu dire que la Science au sens le plus général est la plus spécifiquement humaine des démarches. Ce qu'Alexandre de Humboldt a résumé en une célèbre expression : «  En la science et la connaissance résident la joie et la justification de l'humanité.  »
On voit tout la spirale ascendante qui en découle : l'action sur le monde, l'intégration de ses propriétés puis la définition à partir de cette réflexion de nouvelles actions, la création d'outils, afin de se réaliser, de s'épanouir, puis un niveau supérieur de réflexion. Nous avons là défini le travail. On conçoit aussi que l'humain est à la fois élément autonome et partie de l'univers ainsi que représentation partielle de l'univers lui-même.
Mais aussi l'être humain est structurellement un être social qui communique son expérience, son savoir aux contemporains et aux descendants (éducation).. Ainsi le savoir s'accumule dans le temps et se transmet. Et donc l'homme est le premier animal qui a une histoire.
Tout ceci permet de comprendre l'élaboration des formes les plus complexes de travail collectif, l'élaboration d'une culture technique et d'autre part les formes les plus riches de la communication jusqu'à ces modes supérieurs que sont l'Art et le langage, par ailleurs structuration sociale de la pensée.
L'humain est à la fois individu porteur d'une culture millénaire transmise par l'environnement social et élément de cet environnement social contribuant à l'enrichissement de celui-ci.
Les historiens des sciences et techniques ont montré que le progrès humain est constitué de grandes étapes qui sont une succession de systèmes cohérents, le passage de l'un à l'autre se faisant par des périodes plus ou moins longues de bouleversements sous les formes les plus diverses.
Dans chaque grand système se correspondent et opèrent en synergie :
Après la maîtrise du feu, la fabrication d'outils, l'agriculture, la domestication des animaux, etc. nous avons vécu au siècle dernier et vivons encore la maîtrise des forces physiques, de l'énergie, de la mécanique, de tout ce que décrit la Physique, mode de maîtrise du monde, née vraiment en tant que science avec Galilée. Et corrélativement il s'est agi du passage de la scolastique à la logique mécaniste et de la féodalité au capitalisme.
Le passage d'un système à l'autre est bien sûr très complexe en raison des innombrables éléments en interaction cohérente et aussi du fait que les valeurs d'un système sont intégrées par la société dans l'esprit, le corps, la sensibilité et jusqu'à la sexualité des humains de cette société, et de plus sont bien gardées par l'ensemble des structures politiques, médiatiques, religieuses.
Ce passage résulte bien sûr du développement interne par le système lui-même des éléments de son dépassement, de sa destruction. Le passage de la féodalité au capitalisme a tout de même demandé trois siècles avec deux moments forts : la Réforme et la Révolution de 1789.

Et c'est vraiment au XIXème siècle que l'ensemble des institutions politiques, économiques, sociales, religieuses, scolaires du système capitaliste s'est mis en place dans toute l'Europe avec tout son système de valeurs. Même si dès le XVIIIème siècle l'Angleterre avait anticipé.

Et on trouve en synergie parfaite avec les grandes institutions politiques et économiques du capitalisme :

Un système technique fondé sur la Physique classique et le meilleur système productif associé : le travail manuel parcellisé en tâches élémentaires d'Adam Smith avec les armées de prolétaires spécialisés qu'il implique.

Un modèle familial destiné à assurer le fonctionnement optimal de la société et à assurer sa pérennité. Bien sûr un sexisme institutionnalisé avec un rôle précis assigné aux femmes et admirablement résumé par les fameux trois K allemands (en français Enfants, Église, Cuisine), le père étant naturellement chef de famille. En France, le rôle assigné à l'Église par Adolphe Thiers ne fut pas toujours respecté par celle-ci restée rurale, attachée à la royauté et aux valeurs féodales, d'où des conflits mémorables.

Un système scolaire bien adapté. Cette société industrielle du XIXème siècle avait besoin pour se développer d'hommes porteurs d'un savoir ouvrier indispensable pour agir directement sur des outils ou des machines dans le cadre d'une organisation productive fondée sur la division du travail. On avait besoin d'une armée d'ouvriers sachant lire, écrire, compter mais bien disciplinés. Un apprentissage à la fois riche et spécialisé, bien encadré. Et en France l'école de la IIIème République fut un modèle d'une efficacité idéale, avec son maître dispensant un savoir bien contrôlé. Et par ailleurs la recherche, la création, le développement étaient effectués par des professions intellectuelles spécialisées : corps intermédiaires entre la classe possédante et les producteurs directs. Un ordre d'enseignement bien distinct formait ces élites.

Et l'organisation militaire venant refléter les structures et valeurs de la société.

Un survol rapide de l'histoire de l'Informatique

Non, l'informatique n'est pas née subitement d'une idée de génie aux USA durant la seconde guerre mondiale. Elle est l'aboutissement de démarches de plusieurs millénaires : Trois histoires parallèles et deux grandes rencontres.

Trois histoires parallèles :

L'histoire des instruments de calcul, du boulier à l'Arithmomètre de Thomas en passant pas les machines de Schickardt, Pascal, Leibnitz.

L'histoire de la logique mathématique d'Al Khorizmi (VIIIème siècle) à Alan Turing, histoire qui a accompagné celle de la mathématique.

L'histoire des automates depuis l'antiquité (Héron d'Alexandrie, Archimède) jusqu'aux grands automaticiens français des Lumières et Joseph-Marie Jacquard en passant par les grands horlogers, Vaucanson, etc.

Deux grandes rencontres :

En 1832, un génial inventeur anglais de Manchester, Charles Babbage assisté de la mathématicienne Ada Lovelace, concevant la première machine à calculer universelle en faisant la synthèse du plus perfectionné des automates (le métier de Jacquard) avec l'instrument de calcul standard de l'époque (la machine de Thomas de Colmar, réalisation industrielle d'une machine de Leibnitz)..

Et en 1947, un grand mathématicien hongrois, John Von Neumann (Neumann Janos) concevant aux USA et construisant en Angleterre le premier ordinateur en mettant en oeuvre dans une machine de Babbage les résultats mathématiques d'Alan Turing, aboutissement de plusieurs siècles logique mathématique et de théorie du raisonnement.

Nous venons là de mettre en évidence un fait essentiel : pourquoi fallut-il tant de temps pour arriver de la machine de Babbage à l'ordinateur ? C'est une question fondamentale.

La machine analytique de Babbage possédait tous les organes d'un ordinateur moderne.
Toutefois la technologie utilisée au siècle dernier, la mécanique, en rendait la réalisation extrêmement difficile. Une machine à vapeur avait même été énvisagée pour la commander. Le système technique du XIXème siècle était inadapté.
Mais surtout elle avait un défaut structurel qu'on ne vit vraiment qu'un siècle plus tard. Et ce défaut structurel découlait des conceptions scientifiques de l'époque. Il y avait une séparation totale entre l'organe de commande, le programmeur à cartes qui contenait les ordres de commande et les autres organes et informations, en particulier les données et résultats du calcul. L'idée que les résultats de calcul puissent réagir sur la commande qui nous parait évidente aujourd'hui était alors une hérésie intellectuelle absolue et une violation du dualisme esprit-matière. C'était inconcevable.

Aujourd'hui, et il ne faut surtout pas confondre avec l'ordinateur, on appelle machine de Babbage un calculateur universel à programme externe totalement indépendant des données et résultats de calcul.
Cette idée que le résultat d'une action puisse réagir sur une commande a émergé lentement au cours du XIXème siècle. Par contre il faudra attendre le XXème siècle pour qu'on se permette de traiter automatiquement les ordres de commande comme de vulgaires données. Nous sommes là au coeur du fondement conceptuel de la révolution informationnelle.
En effet c'est en 1865 que Claude Bernard, fondant la physiologie comme science, montre l'importance de la rétroaction élément de l'homéostasie comme base des phénomènes de la vie, allant même jusqu'à pressentir la psychosomatique.
Et c'est en 1859 que, selon la même démarche intellectuelle, naquit une des plus grandes inventions de l'histoire des techniques : le servomoteur de Joseph Farcot.
Joseph Farcot (1824-1908) était un ingénieur spécialiste des machines à vapeur. Il avait amélioré le régulateur à boules de Watt, servomécanisme empirique. Là sans doute il trouva la solution d'un grand problème : on utilisait des machines à vapeur pour faire avancer de puissants vaisseaux cuirassés. Mais on était incapable d'utiliser la force motrice de la vapeur pour positionner un gouvernail de plusieurs tonnes. On utilisait toujours des cabestans mus par des équipes de matelots ! Farcot eut l'idée de faire commander l'action de la vapeur sur le piston du gouvernail à partir d'une information prélevée sur la position de celui-ci. Il s'agissait d'une rétroaction : l'effet réagissant sur la commande. Les cuirassés géants devinrent immédiatement maniables à l'aide d'une simple roue de commande.

C'est dans la période 1848-1914 que furent dépassés les interdits des conceptions dualistes officielles et posées les grandes questions qui devaient déboucher sur la révolution contemporaine. C'est une période essentielle dans l'histoire de la pensée humaine. Même si les acteurs n'étaient pas en général conscients de ce qu'ils faisaient. Claude Bernard, Farcot, Charcot et l'hystérie, Freud, Morgan et Engels, le questionnement par Zola des miracles de Lourdes (déjà en 1846 Ada Lovelace s'était posée une grande question scientifique : d'où venait l'efficacité du mesmérisme), Ernest Renan, Charles Darwin, Einstein et la relativité, Mendéléev et bien sûr le dépassement dialectique du réductionnisme.
Long fut encore le chemin. Dans les années 30 encore, le public était surpris de la finalité étrange de machines qui ne servaient qu'à afficher des résultats. Même après l'invention de l'ordinateur celui- ci fut longtemps réduit à une fonction de calcul considérée comme une activité annexe spécialisée.
De plus des tabous philosophiques causèrent encore des dégâts considérables dans les années 60. C'est avec Ilya Prigogine que fut vraiment dépassé le blocage épistémologique.

Cette introduction historique vaste mais sommaire nous était nécessaire pour préciser l'échelle où nous nous situons et apprécier si la révolution scientifique et technique contemporaine n'est qu'une simple modernisation industrielle comme il y en eut plusieurs depuis un siècle ou au contraire une étape fondamentalement nouvelle de l'aventure humaine.

Et nous allons voir tout de suite comment un système technique nouveau fondé sur l'informatique a induit un nouveau système productif.

La rupture des tabous de la commande avait conduit au développement sous le nom de cybernétique ou d'automatique d'une science des servomécanismes analo-giques. Les ordinateurs, eux relevaient d'un domaine différent. Et l'alliance de l'automatique et de l'informatique qui nous paraît aujourd'hui naturelle fut fort difficile. Un gouffre épistémologique séparait ces deux domaines.

1967-1971 L'automatisation des aciéries MITSUBISHI

Dans les années 60, en dehors de quelques futurologues, on ne pensait pas vraiment qu'introduire des ordinateurs dans les usines et les connecter aux machines c'était bien plus que changer de moteur ou d'outillage.
Les ordinateurs, chers et d'emploi malaisé étaient des systèmes de comptabilité, de gestion. Le temps réel était réservé aux militaires.
Mais on songea vite à relier à la gestion centrale de grandes entreprises les services décentralisés, puis les ateliers de production. Pour accroître l'efficacité globale, mieux adapter les activités au marché, à la demande, etc.

Et là se situe une opération-pilote qui a joué un rôle essentiel à la fois dans la politique industrielle du Japon et dans la situation mondiale du marché de l'acier. Ayant examiné de près cette réalisation, nous en donnerons les traits principaux.

Avec l'aide du gouvernement japonais, il a été mené à bien de 1967 à 1971 l'automatisation totale d'un groupe sidérurgique japonais produisant 12 millions de tonnes d'acier par an. 200 ordinateurs en cascade depuis la gestion du groupe jusqu'à des minis (il n'y avait pas alors de micros) pilotant les laminoirs, les fours, le transport du minerai de fer... Et le tout fonctionne sur plusieurs centaines de kilomètres d'extension. 18 ingénieurs, 30 analystes, d'importantes équipes de programmeurs, de techniciens, et (nous en verrons l'importance) la participation active des ouvriers à qui on a donné une formation complémentaire.
Ce projet comportait (et c'était son intérêt technique) des conduites de processus en temps réel de natures très diverses (continu, discontinu, dangereux, à distance, etc.).
Les buts du projet étaient simplement d'améliorer la compétitivité de l'entreprise, réduire les temps morts et gaspillages. Les résultats ont dépassé l'attente. Et de plus on a obtenu des progrès non prévus au départ : productions plus complexes et diversifiées mieux adaptées à la demande, meilleure qualité et régularité des produits, amélioration de 180% du rendement global, et aussi disparition de l'essentiel des accidents de travail (dans les laminoirs et tréfileries en particulier) et transformation profonde de la relation des hommes au travail.
Les jeunes ont été enthousiasmés, les plus de 40 ans souvent réticents. Le personnel autrefois composé essentiellement d'ouvrier qualifiés a été réduit au quart, composé de techniciens et outilleurs très qualifiés, plus quelques pilotes et opérateurs de surveillance. Les autres agents n'ont pas été licenciés (ça ne se faisait pas au Japon) mais ont été affecté à d'autres emplois dans l'immense groupe MITSUBISHI.

Considérant indépendamment de tout régime économique ou social cette réalisation, il s'agit incontestablement d'un progrès dans l'amélioration de la condition humaine. Mais ce n'est évidemment pas cette raison qui a conduit l'industrie et le gouvernement japonais à la tenir pour exemplaire... Toutefois, à l'époque, dans les cercles dirigeants du Japon certains ont objecté que ce mode de travail risquait d'entraîner des risques de déstabilisation sociale et des mises en cause du système par une main d'oeuvre devenue trop instruite !

Certains économistes font de cette réalisation la cause initiale de la crise mondiale du marché de l'acier.

La «  Révolution Scientifique et Technique  »

Au début des années 70 on prit conscience simultanément à l'Est comme à l'Ouest que quelque chose d'important et de nouveau se produisait.

Les progrès structurels des ordinateurs liés à ceux de l'électronique conduisaient à mettre fin aux effroyables pratiques tayloriennes de l'âge héroïque de l'informatique. Qu'on songe à ces centaines de dactylocodeuses des années 60 travaillant dans d'immenses salles sous la surveillance de contremaîtres et de chrono-métreurs veillant au rendement...

Les progrès de l'informatique conduisent à un retournement mettant la machine au service de l'homme. À l'adapter à lui de 3 manières :

Donc au début des années 70, la révolution informationnelle à venir était visible. Sociologues, historiens, etc. se rendirent compte qu'une révolution industrielle d'un type nouveau apparaissait, qualifiée alors de Révolution Scientifique et Technique.. Et il faut noter qu'indépendamment de tel ou tel régime politique, économique ou social ils définirent avec une étonnante convergence les traits essentiels de la civilisation future qui en découlait.

Dès cette époque on sentit que les technologies de l'information n'étaient pas des modernisations classiques mais des technologies de rupture modifiant fondamentalement la relation de l'homme au travail et conduisant à la fusion de trois activités humaines :

Il découle évidemment de ceci des bouleversements dans :

mais leur ampleur ne fut pas vue immédiatement.

Il est étonnant et significatif que nous ayons personnellement rencontré ces modifications structurelles dans des domaines aussi différents que le travail de bureau en France et la mécanique de précision au Japon. Nous allons les examiner de plus près.

Bureautique française et Horlogerie japonaise.

Deux exemples significatifs donc :

L'automatisation effectuée dans des conditions idéales d'un service administratif public en France, nous a fait mettre en évidence ce que nous avons retrouvé dans la réalisation réussie d'une usine-pilote sans ouvrier au Japon.

Pour automatiser un système administratif, nous avons commencé par donner une formation initiale à tous les agents et en particulier ceux du terrain afin de leur faire connaitre et comprendre les principes, possibilités et limites du système utilisé. Puis le travail informatique s'est fait en collaboration étroite avec les analystes et program-meurs, les agents du service, souvent de très petites catégories, connaissant les vrais problèmes du terrain et spécifiant programmes et dialogues.
Ensuite une réorganisation s'ensuivit naturellement. Le service fut découpé non plus sur la base de telle ou telle tâche élémentaire (dactylographie par exemple) mais par domaines de responsabilité, les agents devenant des techniciens d'une classe de service rendu. Évidemment la hiérarchie a disparu et le chef de service est devenu un coordinateur d'agents responsables coopérant à une tâche commune. Nous sommes passés d'une organisation hiérarchisée en organisation en réseau.
Bien sûr, initiative, voire originalité, intelligence deviennent des richesses professionnelles et de plus la formation permanente à l'évolution des techniques, des missions, de la législation deviennent partie intégrante de l'activité de chacun des agents. Ainsi que la communication aux autres de leur expérience.
Et évidemment on assiste à une amélioration considérable de la qualité des services rendus.

Nous avons retrouvé les traits essentiels de cette révolution dans une opération-pilote exemplaire japonaise : l'automatisation intégrale d'une ligne de fabrication de montres mécaniques de luxe dans les usines SEIKO-HATORI à Osaka.
Outre les solutions techniques utilisées, nous nous sommes intéressé à la manière dont cette usine avait été mise en oeuvre et aux raisons du succès de cette réalisation.
Société de mécanique de précision, SEIKO a conçu et réalisé elle même son automatisation.
Plutôt que de faire concevoir entièrement l'usine par des automaticiens à partir d'idées abstraites réductionnistes, on a opéré comme dans notre projet bureautique français : On a donné aux OS de la chaîne ancienne (OS horlogers, donc très habiles) une formation aux principes de l'automatique.
Puis on a constitué des équipes de travail faisant collaborer informaticiens, automaticiens, électroniciens et horlogers pour réaliser les machines automatiques de la chaîne. Le rôle de l'OS horloger recyclé a été essentiel pour permettre le succès. En effet il était porteur d'un savoir pratique intériorisé acquis sur l'ancienne chaîne. Lui seul connaissait les vrais problèmes, les vraies difficultés les vrais tours de main nécessaires pour que l'opération matérielle se fasse bien. Et c'est ce savoir ouvrier irremplaçable qu'il a incorporé dans la machine automatique réalisant cette opération.
L'opération élémentaire sur l'ancienne chaîne manuelle était de 30 secondes. Elle est de 3 secondes dans l'usine automatique.
On retrouve pour l'essentiel les bouleversements organisationnels de notre service administratif. Si l'usine elle-même est totalement automatique, la main d'oeuvre très qualifiée se retrouve dans des équipes de conception-maintenance qui ont créé une machine originale, en assurent la maintenance, l'évolution.. Des techniciens qualifiés et responsables faisant un travail créatif valorisant, humainement riche.
Évidemment, et c'est un autre trait de la révolution technologique contemporaine, les montres ne se font pas sans main d'oeuvre humaine. Mais celle-ci se trouve dans la conception, la construction, la programmation des machines automatiques.
On a une remontée de la création de valeur vers les biens d'équipement. C'est un autre trait de la révolution scientifique et technique contemporaine qui a été un des facteurs de la compétitivité japonaise, les grandes firmes japonaises étant en général constituées de grandes filières verticales comprenant des ensembles complets de compétences diverses et complémentaires de tous niveaux.

..et dans une compagnie d'assurances française, les Mutuelles du Mans.

La popularisation de nos expériences et de ces analyses que nous avons faite dans les années 80 a eu une retombée intéressante dans une des plus grandes compagnies d'assurances françaises.
Elle a mis en évidence le type de problèmes qu'il faut résoudre, les difficultés à surmonter, la stratégie à mettre en oeuvre pour réaliser une modernisation dans une grande entreprise privée.
D'abord prévoir la légitime méfiance des syndicats qui craignent toujours qu'une réorganisation, surtout de cette importance, ne dissimule des calculs contre les personnels. Il faut dire que depuis quelques années les syndicats ont compris l'importance d'acquérir de hautes compétences dans les techniques modernes afin d'intervenir avec pertinence dans les projets des directions, de mettre les progrès techniques au service des travailleurs et de déceler et combattre des mystifications. Évidemment ils savent exiger une politique de formation permettant l'emploi du savoir ouvrier et les promotions et améliorations permises par la modernisation.
Par ailleurs, les conséquences organisationnelles de la révolution informatique conduisent à l'hostilité de toute une couche d'agents de maîtrise qui voit son pouvoir disparaître.
Les directions générales ont souvent des «  principes  » qui datent d'une autre époque, bien sûr mais de plus craignent que l'accès de la masse des personnels à des tâches responsables ne conduise à des mises en cause plus fondamentales.
Enfin les responsables informatiques croient souvent défendre des privilèges fondés sur la rétention du savoir.

Ces remarques nous permettent de comprendre les forces en jeu. Le succès d'une modernisation radicale est fondé en fin de compte :

Les opérations d'informatisation imposées d'en haut à partir de modèles formels idéaux des processus de travail conduisent en général à des échecs parfois grandioses. Le succès d'une informatisation impose la mise en oeuvre du savoir ouvrier et de la culture d'entreprise. La démocratie là n'est pas un simple voeu moral mais une condition nécessaire au succés d'une informatisation. On peut mesurer là aussi au passage les pertes humaines irremplaçables qui peuvent être causées par des restructurations industrielles décidées par des financiers ou des politiciens.

Ces éléments essentiels mis en évidence ont permis le succès de la célèbre modernisation des Mutuelles du Mans, une des premières compagnies d'assurances françaises. Celle-ci a certes immédiatement gagné en compétitivité face à ses concurrentes qui, elles aussi, ont dû faire de même mais en contribuant à créer par ailleurs une situation radicalement nouvelle dont nous vivons les effets aujourd'hui..

Les robots

Il convient ici d'apporter quelques éléments techniques sur l'évolution des robots afin d'en apprécier la relation au travail humain. On a utilisé le terme de robots dans des acceptions variables. Depuis tout automate jusqu'à la classe particulière des androïdes. Nous parlerons des systèmes automatiques de production. En ce sens on distingue plusieurs générations.

La première est constituée de systèmes rudimentaires (tour à décolleter) exécutant automatiquement un type de pièce par répétition de séquences simples d'opérations. C'est la forme évoluée de la machine-outil du XIXème siècle et de la première moitié du XXème siècle. Alimentation humaine, surveillance, pilotage direct, très grande division du travail, parcellisation, imbrication étroite des opérations mécaniques et manuelles, grande quantité de travailleurs qualifiés mais soumis à des conditions de travail pénibles.

La seconde génération de machines automatiques est celle qui s'est développée dans les années 60 et qui a joué un rôle très important dans le développement de l'industrie actuelle. Il s'agit de machines automatiques extrê-memement complexes, ultra-spécialisées comportant des systèmes logiques câblés ou sommairement modifiables et effectuant toute une série d'opérations en vue de la réalisation complète d'un objet déterminé. C'est l'automatisme encore en service dans la plupart des grandes industries.
Il faut fabriquer une très grosse quantité d'objets identiques pour amortir l'investissement de la machine. d'où des stratégies fondées sur la normalisation (ou le viol délibéré des normes dans les cas de guerres commerciales) et conduisant à une intense manipulation de la consommation en vue d'assurer un débouché aux objets ainsi fabriqués. On retrouve là l'univers décrit par Herbert Marcuse dans L'Homme unidimensionnel.
La productivité devient énorme mais les investissements gigantesques condui-sent à une ultra-concentration et à des politiques libre- échangistes génératrices de chômage.
On voit les contraintes imposées par ces automates de seconde génération : grosses séries d'objets identiques et opérations adaptatives impossibles (surveillance permanente nécessaire).

Une évolution a consisté à assurer automatiquement deux types d'opérations :

Les robots dits de troisième génération visent à simuler le travail humain. Ce sont des automates universels disposant de plusieurs degrés de liberté (mouvements possibles) mécaniquement universels et munis d'un système de traitement adaptatif. Ce sont des automates à boucle fermée réalisant un objectif à l'aide d'outils faisant partie d'un domaine technique et pilotés par un ordinateur universel.
Un tel robot met en oeuvre des stratégies adaptatives pilotées par des moyens informatiques au niveau des actes élémentaires de production : Les principales conséquences de l'usage de ces nouveaux systèmes sont : C'est cette nouvelle génération d'automates à laquelle on tend à réserver le terme de robots qui transforme profondément le travail humain et constitue véritablement la mise en oeuvre intégrale dans la production de la révolution informationnelle en cours même si les automates de seconde génération en font souvent partie.

Bien entendu, les possibilités de ces robots suivent les progrès de l'intelligence artificielle (coopération, connexionnisme, autonomie, etc.) et on peut envisager la réalisation par les robots de demain d'opérations de très haute complexité utilisant en particulier les automates connexionnistes neuronaux simulant l'intelligence vivante..

Une nouvelle civilisation en émergence.

Revenons sur ce que nous venons d'exposer

On comprend maintenant pourquoi la Révolution en cours constitue une étape radicalement nouvelle dans l'histoire de l'humanité. Le rôle qu'y joue l'information d'une part comme représentation des processus de commande et d'autre part comme échange permanent de savoirs rendu nécessaire par le nouveau système technique justifie ce terme de Révolution Informationnelle.

Nous sommes en présence d'un nouveau rapport matériel et conceptuel de l'homme à la nature et à l'Univers : la maîtrise et l'utilisation des processus de direction, de commande et de l'information qui les représente.

On a compris qu'il s'agit de la réalisation en cours pour la première fois d'un vieux rêve de l'humanité : l'Intelligence artificielle.
Comme cela s'est déjà produit dans l'histoire, un changement profond de la base matérielle de la société conduit à de nouveaux savoirs et à une recomposition des savoirs.

Les nouveaux savoirs sont ceux qui fondent le nouvel univers technique dans lequel les hommes vont vivre, créer. (Théorie des automates, Intelligence artificielle, Modélisation et représentation des connaissances, formalisation, sémiotique, systémique, etc..). Mais on assiste à une recomposition des savoirs : les découvertes essentielles aujourd'hui se font dans des champs interdisciplinaires. Qu'on songe aux sciences cognitives qui s'étendent depuis la psychologie jusqu'à l'électronique en passant par la neurophysiologie, la génétique, le connexionnisme, la systémique.
De plus comme lors de toute époque de transformations profondes se reconstitue une alliance de la théorie et de la pratique, une fécondation réciproque. Cette situation a déjà été vécue au XVIIIème siècle et a fondé la démarche des Encyclopédistes.
La reproduction par l'homme dans des systèmes de type nouveau de certains des processus intelligents de commande conduit à ne plus faire mais à faire faire par des machines dans lesquelles on a incorporé du savoir-faire et auxquelles on fixe des objectifs.
Il est clair que le nouveau système technique et le nouveau système productif qui en découle conduisent naturellement à une transformation profonde de la nature et de l'organisation de toutes les activités professionnelles.
C'est précisément ce que nous avons observé, confirmant les premières analyses des années 70.

On passe d'une organisation hiérarchisée avec des corps intermédiaires d'agents de maîtrise à une organisation en réseau de collectifs de travailleurs qualifiés et responsables réalisant ensemble une tâche commune en mettant chacun en oeuvre leurs richesses propres, uniques. Les anciens chefs deviennent des coordonnateurs en situation d'égalité.

L'originalité, la créativité deviennent des valeurs professionnelles productives, chacun mettant ses richesses en oeuvre dans une activité où il se réalise pleinement par son travail. Et ceci est fondamentalement nouveau.

Enfin la communication, activité spécifiquement humaine depuis les origines joue un rôle sans précédent. Enseignement, apprentissage, communication des savoirs, des expériences, confrontations entre humains tous différents contribuant chacun à l'intelligence collective de toute l'humanité, vieux rêve enfin réalisable. .

L'homme de la société de demain devra être à la fois un producteur, un créateur et aura toute sa vie à apprendre et à enseigner.

En outre, des gains considérables de productivité sont à attendre. Une opération courante de réengineering conduit à production égale à des réductions de personnel de l'ordre de 40%. Mais en outre, comme nous le verrons plus loin, la répartition fonctionnelle des investissements productifs impose des bouleversements fondamentaux mettant en cause les règles de base du capitalisme.

Tout ceci en théorie devrait conduire à rendre au travail sa dimension créatrice de réalisation humaine et en outre à diminuer le temps de travail (sans réduction des revenus, sinon c'est qu'il y a du travail volé quelque part...).

On songe à cette belle expression du jeune Marx : «  Si nous produisions comme des êtres humains, nos productions seraient comme autant de miroirs tendus l'un vers l'autre.  »

Une contradiction historique énorme, une situation révolutionnaire.

La révolution informationnelle est à la fois continuité et rupture.
Continuité car elle est la suite naturelle de l'aventure humaine depuis ses origines et en ce sens elle est un avatar nouveau de la modernité née à la Renaissance.
Mais rupture car elle met fondamentalement en cause les valeurs, structures de la société industrielle capitaliste.

Si la Révolution informationnelle développée par le système capitaliste à son apogée, met bel et bien en cause les fondements de ce système, on peut se demander pourquoi, alors que la technique n'est que la mise en oeuvre de la science au service des forces dominantes, les dirigeants du capitalisme auraient une telle attitude suicidaire. L'explication très simple en est que l'informatisation est une arme décisive dans les guerres que se livrent entre eux les grands groupes capitalistes.

Toutes les valeurs qui fondent les organisations et institutions sont mises en cause. Qu'il s'agisse de la délégation de pouvoir des organisations politiques ou syndicales, des rivalités interpersonnelles et de la recherche du pouvoir et de la domination (et on comprend à la fois le sexisme de fait du vieux système et la montée nouvelle des mouvements féministes) du rôle de l'école, de la famille.,

Même la sexualité est concernée, puisque sur la base biologique bisexuelle du primate humain, la libido, le désir, l'imaginaire sexuel, sont constitués par la société et sont représentations symboliques des rapports sociaux. Et on comprend mieux comment la valorisation de la différence qu'induit le changement de base matérielle, s'ajoutant à la connaissance d'autres formes de vie intime dans d'autres civilisations conduit au développement spontané et à l'acceptation de comportements amoureux autres que celui du couple monogamique fermé strictement dévolu à la reproduction. des êtres et des valeurs.

Nous vivons une époque extraordinaire où se développe une nouvelle base matérielle offrant des possibilités fabuleuses qui devient de plus en plus incompatible avec tout un système politique, économique, social, moral aliénant hérité de l'histoire. Cette situation n'est pas sans rappeler celle qu'on vivait au XVIIIème siècle ou à la Renaissance. On peut parler d'une situation historique révolutionnaire.

Et le vieux monde survit, avec la bonne conscience de sa logique vérifiée au siècle dernier, en ravageant tout, en développant misères, destructions, et bien sûr à la merci d'un désastre économique, les institutions politiques, financières se coupant de plus en plus du monde réel. Des masses de plus en plus grandes d'humains sont rejetées hors du système. Des économies parallèles se constituent.
On comprend par exemple qu'avec ce nouveau système productif, et à la différence de ce qui se passait dans le système industriel classique, si une entreprise fait des profits et décide de réinvestir, sa modernisation la conduit à réduire son personnel, parfois massivement..
Le manager dans une tour de bureaux de Manhattan qui, pour améliorer le bilan de son entreprise, prend une décision qui jette dans la misère quelque part dans le monde des milliers de familles et détruit des richesses irremplaçables n'est par un tyran sadique et sanguinaire. C'est simplement le gestionnaire compétent d'un système homicide qui en arrive même maintenant à menacer de détruire la planète. S'il refuse, il sera licencié et un autre prendra sa place sinon une compagnie concurrente encore plus cynique occupera le terrain.

L'échec des tentatives socialistes

Cette étude des bouleversements structurels induits par la révolution informationnelle nous aide à comprendre l'incapacité du socialisme d'État soviétique à promouvoir la transformation profonde du système technique et du système productif qui auraient permis de réaliser les objectifs initiaux affichés du régime. Et pourtant les théoriciens soviétiques de la Révolution Scientifique et Technique avaient fait dès le début des années 70 des analyses pertinentes vérifiées par les faits. Mais ils étaient impuissants face à une culture basée sur le système technique industriel classique, le système de valeurs morales officiel afférent (au demeurant objectivement contre-révolutionnaires) et les puissants corps intermédiaires nécessaires au fonctionnement du système, cadres moyens et bureaucrates, qui jouaient un rôle dominant dans la société et ont bloqué tout progrès.
Alors que la Révolution informationnelle aurait en principe pu permettre à l'URSS de sortir de la stagnation, les forces dominantes dans le pays ont totalement empêché que puisse se faire cette rencontre aux conséquences considérables.
Disons que nous avons la preuve historique de l'impossibilité de faire vivre une démocratie économique compétitive en utilisant le système productif taylorien. Cette remarque peut conduire à mettre en cause le compromis appelé «  socialisme  », le communisme ou économie de la gratuité pouvant lui, au contraire, devenir légitimé par la révolution technique en cours.
Le système capitaliste libéral classique avec tout son système de valeurs, ses institutions politiques, mu par le profit et exploitant des armées de prolétaires aliénés ultra-spécialisés est celui qui est le plus efficace pour développer les forces productives du système technique industriel traditionnel qu'il a lui-même créé. Les phalanstères fouriéristes en avaient déjà fait l'expérience au siècle dernier. Certes les ouvriers en autogestion du Familistère de Guise étaient plus heureux que les misérables prolétaires effroyablement surexploités sur les chaînes des industries capitalistes classiques. Mais les productions du phalanstère étaient trop chères et pas compétitives commercialement. Et (ô ironie) les phalanstériens en vinrent à embaucher et exploiter des travailleurs salariés, devenant en fait, eux, un conseil d'administration capitaliste. Alors les poëles Godin fabriqués à Guise purent se vendre. On retrouve ce processus dans diverses expériences similaires à travers le monde et jusqu'aux entreprises communautaires du Mouvement californien des années 60 en particulier la célèbre commune Kerista.

Quelques grandes questions

La contradiction majeure entre le nouveau système productif en développement rapide et les structures politiques, économiques, sociales, les règles de fonctionnement de la société, les systèmes de valeurs constitue le problème historique central de notre époque. Qu'il s'agisse de la quasi-destruction en cours de l'environnement naturel causé par un système qui cherche à survivre coûte que coûte, du repli désespéré de peuples terrorisés sur le racisme, le chauvinisme ou les consolations/compensations religieuses, chimiques ou sectaires, du développement massif de la misère.

Nous voudrions mettre en lumière quelques grandes contradictions :

Le nouveau système productif conduit à des dépenses de recherche/développement absolument gigantesques effectuées une fois pour toutes et suivies de construction de complexes industriels géants aboutissant à la fabrication de produits quasi-gratuits. On sait par exemple que dans nombre de produits courants la publicité, l'emballage et la distribution constituent l'essentiel du prix de vente, sans parler de prélèvements divers.
Or la politique ultra-libérale imposée par les forces dominantes impose partout les règles économiques du XIXème siècle qui lient le profit, unique moteur de la société à la vente de produits où intervient une part de main d'oeuvre en production directe. À court terme de super-profits se réalisent dans la distribution et on assiste à la mise en place d'une immense économie parasitaire qualifiée parfois d'économie de dîmes, taxes, péages, racket ou mafias.
Dans une telle organisation industrielle qui conduit à des investissements de départ colossaux dans des énormes unités de recherche peuplées de ce qu'on appelle en organisation du travail des «  improductifs  » comment se feront choix, financements, rémunérations ? Comme aujourd'hui des sociétés privées multinationales résultant d'hyper-concentrations, bien plus puissantes que les institutions élues et les états, contrôlant les grands organismes internationaux, dictant les traités, gouverneront le monde ? Quelle forme de démocratie à inventer libérerait de ce qui est objectivement un régime dictatorial ?

Les analyses techniques montrent aisément que les besoins fondamentaux de toute l'humanité pourraient être satisfaits par une infime minorité de producteurs au sens classique du terme. On va jusqu'à estimer que 5 % de travailleurs suffiraient. Donc les activités d'avenir sont les diverses formes de travail créatif. que la société capitaliste ne sait rémunérer que marginalement : enseignement, création artistique, archéologie, métiers d'art, etc. En outre, dans l'idéologie dominante, le travail producteur aliéné est lié au droit à l'existence sociale et à la rémunération.
Comment assurer à tous les humains logement, santé, etc. ? On voit là encore que la révolution en cours met en cause les fondements mêmes du capitalisme qui lie travail, salaire, profit, production de marchandise. La question de la fin du salariat cesse d'être utopique.

Une autre question se pose : comment assurer la transmission du savoir ouvrier acquis par l'interaction directe avec la matière que constitue le travail manuel. Cette question avait préoccupé au siècle dernier William Morris imaginant une société où les machines feraient tout. Alors les activités manuelles devenaient des activités culturelles, des jeux (la forge, la moisson). C'est de toutes façons un défi posé à l'éducation dans l'avenir. Mais après tout certaines Grandes Écoles françaises (Centrale) forment leurs élèves à tous les travaux manuels.

Le statut de l'information comme marchandise montre bien à quels problèmes fondamentaux est confronté le système économique actuel.

Nous avons vu qu'aujourd'hui l'homme, au lieu de créer directement des objets avec des outils ou des machines qu'il conduit directement, incorpore des parties de son savoir de production/création dans des machines automatiques de type nouveau sous forme d'information.
Si cette information qui constitue une partie de lui-même devient propriété de son employeur, celui-ci ne possède pas simplement un produit fabriqué par son salarié mais la force productive de ce salarié, une partie du travailleur lui-même. Il se constitue ainsi un rapport esclavagiste... Rappelons qu'en économie capitaliste sont inaliénables tant les oeuvres de l'esprit que tout ou partie de la personne. Et l'introduction récente dans le droit de dispositions dépossédant les salariés de leur production informationnelle au profit de leur employeur, si elle a été motivée par le souci de défendre les intérêts des classes possédantes, pose des problèmes d'éthique graves et crée des contradictions inextricables. Remarquons que cette relation entre travail vivant et travail mort avait déjà été étudiée au XIXème siècle, mais elle ne concernait alors que quelques aspects marginaux de l'incorporation de tours de mains ouvriers dans quelques machines-outils.

Si l'information est représentation de force de travail, elle est aussi produit du travail. Qu'elle soit oeuvre d'art ou donnée technique. Elle a un coût de production précis mais un prix de vente tendant vers la gratuité. Or les progrès de la technique vont permettre à bas coût et par n'importe qui la reproduction et la diffusion de toute information avec une qualité identique à l'original, qu'il s'agisse de films, de textes littéraires, etc. Si cela ouvre des perspectives grandioses pour une diffusion massive de l'instruction et de la culture répondant au demeurant aux besoins de la société informationnelle, c'est en contradiction avec la politique de marchandisation et privatisation générale imposée partout par les forces économiques dirigeantes. Comment rémunérer les créateurs ? La solution officielle proposée est un système de cryptage généralisé dont on montre aisément qu'à terme il aboutirait à une opacité générale auto-destructrice et sera de toutes façons tenu en échec. Déjà on prélève des taxes reversées aux Sociétés de droits d'auteurs (cassettes audio, CD vierges). Encore une contradiction insurmontable entre le nouveau système technique et l'ultra-libéralisme officiel. Signalons à ce propos une étude très intéressante de Philippe Breton sur les valeurs morales des informaticiens. Les résultats ont été stupéfiants. Ces technocrates apparemment bien intégrés, à l'allure et au mode de vie de serviteurs standards du capitalisme ont été découverts porteurs de valeurs libertaires et partisans de la gratuité ! Ainsi, en contact professionnel permanent avec la nouvelle base matérielle, ils en ont très naturellement exprimé les valeurs évidentes induites, sans en voir toute la signification historique et les contradictions qu'ils vivent par ailleurs.

Diverses études ont montré que l'informatisation conduisait à une préservation de l'environnement. Pour toute l'humanité il s'agit d'un besoin vital essentiel à court et long terme. Or aujourd'hui, les forces dominantes mondialisées, pour tenter de survivre, se lancent dans une course à l'abîme, le profit à court terme étant le seul critère de choix économique ou technique. Au passage on a considéré parfois que les ravages causés à l'environnement dans l'ex-URSS étaient la preuve du caractère non socialiste du régime, l'intérêt général de la population passant au second plan. Une des grandes questions d'aujourd'hui est : quand tout ça finira, dans quel état sera la Terre ?

Brève conclusion

Je conclurai par une remarque optimiste à long terme. Au XIXème siècle, la concrétisation des idéaux des Lumières était utopique, au sens péjoratif du terme c'est à dire irréalisable. Or pour la première fois depuis que les humains existent sur terre, ils disposent aujourd'hui des moyens du miracle grec pour tous. L'histoire de l'humanité depuis ses origines montre que tôt ou tard naîtra la civilisation radicalement nouvelle qui saura enfin mettre ces extraordinaires possibilités aujourd'hui présentes au service de l'épanouissement de tous les humains. Reste à savoir quand et comment. Pour en finir avec ce monstrueux décalage entre les miséres du présent et la richesse du possible selon le beau titre d'André Gorz.

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Décembre 1997