Table des matières

Chapitre IV

La téléinformatique comme technologie intellectuelle

Quel profit pouvons-nous faire du concept de technologie intellectuelle pour apprécier les enjeux du développement de la téléinformatique ? Cette question a partie liée avec deux autres interrogations plus générales :

- Le travail symbolique repose-t-il principalement sur les déterminations matérielles des outils qu'il mobilise ?

- Les technologies intellectuelles fondent-elles les dynamiques sociales ?

Notre ambition, face à ces questions complexes, est mesurée. Nous les aborderons dans la perspective de développements ultérieurs concernant notamment les enjeux culturels de la téléinformatique. Précisons que notre démarche n'est pas démonstrative. Si elle reprend quelques problèmes fondamentaux, c'est plus dans l'intention de mieux faire comprendre au lecteur les présupposés qui gouvernent nos analyses que pour en détailler les articulations. Ceci nous offrira l'opportunité d'évaluer, plus largement les thèses de la nouvelle école épistémologique sur la nature du travail scientifique dans ses relations aux autres sphères de l'activité sociale (politique, notamment). Enfin, un commentaire des travaux de Jacques Derrida à propos de l'archive clôturera ce chapitre : archive en général -modalité de mémorisation collective- et archive "virtuelle" en particulier, laquelle est l'objet d'une pénétrante interrogation sur le dépassement de l'opposition présence/absence, prolongeant l'enquête du philosophe sur la spectralité.

A - Technologies intellectuelles, activité scientifique, dynamiques sociales

Les technologies intellectuelles, quelques principes

Les premiers usages de l'écriture avaient, on le sait, une vocation gestionnaire, calendaire ou généalogique. Quelques millénaires après leur utilisation courante comme mémoire additionnelle à l'oralité, Jack Goody[1] a pu y détecter l'émergence d'une raison graphique, spatialisée, permanente et réflexive. On a, par ailleurs, maintes fois souligné en quoi l'écriture et les opérations symboliques, notamment sur les figures et les nombres, ont conditionné la naissance de la pensée réflexive, philosophique et scientifique mais aussi la formation des premières cités-États[2]. Après quatre siècles, nous commençons à comprendre assez clairement pourquoi une technologie bien matérielle comme l'imprimerie doit être qualifiée de technologie intellectuelle. C'est- à- dire comment, en industrialisant la mémorisation de l'écrit, elle a créé un nouvel espace intellectuel et fait naître des notions aussi inédites que celle d'auteur individuel, d'authenticité, de datation et de catalogage[3]. Certains travaux vont même jusqu'à faire reposer la stabilisation de la Renaissance sur l'invention de l'imprimerie[4].

Plus que son contenu, cette méthodologie interroge l'activité symbolique à partir des instruments concrets avec lesquels elle opère. Elle s'intéresse à la matérialité des truchements et se demande en quoi leur constitution physique les prédestine à ouvrir de nouveaux champs de connaissance ? Dans cette perspective, la philosophie ainsi que les mathématiques sont les enfants de l'écriture, et la production industrielle par série est la descendante de la presse à imprimer. Une longue lignée initiée notamment par Walter Benjamin et Marshall McLuhan a développé, à rebours de la tradition philosophique réflexive, cette enquête sur l'efficacité propre des supports et des moyens, déduisant les finalités à partir des déterminations concrètes des instruments et de la manière dont les acteurs les enrôlent dans leurs projets. Ainsi, l'invention de l'ordinateur mêle indissolublement une généalogie de recherches théoriques sur l'automatisme et une exigence stratégique militaire, auxquels il faudrait ajouter quantité d'autres déterminations comme les affrontements internes à l'équipe des inventeurs.

Prolongeant ces travaux, un courant de l'épistémologie contemporaine, dont Bruno Latour est l'un des meilleurs représentants en France, porte son attention sur les procédures concrètes à travers lesquelles le fait scientifique se construit, se maintient, et négocie sa reconnaissance. Dans cette perspective, les techniques de prélèvements des faits en milieu naturel, leurs transports, leurs traductions en inscription et les traitements concrets de ces inscriptions ainsi extraites sont devenus le centre de l'étude de la production de la science. La notion de "technologie intellectuelle" a ainsi été élevée au rang de principe ordonnateur de la pensée scientifique ; laquelle est devenue ingénierie de conception et d'usage d'instruments de prélèvements, de transports et de travail sur les données en milieu contrôlé, nommé laboratoire. La portée essentielle du concept de "technologie intellectuelle" réside alors dans la potentialisation de la pensée qu'elle autorise. Des jeux inédits sur les inscriptions permettent d'augmenter les connaissances qu'elles rassemblent. Trouver les formes de cartographie adéquates, les symbolisations à plus-value informationnelle, les modalités d'inscription augmentant l'acquisition de connaissances : ceci constitue la visée des technologies intellectuelles opérant toujours par une modélisation à gain cognitif.

Les inscriptions infographiques se révèlent particulièrement propices à ces jeux de comparaisons et de modifications d'échelles. Leur mobilisation grâce à des programmes automatiques, permet, en effet, de les recombiner selon une variété inégalée de paramètres. Aujourd'hui, le numérique assure cette conversion entre quasiment tous les types d'information (textes, sons, images, mouvements, etc.). Les simulations numériques opérant sur des modèles -véritables théories objectivées- de devoir sans cesse revenir au laboratoire pour faire des expériences. Ces variations virtuelles permettent d'augmenter plus facilement le stock de connaissances acquises, en décuplant les informations préalablement déposées dans les modèles.

Internet comme espace coopératif distribué

On a coutume de considérer que le réseau facilite et accélère la communication entre chercheurs. D'où la tendance à le définir comme moyen de communication en oubliant que toute transformation saillante dans les modalités de circulation des connaissances est porteuse, à terme, de bouleversements dans leur élaboration. C'est ce qu'on peut une nouvelle fois vérifier en examinant comment l'usage d'Internet conditionne le décryptage du génome humain. Le généticien Jean-Louis Mandel rapporte qu'en octobre 1996, la revue Science a publié la cartographie de seize mille gènes humains, réalisée par une équipe internationale. L'article comptait trois pages et s'attachait à décrire les méthodes utilisées. La cartographie, quant à elle, n'était accessible que sur Internet. Inscrites dans une symbolique complexe, ces cartes ont un volume tel qu'elles sont impubliables. Seul un support informatique peut les accueillir. Et la fonction du réseau ne se limite pas à stocker l'information dans une gigantesque bibliothèque numérisée. Il permet, grâce à la mobilisation à distance de logiciels spécialisés, d'organiser la recherche, l'identification et le classement d'un clone isolé par tel ou tel chercheur. Celui-ci interroge, via le réseau, instantanément l'une des principales banques de données. De puissants logiciels compareront son clone aux millions déjà déchiffrés depuis des années et lui indiqueront que sa séquence est apparentée à tel gène, dont le code d'identification s'affiche alors sur l'écran. En cliquant sur ce code, il obtiendra une description détaillée dudit gène. Un lien le renverra, éventuellement, à une autre base de données qui décrit les maladies liées à une anomalie du gène en question. Sur le Web, le nombre de serveurs dédiés à l'information génétique se multiplie. Certains sites sont spécialisés sur tel ou tel chromosome : le numéro 3 à San Antonio au Texas, le 9 à Londres. En France, afin de faciliter des interrogations locales par des logiciels maison, l'Institut Pasteur ou des laboratoires du Généthon dupliquent des grandes banques de données sur leurs propres ordinateurs. Chaque nuit, des dizaines de millions d'octets transitent sur Internet afin de mettre à jour ces banques. Le réseau devient une gigantesque bibliothèque en expansion accueillant quotidiennement les millions de nouvelles lettres génétiques décryptées dans les laboratoires du monde entier par des programmes de séquençage automatiques. La célèbre banque Genbank voit doubler, chaque année, le nombre de séquences accueillies. En France, G. Vaisseyx, l'un des directeurs d'Infobiogen estime qu'en l'an 2000, son centre devra héberger un téraoctet (mille milliards de caractères) de données en ligne. Mais, ajoute-t-il, les qualités des programmes permettant d'analyser et de corréler ces données feront la différence entre les différentes banques mondiales. Tout ce travail serait doublement rendu impraticable s'il devait s'accomplir sur support imprimé. Le volume phénoménal d'information rassemblé rendrait sa manipulation physique impossible : il s'agit finalement d'obtenir la séquence totale des trois milliards et demi de "bases" formant le message génétique de l'Homo sapiens sapiens. La consultation de ces informations obligerait les chercheurs à se déplacer vers les centres de stockages dont la mise à jour exigerait un temps de travail sidéral. De plus, les activités basiques de recherche, comparaison, identification seraient tout bonnement impossibles à exécuter sur de tels supports.

Dans ses analyses sur la mécanisation du travail de remémoration, André Leroi-Gourhan rappelait qu'à la différence du fichier bibliographique -permettant déjà de recombiner des informations indépendamment de leur inscription dans des livres- les fichiers électroniques accédaient au statut de mémoires possédant leurs moyens propres de remémoration[5]. L'alliance de la programmatique et de la mise en réseau qualifie ici le média Internet. Celui-ci assure bien l'intensification de cette fonction prothétique mémorielle, étendant les chaînes de transfert et rapprochant comme jamais les acteurs engagés dans une même activité.

Internet devient même parfois une technologie inédite de production distribuée. Le système d'exploitation Linux en est l'un des meilleurs exemples. Diffusé libre de tout droit sur Internet, le code source de ce logiciel de base a été progressivement pris à bras le corps par des centaines d'informaticiens de par le monde, qui n'ont eu de cesse que de le tester sous tous ses aspects, d'en améliorer les performances et d'échanger, via le réseau, leurs résultats. Si bien que ce programme est aujourd'hui moins gourmand en puissance et plus robuste que, par exemple, les produits standards de Microsoft. Le tamisage méticuleux auquel a été soumis ce logiciel surpasse le travail d'équipes d'ingénieurs appointés, certes qualifiés mais en nombre limité et toujours soumis aux contraintes d'urgence.

Utilisé, juste retour des choses, par le quart des sites de la Toile, Linux, comme d'autres logiciels libres[6], est profondément lié à Internet qui agit comme une force productive directe provoquant et organisant l'association coopérative de centaines d'acteurs. Parfaite illustration d'une "intelligence collective" chère à Pierre Lévy, cet exemple nous éclaire sur la constitution du réseau en technologie intellectuelle originale.

Mais la cartographie du génome comme la coopération productive distribuée relèvent d'activités techniques ou technologiques. Il faut observer, que, jusqu'à présent, il est difficile de rapporter directement l'émergence de nouvelles théories scientifiques à l'usage de la téléinformatique. Sans doute peut-on mettre l'accent, par exemple, sur le statut épistémologique de l'expérimentation virtuelle comme nouvelle pratique scientifique, mais rien ne ressemble encore aux liens fondamentaux des mathématiques à l'écriture ou des sciences expérimentales à l'imprimerie. Autant les mutations technologiques sont, quant à elles, bien évidentes, autant n'avons-nous peut-être pas encore assez de recul pour évaluer les bouleversements épistémologiques à attendre de ces nouveaux canaux d'élaboration et de diffusion des savoirs techno-scientifiques. Question à suivre...

L'idéal d'objectivité scientifique

L'idéal scientifique, c'est que la Science parle de manière anonyme, générique, et pas au nom d'une personne physique. Comment ? En publiant non seulement ses résultats mais ses protocoles, de telle manière que chacun puisse refaire l'expérience et se convaincre de la validité des résultats. La science expérimentale est donc nécessairement publique et "publicatrice", voire "publieuse" puisque c'est aujourd'hui comme jamais, la condition de la légitimation du labeur scientifique. De manière iconoclaste -c'est ce qui épice le propos et assure ses valeurs de vérité- Bruno Latour, et les courants qui étudient la production sociale de la science, attirent notre attention sur le fait que "refaire l'expérience" est une proposition abstraite. Pour la concrétiser, il faut disposer d'un laboratoire, pouvoir accéder aux banques de données mondiales, bénéficier d'une ligne de crédits. Ne sauraient faire défaut, en outre, les tours de main assurant la solidité des bricolages montés, mais aussi des carnets d'adresse bien remplis listant les bonnes relations qui assureront la légitimité des projets expérimentaux. Enfin, il est indispensable de convaincre des institutions pour débloquer les budgets ; bref, il faut faire de la politique.

Au terme de l'empilement de ces conditions pratiques, on ne peut que se rendre à la démonstration. Oui, la science est une activité sociale, traversée par la politique et orientant les politiques possibles. Mais qu'en est-il de l'idéal d'objectivité ? Une protection, une digue élevée garantissant le partage de la science et de la politique ? Faut-il, pour autant, considérer la tentative d'objectivité comme une pure construction idéologique assurant la fiction de la séparation science/politique ? Cette tentative, ne recèle-t-elle pas une puissance créatrice incontestable tenant précisément aux contraintes protocolaires de réitération que, péniblement, les scientifiques tentent d'assumer, même si ces règles de jeu ne peuvent être parfaitement satisfaites[7] ?

La sociologie de la science et l'obsession du pouvoir

Les études sociales de la science mettent au coeur du processus d'élaboration des connaissances scientifiques, les dispositifs pratiques, institutionnels et politiques par lesquels le chercheur parvient à enrôler une matière première "naturelle" dans ses montages expérimentaux. Ainsi pourra-t-il construire de solides réseaux de diffusion et réussir à convaincre ses interlocuteurs de la pertinence des résultats obtenus. Cette démarche, et c'est l'un de ses bénéfices incontestables, démontre le caractère profondément humain des sciences et des techniques[8]. Elle fonde la possibilité d'une anthropologie des sciences. La notion de chaînage humain/non humain (les non-humains sont des êtres "naturels", des instruments ou des institutions) est cardinale pour définir la structure en réseaux des faits techno-scientifiques. La "pensée" des chercheurs est ainsi constamment rapportée à ses conditions matérielles d'exercice, indissolublement instrumentale et institutionnelle.

Bruno Latour, par exemple, dans son travail sur Pasteur, nous appelle à prendre avec la plus grande méfiance le supposé "génie" de Pasteur[9]. Mais au terme de ces alliages humain/non humain, c'est le chercheur, comme agent différencié de son environnement, qui disparaît. "L'idée nouvelle" comme le "génie créateur" source d'une découverte constituent, dans cette logique, un effet idéologique, reconstruit a posteriori. D'où l'accent mis sur l'idée que la découverte résulte principalement d'agencements complexes où le hasard, les contacts avec les collègues, le désir de convaincre et l'appétit de pouvoir jouent un rôle majeur. La notion même de "chaînage humain/non-humain/humain" s'efface au profit d'une collusion asphyxiant à la fois objet et sujet. Désormais, c'est le réseau associant les chaînages qui pense.

Dans cette appréhension du concept de "technologie intellectuelle", quasi structuraliste, on pense la création, le surgissement ou l'émergence dans une perspective vitaliste -un esprit collectif, agencé aux autres collectifs et à la machinerie socio-technique, crée "naturellement", par production "buissonnante" comme la vie engendre l'inédit. Ou alors on l'envisage comme réponse paranoïaque au désir de contrôle et de pouvoir. Le rapport de forces devient prédominant. Il possède, de fait, plusieurs figures. Il réfère aux forces sociales que, par exemple, Pasteur doit vaincre pour convaincre (littéralement : "vaincre ensemble") ainsi qu'aux forces logistiques qu'il doit mobiliser pour établir la double circulation, du territoire vers le laboratoire, et inversement. La tentative de domination fait signe aussi vers les forces physiques qu'il doit contrôler pour assurer l'inaltérabilité du vaccin et imposer les protocoles d'usages[10]. Elle concerne enfin, les forces humaines (collègues, hygiénistes alliés, ministres, etc.) qu'il doit "enrôler" pour construire l'artefact "vaccin".

Mais en éclairant -contre l'abord spiritualiste et idéaliste- le versant matériel/politique du travail scientifique, Bruno Latour ne tord-il pas le bâton exagérément en sens inverse ? La science devient une activité purement mécanique d'asservissement à l'amélioration des rapports de forces où l'intentionnalité du chercheur a totalement disparu[11]. L'encerclement quasi militaire des concurrents, par le montage de "boîtes noires" indéformables et l'effort pour circonvenir les centres de pouvoir tiennent lieu de motivations décisives des décisions prises.

D'où vient le projet d'expérience qui recomposera l'horizon d'une discipline ? Du hasard, de méthodes systématiques, exhaustives ? Le "coup de génie" -ou, plus modestement, une idée organisatrice qui redistribue les acquis- ne se conçoit certes pas sans les techniques de traitement des inscriptions, mais pas non plus sans le travail imaginaire, l'expérience de pensée, l'anticipation créatrice d'ordre. Sans doute est-ce salutaire de sauver la "matérialité" du travail scientifique et de mettre à jour les réseaux socio-techniques qui le rendent possible. Mais pourquoi radicaliser ainsi le propos au point d'évacuer la subjectivité des chercheurs et des équipes, leurs différences, leurs spécificités ? La suspension des chaînages, dans ce qu'on appelle communément la "réflexion" personnelle, ne trouve, dans cette perspective, plus aucun espace[12].

L'humain, toujours techniquement équipé, est un être pris dans le mouvement d'extériorisation et d'intériorisation de la technique. Ce deuxième mouvement est délaissé dans la logique de la "construction sociale de la science". Car l'intériorisation est un métabolisme mystérieux. Qu'est ce qui pousse un chercheur, ou une équipe, à faire telle comparaison, à mélanger les inscriptions de telle façon qu'il en résulte un gain cognitif décisif ? On peut se demander pour quelles raisons la dimension imaginaire et personnelle de l'activité scientifique (projets expérimentaux, vérification, importation de concepts, etc.) est-elle, à ce point, déniée ? La liberté de mouvement interne du sujet, la possibilité d'abstraire, fut-ce pour imaginer de nouveaux montages expérimentaux, ne recèle-t-elle pas d'une puissance heuristique indispensable ? Ne suppose-t-elle pas de dégager en soi, fugitivement, un espace libre où viennent se combiner des idées et des mouvements psychiques oubliant et commutant à la fois les technologies intellectuelles ? L'occultation provisoire des déterminations socio-techniques, l'isolement mental est une dimension, fugitive mais puissante, du surgissement du nouveau, un moment privilégié dans la ronde sans fin des interactions qui assaillent, orientent et déstabilisent l'activité de connaissance. La systématisation du concept de réseau vient, ici, oblitérer la reconnaissance de l'espace subjectif. La mise en cause légitime des miracles d'une "pensée" scientifique toute-puissante autorise-t-elle ce retournement ?

Symétriquement, en déniant ou en ignorant le caractère formellement rigide, délimité des objets (êtres naturels prélevés, instruments, etc.) on imagine la dynamique interprétative portée par un tourbillon permanent, mêlant sujet et objet. Fusionner objet et sujet, n'est-ce pas refuser la différence des modalités de manifestation de l'un et de l'autre ?

Par ailleurs, et sous prétexte que les techno-sciences sont "civilisatrices ", on s'évite le souci d'évaluer leurs usages, notamment selon des critères éthiques. Comment orienter un jugement de valeur à propos de tel ou tel projet si l'on se contente de tenir le livre de comptes des conflits d'intérêts et de pouvoir qu'il engendre ? S'il n'y a pas d'intentionnalité, ni d'intérêt repérable dans leurs genèses et leurs appropriations, comment les apprécier ? Tout se vaut : Hiroshima, les autoroutes, le fichage informatique aux côtés du traitement de texte et de l'ingénierie écologique ?

La quête de l'atome relationnel

La nouvelle épistémologie s'apparente au positivisme sociologique : trouver la matière première du lien social. On ne la recherche plus dans une activité fondamentale (le travail), ou une forme originaire (la domination, par exemple) mais en construisant méticuleusement l'écheveau des relations entre groupes humains, institutions et instruments techniques. Cette quête pistant, de proche en proche, les mailles du réseau, et sa complexification croissante, opère comme si chaque chaînon était indépendant des autres, aucune force générale, ne pouvant, par principe, conditionner leur agencement. Or, le social est toujours déjà présent dans la chaîne associant les humains et la technique. Le constructivisme associationniste recherche, paradoxalement, le matériau social ultime et croit l'avoir trouvé dans la séquence relationnelle élémentaire du réseau. C'est comme si on voulait définir le sens d'une phrase à partir de celui des mots qui la compose. On sait qu'une telle entreprise est une aporie, qu'il faut recourir à un ailleurs du langage, à l'expérience vécue en l'occurrence, pour asseoir la signification. Quel est l'ailleurs de la chaîne humain/non- humain ? C'est l'ensemble des rapports sociaux, que l'école des réseaux socio-techniques n'ignore pas d'ailleurs, mais qu'elle tente de circonscrire en faisant comme s'il était théoriquement possible d'en démêler l'écheveau. Symétriquement, on pourrait tout aussi bien montrer, dans une perspective "fractale", que chaque séquence élémentaire condense les enjeux de l'ensemble des réseaux qu'elle dessert. Question méthodologique complexe à laquelle nous n'apportons pas de réponse élaborée. Mais il nous semble que l'associationnisme intégral ne contribue pas plus à expliciter la complexité de ces jeux de renvois.

Les technologies intellectuelles fondent-elles les dynamiques sociales ?

La discussion sur les technologies intellectuelles ne se limite pas au champ de l'activité scientifique. Très souvent, l'usage de ce concept est adossé à une conception générale du dynamisme social qui fait jouer à l'activité symbolique (traitement des signes) un rôle central. Or autant ces vues ont une vertu heuristique enrichissante dans l'aire épistémologique, autant leur généralisation au fonctionnement social pose d'épineux problèmes. Nous nous limiterons à résumer leurs lignes de forces, afin de poursuivre, ultérieurement, une réflexion sur les enjeux culturels des technologies numériques. Si, de manière générale, les dynamiques techniques sont cumulatives et engendrent, par conséquent, une compétition dans laquelle la performance (rapport entre input et output) tranche en faveur des systèmes techniques les plus récents, ce mouvement prend une dimension particulière avec les technologies intellectuelles. Pourquoi ? Parce que, plus que toute autre technologie, ce ne sont pas des outils mais des milieux. Sans doute cela est-il vrai pour toutes les techniques, mais cette caractérisation vaut tout particulièrement les concernant. Elles instituent un nouveau milieu intellectuel et mental (mental désigne des dispositions plus générales qu'intellectuelles, des mécanismes mixant des schèmes opératoires et des orientations psychologiques, des "conceptions du monde"). Dès lors, dans ce nouveau milieu, l'objectif n'est pas de résoudre à moindres frais d'anciens problèmes, mais d'en énoncer de nouveaux, auxquels les équipements récents viendront offrir leur efficacité. Par exemple, même s'il a été inventé pour cela, l'ordinateur ne se contente pas de calculer plus vite. En effet, pour atteindre cet objectif opérationnel, un nouveau stade dans l'histoire des automatismes a été franchi, stade que nous nommons quasi réflexif[13].

S'ouvrent alors de nouveaux champs à l'investigation scientifique, tels que les mathématiques expérimentales ou la modélisation numérique de comportement d'objets. Poussant à l'extrême cette logique, de nombreux courants estiment que la fonction socialement structurante des technologies intellectuelles surpasse celle des technologies énergétiques/mécaniques. Dans la mesure où ils conditionnent les formes de la mémoire sociale et constituent les technologies de la connaissance, les systèmes symboliques et les technologies intellectuelles qui les mettent en oeuvre seraient la source première de la dynamique des civilisations. Cette idée est le présupposé explicite ou implicite, par exemple, des prosélytes d'Internet. Il n'est pas dans notre intention d'analyser ici dans le détail ces hypothèses mais de rappeler que nombre d'analyses contemporaines -sur le phénomène de mondialisation, spécialement[14]- s'appuient, implicitement ou explicitement, sur cette prépondérance.

Ces analyses ont eu un effet décapant et ont nourri une réflexion innovante dans plus d'un domaine. Elles suscitent, aujourd'hui un mouvement de balancier qui, à nouveau prend ses distances à l'égard d'un abord purement empirique du fonctionnement des médias. À leur encontre, le reproche (fondé nous semble-t-il) de positivisme affleure. Les techniques de production, de gestion, et de transport des signes sont-elles les facteurs premiers qui rendent compte de leurs significations comme de leurs fonctions sociales ? L'écriture hier, les réseaux numériques aujourd'hui, ont-ils partout et à toute époque, les mêmes enjeux ? Dans quelle mesure les systèmes socio-politiques qui les accueillent et les développent, ne les marquent-ils pas aussi profondément ? Enfin, ne doit-on pas considérer que des technologies particulières s'imposent parce qu'elles sont utilisées par certains centres de pouvoir dans les affrontements qui les opposent à leurs concurrents ? L'exemple qui suit illustrera cette hypothèse.

La fondation théologique Golpayeni, l'une des plus conservatrices de Qom (la capitale religieuse de l'Iran) s'est équipée de batteries d'ordinateurs, d'origine américaine[15]. Leurs mémoires rassemblent plus de deux mille volumes relatifs au fiqr (droit musulman, chi'ite et sunnite). Depuis 1995, le centre s'est abonné à Internet. Comment expliquer que Qom, qui a réussi à faire interdire la réception satellitaire, de même que la communication téléphonique mobile en Iran, se précipite sur l'informatique documentaire en réseau ? Les affrontements qui opposent le "clergé politique" au haut clergé traditionnel sont à l'origine de cette initiative. Le haut clergé risque, en effet, d'y perdre le monopole de l'interprétation des textes (ce qu'il accomplissait avec peu de compétences, semble-t-il). On rappelle que la dimension juridique dans l'islam (ce qui est autorisé ou non dans la vie sociale) comme dans d'autres religions d'ailleurs, est centrale. L'exégèse assure donc un pouvoir irremplaçable. Si tout un chacun, via les réseaux, peut accéder directement au corpus consignant le fiqr, ceux qui en ont le monopole, c'est-à-dire en l'occurrence le haut clergé, voient leurs prérogatives vaciller. Un chercheur iranien explique qu'en fait, les ordinateurs participent au dessein du régime islamique qui est de prendre le pouvoir religieux aux grands ayatollahs. Khamenei, devenu à l'époque président de la République, cherchait à mettre au pas le clergé chi'ite en l'assujettissant à l'État. Et pour ce faire, il souhaitait affaiblir le contre-pouvoir religieux en favorisant le clergé intermédiaire. L'objectif était de faire émerger de nouvelles instances basées sur le moyen clergé et de concurrencer ainsi celles que contrôle le clergé traditionnel. D'où la mise en place d'une machine de guerre pour substituer au "pouvoir des religieux conventionnels" celui des "religieux politiques". L'enjeu est aussi très matériel : il s'agit de faire rentrer dans les caisses de l'État les sommes considérables récoltées par le clergé. On comprend aisément pourquoi l'ouverture à Internet est favorisée par le gouvernement.

Ces affrontements peuvent être interprétés de deux manières :

- une technologie intellectuelle (les banques de données accessibles par réseaux) est l'agent essentiel d'une redistribution des rapports de force,

- une technologie intellectuelle est utilisée par l'un des camps pour asseoir son pouvoir.

Il serait assez imprudent, ici, de certifier la première hypothèse. Peut-être pourra-t-on lire dans trente ans que les réseaux ont joué un rôle fondamental dans la laïcisation de l'État iranien. D'ailleurs, rien n'oblige à choisir l'une de ces thèses contre l'autre. On peut parfaitement considérer que l'usage de l'informatique documentaire recompose les rapports de force dans le clergé parce que l'un des protagonistes prend le risque de faire jouer cette force. Après tout, est-on sûr que cette initiative ne joue pas, finalement, contre ceux qui la mettent en oeuvre ? Démocratiser l'accès aux textes consignant l'exégèse de l'Islam, cela n'engage-t-il pas, à terme, un affaiblissement du pouvoir des intermédiaires en général ? Ceci n'implique pas, mécaniquement, que le clergé politique creuse sa propre tombe, mais qu'il se contraint, à terme, à devoir s'adapter à ce futur contexte. Par ailleurs, la mise en cause, par les technologies numériques, des intermédiaires spécialisés est une question assez fondamentale. C'est, en effet, l'un des caractères majeurs d'Internet dont nous avons déjà eu l'occasion d'apprécier l'ampleur et la portée.

Conformation physique d'un média et efficacité symbolique

Les significations et fonctions d'un système symbolique sont-elles principalement déposées dans sa constitution physique, dans les procédés de fabrication et de diffusion ? Tout en maintenant la pertinence d'une telle interrogation sur les supports médiatiques et les réseaux d'expansion, on peut aussi observer que la consistance matérielle d'un instrument, d'un média n'est pas une donnée aussi évidente qu'il y paraît. Où commence et où finit la matérialité d'un média ? Celle-ci n'est-elle pas aussi un enjeu de pouvoir et un effet culturel ? Ou, dit autrement, doit-on refermer un système symbolique sur sa constitution matérielle, indépendamment des fonctions sociales qu'il accomplit ?

Toute une tradition de la sociologie des techniques s'est attachée à l'étude du mouvement inverse qui façonne les outils à travers leurs usages. Plutôt que de considérer la forme concrète du média comme déterminant un usage, on privilégie alors la malléabilité des instruments dont l'usage transforme le programme de fonctionnement. Et cette logique est particulièrement sensible à notre époque où un nombre croissant d'objets et de dispositifs ne contiennent plus en propre leurs fonctions, mais les font émerger dans une mise en réseau avec d'autres systèmes. Le chaînage (chaîne du froid, chaîne audiovisuelle, chaîne informatique) devient le mode privilégié d'existence d'objets déformables, pliables, constitutivement paramétrables. L'ordinateur en est l'exemple type : système évolutif, dont on ne peut prévoir toutes les fonctions, lesquelles s'inventent avec l'évolution du système lui-même soumis à la pression des usages et des détournements. On entre dans un cercle vicieux. Si la forme ne rend plus compte du projet, si l'objet ne détermine plus fidèlement son usage, sur quoi fonder une analyse "médiologique", par exemple ? Signalons, sans approfondir, que le concept de relation transductive, proposé par Gilbert Simondon (que reprend Bernard Stiegler dans La technique et le temps[16]), définie comme relation qui constitue ses termes, permet de lever l'aporie qui se présente dès que l'on renverse les causalités habituelles pour y substituer une détermination par les conséquences[17].

La mise en cause du déterminisme technologique participe du même refus d'un simple renversement de causalité entre le technique et le social. Cette objection dénie que les dimensions symboliques soient ciselées par l'ordre technique. Elle plaide pour la prise en compte d'une pluralité de facteurs dans l'émergence d'un système technique[18]. Dans cette optique, le politique, par exemple, n'est pas le servant d'un système technique médiatique, mais le façonne aussi. Face à ces vastes questions, contentons-nous d'une remarque générale. Les analyses médiologiques, souvent brillantes et stimulantes, considèrent que les faits socio-techniques possèdent une vocation automatique à se généraliser en conservant leur pureté. On isole alors leurs caractéristiques techniques et on les transforme en principes d'organisation sociale[19], alors que les mouvements d'extension des innovations sont incomparablement plus complexes[20]. McLuhan inférait déjà, par exemple, des propriétés de l'électricité -disponibilité, instantanéité, maillage a- centré du territoire- un modèle théorique de ville décentralisée, ruralisée où l'on croît reconnaître l'inspiration des contempteurs comme celle des adorateurs des réseaux numériques. Avec ce type de déduction, on ne comprend pas d'où viennent les forces qui amplifient, comme jamais, l'urbanisation, sauf à les considérer comme de purs archaïsmes.

À cette problématique, on peut opposer qu'il n'y a pas lieu de chercher des causes premières -et encore moins unique- dans une dynamique d'émergence interne à des systèmes complexes où logiques techniques, sociales et systèmes symboliques interfèrent. C'est au moins une leçon épistémologique qu'on peut retenir du connexionnisme moderne qui a permis de concevoir le phénomène d'émergence d'ordre comme produit de l'interaction coopérative d'agents autonomes. Aucune théorie générale ne dispense de l'étude de configurations historiques particulières et ce qui vaut pour l'imprimerie ne se déplace pas automatiquement à la photographie ou à Internet. Nous verrons, en particulier, dans le dernier chapitre, qu'il est discutable de postuler que les télé-technologies marquent culturellement nos sociétés de manière univoque.

B - Réseaux, information, travail symbolique et travail "immatériel"

L'information est-elle immatérielle ?

Aujourd'hui, l'idée générale de la suprématie des systèmes symboliques se renforce d'une série de partis pris qui se veulent de pures constatations telles que la croissance des transactions dites "immatérielles", la part symbolique dans les flux d'échanges, l'assomption des connaissances comme vecteur d'orientation décisif de nos sociétés. Or dans les réseaux numériques, par exemple, tout passe évidemment par des systèmes de signes (textes, graphiques, images, sons, liens hypermédias...). Ainsi la forme s'harmonise au contenu : le réseau vu comme espace élargi d'échanges symboliques -le multimédia- accueille l'enveloppe du lien social, épurée de ce qui résiste à un conditionnement numérique : la présence corporelle. Le mouvement dès lors s'auto-entretient : "l'immatériel" abreuve les réseaux et ceux-ci se gonflent en irriguant cette matière ductile à souhait, au point de sembler occuper tout l'espace public (et privé). On passe de l'affirmation d'un lien entre les techniques de déplacement matérielles (routes, fleuves,...) et de signes (écriture, imprimerie, télégraphe,... réseaux numériques) à une inversion de priorité, le transport des signes devenant, lui seul, stratégique. Or, une étude attentive montrerait une croissance conjointe des flux informationnels sur les inforoutes et matériels sur les grandes voies du commerce mondial. Il est vain de rechercher un supposé facteur "immatériel", déterminant dans l'organisation des échanges (de signes et de choses). En revanche notre attention doit se concentrer sur les mutations qui saisissent le transport des signes pour tenter de le rapprocher du transport des choses, autre manière de décrire la tendance à l'augmentation de l'incarnation dans la présence à distance.

On voudrait discuter ici plus en avant la notion d'immatérialité de l'information. Les réseaux territoriaux classiques (routes, chemin de fer,...) qui assurent le transport des marchandises-choses convoient indissolublement des agencements matériels et l'information qu'ils emprisonnent. Expédier une machine, c'est envoyer l'information qu'elle encapsule dans ses rouages, c'est adresser un programme d'usage. À ce stade, l'information ne se distingue pas de la matière. En revanche, on se laisse souvent aller à affirmer que les réseaux informationnels -séparant l'information d'une matière qui la contiendrait- convoient de l'information comme pure immatérialité. On oublie alors la matérialité des réseaux eux-mêmes pour ne retenir que l'encombrement matériel infime de l'information numérisée ou l'extrême rapidité de traitement des flux électromagnétiques et photoniques. On élimine les chaînages qui traduisent et conduisent les messages d'un point à un autre. Qu'est ce que la transmission d'une image sur le Web, par exemple, si l'on fait abstraction de la numérisation comme technologie intellectuelle, de l'ordinateur pour effectuer ces calculs et conduire les commutations sur le réseau, de la ligne téléphonique pour la transporter, de l'institution France Télécom pour concevoir, installer, vendre ce transport, et d'une quantité d'autres médiations dont la liste occuperait des pages entières ?

Or l'information, comme la communication, se réalise comme rapport social grâce à la mise en commun d'un élément tiers qui assure le lien. Relier ce qui est disjoint, c'est l'opération symbolique en tant que telle. Cette conception matérialiste de la relation suppose un entre-deux concrétisant l'union d'entités séparées, sans quoi le lien devient une opération totalement mystérieuse. Métaphore chimique : la mise en commun d'électrons, dits "covalents", assure la liaison entre atomes. Sans partage d'un même, pas de liaison. L'information, définie comme différence produisant une autre différence (Bateson), suppose ce partage d'un même. L'existence d'un milieu accueillant ce même conditionne, à chaque étape, la propagation de différence. Le son émis qui atteint l'oreille déclenche des influx, alerte des circuits neuronaux, provoque l'émergence du sens. Dans cette propagation, et surtout si l'on élargit l'éclairage aux dispositifs de transport de l'information, tout est matériel jusqu'à la sémiose (l'émergence du sens)[21] : l'image affichée sur l'écran, sa conversion numérique, son transport sur une ligne du réseau, son affichage sur un autre écran, et là, par franchissement d'un saut, par "sublimation", son interprétation par un sujet, c'est-à-dire le fait qu'il en soit affecté. L'objectif devient alors, à ce stade, subjectif.

Il faut mettre fin à l'idéalisation de la communication et donc, par le même mouvement, de l'information[22]. À l'analyse de la communication comme forme supposée pure, il convient de substituer -comme le font de nombreux courants de recherche- l'examen des dispositifs de production, transports, réception de l'information, indissolublement technique et sémantique (donc affectif).

La supposée qualité immatérielle de l'information s'appuie aussi sur l'idée que l'information véhicule l'événement et donc le remplace dans une certaine mesure. Mais si le message peut représenter l'événement, s'il peut le déplacer jusqu'au cerveau des destinataires, c'est uniquement grâce à l'existence de réseaux de diffusion déjà engagés dans l'émergence de l'événement lui-même et qui construisent l'information afférente. La prise de la Bastille annoncée aux Indiens d'Amérique n'aurait eu aucun effet. Je peux, sur Internet, informer tout le monde que la Terre va être détruite dans vingt ans par une énorme collision avec un astéroïde géant. Pour être cru, il faut d'une part que j'aie accès au média -et que celui-ci fonctionne- et de l'autre que je dispose d'une confiance reposant sur une longue chaîne d'accréditations préalables. Couper le message des réseaux potentiels de diffusions, et donc d'un complexe de désirs, d'intérêts, de rapports de forces, relève d'une vue assez idéaliste. L'appropriation de l'information ne relève pas d'une logique de l'usage (unicité, perte, altération, dégradation) car ce n'est pas une chose. Mais sa diffusion n'est pas pour autant "immatérielle", car sans les réseaux qui l'acheminent, l'information demeure une promesse en attente de réalisation. Lorsqu'on couple l'information aux réseaux qui la produisent, l'entretiennent, la conservent et la diffusent, on conçoit plus facilement que la nature relative de l'information -non pas une chose mais un rapport social par l'intermédiaire de choses- n'empêche nullement qu'elle soit le fruit d'un travail personnel et institutionnel inséparablement matériel et subjectif.

L'affirmation de la suprématie de la connaissance dans les fonctionnements sociaux véhicule souvent une conception purement transactionnelle de la connaissance, détachée de ses rapports à l'action collective. Un réseau informatisé d'échanges de savoir, par exemple, combine une transmission (proposition sur le réseau) et une offre d'action (transfert effectif d'informations). Cette deuxième opération peut avoir lieu éventuellement sur le réseau s'il s'agit d'apprentissage symbolique (étudier une langue, programmer dans un nouveau langage informatique, etc.). Dans cet exemple, le media (réseau numérique) est approprié pour convoyer à la fois l'information (l'offre de formation, la demande d'un apprentissage) et l'action d'apprentissage. Lorsque cet apprentissage s'effectue sur une matière symbolique (travail sur des signes), le réseau cumule donc les fonctions de communication et d'expérimentation. Mais s'il s'agit d'apprendre la poterie, ou la soudure à l'arc, l'information, même si elle se rapporte à l'action, s'en distingue nécessairement. De même, par exemple, s'il s'agit de prendre des décisions politiques dans une communauté territoriale. Il n'y a pas d'intelligence sans rapport entre transmission de connaissances et expérimentation en actes. Il est entendu qu'un échange d'informations (formule par laquelle la cybernétique des années quarante définit la communication[23]) est aussi une action, mais limitée au cadre formel du canal qui héberge la transmission.

Information, subjectivité et permanence

Y aurait-il donc un "autre" de l'information ? Ce serait tout simplement la part de l'expérience qui échappe à la formalisation, à la capture par un système de signes, ou plutôt qui ne se confond pas avec cette capture : résistances dans l'affrontement à la matière, perceptions, imprévisibilité des rapports sociaux, destin des subjectivités en relation dans des collectifs, etc. Même si l'univers de l'échange formel d'informations à distance accueille une part croissante de l'expérimentation collective, il ne la résume pas complètement. Il délaisse ce qui appelle le rapport physique, la co-présence des corps (même si cette co-présence se redéfinit aussi dans le développement de la présence à distance) ainsi que, aujourd'hui encore, de nombreux secteurs industriels oeuvrant dans la transformation de la matière. Les segments qui relient information et action s'inscrivent de plus en plus dans des réseaux, mais ils ne se confondent pas avec cette inscription. La propension à projeter un doublage, par réseau virtuel, de la vie sociale élimine la multi-dimensionalité de l'activité collective. Elle la réduit à son versant informationnel et, bien souvent, détache ce versant du cadre pratique (institutionnel, relationnel, affectif) sans lequel cette activité s'asphyxierait. Il faut tout un système d'accompagnement relationnel plus ou moins direct (coup de téléphone, téléconférence... ou visite) pour que la relation par réseau ne s'assèche pas.

Une autre conception de l'information est apparue, propulsée par le développement du cyberespace. L'information serait, en tant que telle, une subjectivité en acte. Et ses caractéristiques essentielles deviendraient la mutabilité, la malléabilité, l'obsolescence, l'hybridation. Bref, sa valeur s'accroîtrait au fur et à mesure qu'elle se rapprocherait d'une existence vivante[24]. Il y a une métaphysique de l'incorporation qui fait l'impasse sur les modes d'existence de la subjectivité, comme si celle-ci pouvait transfuser avec l'objet créé et éliminer la phase personnelle. Ce qui se déplace (ou qui déplace) c'est le média, pas le médiateur. Dans cette logique, l'information joue contre ses supports, contre tout ce qui fixe, retient, fige. Elle s'accomplirait dès lors qu'elle rejoindrait le mode d'être de l'affect. Message et messager sont alors reliés sans rupture de continuité, dans une logique qui n'est pas sans rappeler les réseaux pensants, tissés de chaînages humains/non humains, chers à Bruno Latour. L'univers du cyberespace révélerait le stade suprême d'existence déterritorialisée de l'information. Or nous verrons plus loin, que les questions de la permanence, de la séquentialité, des limites, de la sélection et du contexte s'y posent toujours.

Finalement, on ne reconnaît pas l'immobilité, la permanence et la finitude formelle d'une proposition (artistique, philosophique, littéraire aussi bien que d'un mécanisme technique) comme source de puissance générative. Le passage où la vie humaine s'incarne dans l'inorganique n'est alors qu'une dégradation. À dissoudre ce moment dans le flux ininterrompu des échanges, à dénier son caractère spécifique de suspension du temps (l'objet comme fixation temporelle) pour ne porter l'attention que sur les processus herméneutiques qui progressivement écrivent, hors de l'objet, son avenir, on refuse à l'objet ou au message son genre spécifique : finitude formelle et infinitude herméneutique. Mais la deuxième serait mort-née sans la première. Par exemple, si le programme de jeu d'échecs (activité humaine extériorisée, encapsulée dans un programme) invente une nouvelle dimension de ce jeu (de nouvelles règles de compétition homme/machine, par exemple), c'est parce qu'il se matérialise dans un système inorganique, extérieur, indépendant et qui peut être mobilisé à souhait, égal à lui-même (ce qui ne peut être le cas pour un joueur humain). La multiplicité d'usages potentiels du même objet, permet le développement de son destin. De même, l'infinité des interprétations possibles du même message formel est à la source de l'intersubjectivité.

Le travail intellectuel est-il immatériel ?

En quoi le travail intellectuel fonderait-il la diffusion d'une supposée culture de l'immatériel, et notamment du "travail immatériel" ? Affirmer le caractère instituant des instruments du travail intellectuel nécessite d'éviter un malentendu : ceux-ci reposent sur des facteurs bien matériels (stylet, papier, presse à imprimer, ordinateur, serveur de réseaux, etc.) et nécessitent un labeur. Le travail sur les signes est bien, pour partie, un travail matériel, de même que tout travail sur la matière est pour partie intellectuel. Seule la cible change : des signes à la place d'objets pesants. La définition axiomatique de la production informationnelle se dérobe toujours : une information doit s'inscrire sur une matière, sinon elle demeure pur acte de pensée. Et symétriquement, la production industrielle d'objets pesants, indéformables (automobiles, maisons, etc.) inclut toujours une dimension informationnelle. Cela dit, on doit différencier, sous cet angle, un roman et une poutrelle d'acier, par exemple. Une fois qu'est stabilisé un système de publication (pages, chapitres, sommaire, par exemple) en symbiose avec des modalités collectives de diffusion et d'appropriation, la portée littéraire du roman ne dépend pas mécaniquement du type de papier sur lequel il est imprimé. (Bien que la nature du papier, la typographie, le type de reliure ne soient pas non plus des éléments à négliger dans sa portée sémantique et dramatique. Mais admettons ici ce raccourci, discutable selon d'autres critères). La démonstration pourrait être encore plus convaincante à propos de la musique enregistrée (disque vinyle et CD). Une poutrelle, quant à elle, ne peut être appréhendée en dehors de son matériau et de sa forme propre, lesquels sont coextensifs à son existence comme poutrelle. Dans la production informationnelle, ce qui prime c'est le système de signes et non le type de support. Cette -relative- distinction entre forme et sens ne vaut précisément que pour les productions intellectuelles (textes, graphiques, images, hypermédias, etc.)[25].

La notion de travail "immatériel" trouve en revanche, une pertinence lorsqu'on la rapporte aux segments purement relationnels du travail collectif, au travail communicationnel dans ses dimensions interpersonnelles, non directement, médiatisé par des appareils techniques et institutionnels. Nous sommes ici en présence de deux positions radicalement opposées. La première, à la suite des travaux de l'école d'anthropologie sociale de la science, insiste sur l'impossibilité de différencier, dans une activité productive, subjectivités humaines d'une part et dispositifs techniques et cadres institutionnels, de l'autre. La deuxième position met l'accent, en revanche, sur le contenu relationnel, affectif, subjectif de cette activité dans le contexte du post-fordisme, sans toujours accorder la place qui lui revient aux réseaux socio-techniques. On le verra, l'invocation des réseaux numériques et de l'informatisation vaut alors, dans ce dernier contexte, assurance de l'immatérialité du travail et suprématie de la connaissance comme force productive. Il nous semble, qu'effectivement, on doit faire sa place à l'intersubjectivité dans le travail coopératif et ne pas le réduire à la mise en oeuvre de procédures "matérielles", comme nous y conduit la logique des "réseaux pensants". Mais tout en reconnaissant l'autonomie non réductible du travail relationnel on ne saurait l'isoler, ni même peut-être l'appréhender, hors de son outillage pratique, c'est-à-dire techno-institutionnel. Les conditions contemporaines de ce travail communicationnel exigent, sans doute plus qu'auparavant, d'étudier simultanément ses versants techniquement médiatisés et ses versants informels.

Travail en réseau et subjectivité productive

Le développement des réseaux est couramment rapporté au caractère stratégique du travail intellectuel dans nos sociétés. De nombreux travaux ont défriché ces transformations en cours. Mais revenons d'abord sur cette question : le travail intellectuel -dont une partie croissante consiste en opérations sur les signes- peut-il être identifié à un travail "immatériel" ? On l'a vu, le travail sur les signes[26] met en oeuvre des moyens, on ne peut plus matériels (imprimés, téléphone, enregistrements, ordinateurs, réseaux numériques, etc.). Ceux qui parlent de "travail immatériel" ne visent pas exactement cela. Ils désignent une activité de type réflexif, relationnel et affectif : l'intelligence dans ces dimensions imaginatives, créatrices, culturelles et relationnelles mise au service des nouvelles conditions productives (réactivité, anticipation, capacités d'adaptation, etc.). Dans cette perspective, le travail vivant serait devenu plus indépendant de la régulation fonctionnelle[27] déposée dans la machinerie industrielle et mobiliserait, en revanche, plus nettement qu'auparavant des technologies mentales, symboliques et des comportements communicationnels. Dans cette perspective, des qualités proprement sociales, détenues en propre par les agents (intelligence des situations, compétences cognitives, capacités relationnelles, imagination) rendraient compte de leur productivité au sein d'organisations collectives à même de les faire fructifier[28] dans et en dehors du temps de travail (si tant est que cette séparation soit toujours pertinente).

Par ailleurs, "l'immatérialisation" du travail est quasiment toujours rapportée à l'emploi intensif de la téléinformatique[29]. S'effectuant toujours plus en mobilisant des technologies intellectuelles numériques (traitement de texte, courrier électronique, logiciels de travail collectif, etc.), il tend à se concrétiser à s'inscrire dans des formes que l'informatique peut traiter, transporter, intensifier. Tout un pan de la communication informelle est traduit et mémorisé. Les numéros téléphoniques des destinataires des appels sont enregistrés par les autocommutateurs, le courrier électronique tend à se substituer aux conversations téléphoniques et s'archive automatiquement, etc. D'où ce paradoxe : plus le travail intellectuel devient stratégique, plus il se concrétise dans des dispositifs matériels et plus on l'appréhende comme travail immatériel. Ce paradoxe n'est peut-être qu'apparent, car si l'on examine le contenu de ce travail "communicationnel", on s'aperçoit qu'il suit une double logique de formalisation et d'invention. Cette voie de formalisation, on la repère dans toutes les activités (gestion, comptabilité, etc.) où des programmes informatiques viennent substituer, et souvent contrôler, le travail humain. Mais, dans les pores de ce travail et à sa périphérie, s'inventent des procédures communicationnelles inédites qui appellent, en permanence, des compléments humains informels. (On retrouve, ici encore, le mouvement aperçu au chapitre I, qui relie l'imitation imparfaite et l'invention cognitive).

Observer une tendance à formaliser le travail communicationnel n'implique ni que la formalisation ne le capte totalement, ni que de nouvelles zones informelles n'apparaissent parallèlement. D'où l'hypothèse selon laquelle la matérialisation du travail intellectuel -fruit de sa technologisation- irait de pair avec le développement de procédures relationnelles humaines d'ajustement, de négociation, de conviction ou de séduction, procédures effectuées en proximité ou à distance, dans l'espace formel du travail (lieux et horaires) ou en dehors de ce cadre.

Présence à distance, appartenance et relation de proximité

On a vu -en particulier au chapitre I- à quel point se raffinent les dispositifs gérant le travail collectif et s'accroissent leurs capacités à exprimer les conditions sociales de la coopération. Soulignons une nouvelle fois que la mise à distance contraint à formaliser une part des relations sociales auparavant "naturelles" et que, parallèlement, elle invente de nouvelles modalités communicationnelles. La coopération à distance offre donc un cadre inédit à l'étude de l'intersubjectivité en situation d'éloignement. L'approche dite de "proxémique virtuelle"[30] -notamment à propos des espaces collectifs de travail- offre un cadre stimulant pour mieux observer comment le travail linguistique et relationnel se concrétise lorsqu'il s'effectue, justement, à distance et par le truchement de réseaux numériques. Nous avons ici en vue les travaux -tel que DIVE, déjà cité- qui mettent à profit l'ingénierie informatique pour concrétiser (et inventer) des fonctions abstraites de présence. Cette approche déploie une série de questions vives : comment se combinent les segments durs et les segments mous dans le travail relationnel, comment s'établit la coopération, comment se métabolisent les dimensions affectives dans le filtre des réseaux numériques ? La formalisation des transactions l'emporte-t-elle sur la spontanéité et l'invention de protocoles relationnels inédits ? Porter une attention particulière au fonctionnement des interfaces -dispositifs et logiciels- autour de la synthèse des activités communicationnelles semble être aussi une direction prometteuse. Cette abstraction des fonctions de présence risque-t-elle de jouer à l'encontre des dimensions psychoaffectives ? Comment sont-elles contournées et complétées par des relations traditionnelles (rencontres, séminaires, par exemple) ? Ces aspects rendent concrète la mobilisation relationnelle et affective croissante qu'exige le travail intellectuel coopératif, dans le contexte du travail en réseau.

Par ailleurs, ces questions relatives à l'univers du travail entrent en résonance avec des interrogations plus générales concernant les rapports entre l'échange à distance d'une part et l'engagement relationnel et institutionnel, de l'autre. À quoi s'engage-t-on par un acte de communication à distance ? On sait que, en dehors même des situations à caractère performatives, n'importe quel énoncé lancé dans une messagerie, même anonyme, engage l'énonciateur. Mais à quoi ? Auto-évaluation, fonction miroir, observation des effets du message sur les autres personnes connectées, les incidences sont d'une grande variété. Il est donc difficile donc de qualifier, de manière générale, la nature de la rétroaction dans un réseau. On peut néanmoins penser que cette communication est d'autant plus chargée d'enjeux qu'elle est chevillée à une participation concrète, à une expérimentation collective des effets de telle ou telle proposition. C'est la notion de degré d'appartenance qui est ici décisive. On n'appartient pas de la même manière à un "groupe de discussion" et à un séminaire professionnel permanent, par exemple. La notion de communauté virtuelle regroupe des relations d'une grande hétérogénéité, telles que la rencontre fortuite et (cas extrême) unique, le regroupement autour d'un centre d'intérêt (et donc le renouvellement régulier de l'échange), ou encore le doublage d'une relation sociale classique par une télé-relation virtuelle (comme avec le téléphone). Les relations entre le dire et le faire offrent, dans ce contexte, un nouvel éclairage.

Quelles incidences, l'éventualité d'un contact de visu a-t-elle sur la communication à distance ? Si l'échange se déroule dans un même cadre institutionnel, le déroulement et l'intensité de la communication en seront redéfinis. De même la garantie de réédition de l'acte de communication en modifie-t-il profondément la teneur. On devrait pouvoir construire une graduation des intensités relationnelles, sur Internet et d'autres réseaux, allant des plus faibles (contact aléatoire, par exemple) aux plus fortes (combinaison de rapports de proximité et d'usage de réseaux locaux) en passant par toutes sortes d'engagements limités (participation à des groupes de discussion, à des jeux en réseaux, etc.). Ces graduations ne se situent pas totalement sur l'axe proximité/éloignement. La communication exclusivement par réseau peut donner naissance à des appartenances fortes (idéal des "communautés virtuelles").

L'appartenance forte basée sur la proximité (professionnelle, éducative, associative, etc.) peut se recouper avec la présence collective à distance (c'est le cas des mediaspaces installés dans un même bâtiment). Mais il est encore difficile d'énoncer des principes généraux sur la manière dont la communication collective à distance rejaillit sur le fonctionnement de collectifs à fort degré d'appartenance, comment elle redistribue leurs activités cognitives et relationnelles et influe sur leur productivité[31].

C - Archive virtuelle, archive spectrale

Pourquoi, dans la perspective d'une réflexion sur l'inscription, solliciter le livre de Jacques Derrida, Mal d'Archive[32] ? Le texte de la conférence du philosophe "déconstructionniste" représente une tentative inédite, dans l'horizon freudien, de mise en rapport de la mémorisation vivante et des techniques "archivales" prolongeant, à l'extérieur, la fixation mémorielle. Cette approche offre, de plus, l'occasion de poursuivre une réflexion sur la "spectralité" à l'heure des spectres numériques modernes. Finalement, le livre fait apparaître que l'archivage, dans ses rapports aux techniques archivales, est une condition de la "ré-flexion" proprement dite, de la mise à distance, qu'elle est productrice d'un dialogue intérieur. En cela, ajouterons-nous, elle s'oppose à l'accélération de la rotation des inscriptions, au culte de l'éphémère, à la valorisation de la circulation au détriment de l'interprétation ; bref, elle balance l'éloge du réseau par l'insistance sur le travail herméneutique local.

Archive, rétention vivante et consignation matérielle

Archiver, c'est "consigner", écrit Jacques Derrida, mettre en réserve en "rassemblant les signes"[33]. Geste systémique, "coordonner en un seul corpus", mais aussi temporel "synchronique", rendre accessible en un même lieu, donc en un même temps. Question politique, dit Jacques Derrida. "Nul pouvoir politique sans contrôle de l'archive, sinon de la mémoire"[34]. Et on pourrait ajouter, contrôle de la transmission de la mémoire, des schèmes opératoires, produisant ainsi des modalités temporelles différenciées si tant est que chaque type d'archive est dépositaire d'une temporalité spécifique : écriture (mise à distance de soi, auto-dialogue, mémoire objectivée), imprimerie (multiplication des sources, objectivité, justesse, comparaison), enregistrement (actualisation du passé), etc. L'archive ne se contente pas de figer et de rendre disponible l'information ou l'histoire, elle les conditionne : "L'archivation produit autant qu'elle enregistre l'événement"[35]. Toute la question de l'archive se situe dans une tension entre la rétention vivante et l'inscription extérieure permanente. Car tout système de signes, pour être consulté, doit pouvoir être atteint par une énergie vivante. À l'heure d'Internet, de ses milliers de banques de données et de ses moteurs de recherches, cet adage se vérifie, on ne peut plus clairement.

Freud, pour figurer le fonctionnement du psychisme, avait pensé à une machine-outil d'écriture, un "bloc magique", modèle de l'appareil psychique qui enregistre et mémorise (c'est-à-dire retient tout en étant capable de recevoir), inscrit des voies d'accès, en déguise certaines et en efface d'autres permettant l'oubli et le refoulement. Jacques Derrida ne met pas en opposition la machine d'inscription (machine à conserver des traces matérielles, prothèses techno-mnémoniques : graphies, dessin, écriture, et, depuis l'imprimerie, outils de circulation -index, tables, etc.- qui font partie de la mémoire objectivée) d'une part, et l'appareil psychique, de l'autre : "Loin que la machine soit une pure absence de spontanéité, sa ressemblance avec l'appareil psychique, son existence et sa nécessité témoignent de la finitude ainsi suppléée de la spontanéité mnésique. La machine -et donc la représentation- c'est la mort et la finitude dans le psychisme"[36]. D'où le déploiement d'une tentative de relier mémorisation psychique et rétention prothétique, tout en respectant leur autonomie respective.

L'archive virtuelle

Dans ce dessein d'une pensée conjointe de la rétention/traduction vivante avec l'inscription extériorisée, il est remarquable que surgisse la thématique du virtuel accordée à celle de l'inconscient. L'archive virtuelle apparaît comme archivage d'événements qui n'ont pas eu lieu (mais qui auraient pu survenir) ou qui en sont restés au stade de l'intention. "Le moment sera venu d'accepter un grand remuement dans notre archive conceptuelle, et d'y croiser une <<logique de l'inconscient>> avec une pensée du virtuel qui ne soit plus limitée par l'opposition philosophique traditionnelle de l'acte et de la puissance"[37]. Que veut dire Jacques Derrida ? Logique de l'inconscient : ce qui s'enregistre mais dissimule les traces du passage et rend ainsi certains contenus irrécupérables (comme des photographies dont on a même oublié qu'on les a prises). Une logique qui accouple la mémorisation et l'oubli comme condition de la mémoire (il faut trier, sélectionner, pour garder, sinon tout effacerait tout). Logique de l'inconscient, dans le sens aussi où le passé s'archive comme futur virtuel, c'est-à-dire comme événement qui peut (mais pas nécessairement) parvenir à s'exprimer distinctement dans l'avenir.

Latéralement à ces considérations, ajoutons quelques observations à propos de l'obsession accumulatrice propre à nos sociétés. L'automatisation intégrale du prélèvement des traces (et non pas de la mémoire ou de l'archivage, qui lui exige un partage entre rétention et délaissement) permise par l'informatique apparaît alors comme le symptôme de cette menace qui pèse sur "l'avoir eu lieu" de l'événement. Tout conserver dans le détail : les indices d'un appel téléphonique dans un autocommutateur d'hôtel, le paiement de carburant sur l'autoroute à la seconde près. Ces gigantesques empilements de micro-actions nous protégeraient contre l'incertitude de "l'avoir eu lieu". Ce qui mérite d'être conservé dépend toujours d'une projection dans l'avenir, et, dans le doute, gardons tout. L'enregistrement automatique du détail est le versant inquiet de la rotation accélérée de l'événement médiatique : accumulation contre obsolescence. L'archivage (comme la mémorisation individuelle) conjoint l'acte de conservation avec un programme de sélection, d'indexation, d'organisation. C'est pourquoi Jacques Derrida associe toujours l'archive et la "technique archivale"[38]. Tout le contraire, presque, de la consignation automatique. L'automatisation du prélèvement nous place dans une situation ambiguë de délégation de la décision de conservation à des automates. Cette décision instaure une "technique archivale" singulière consistant, en tendance, à ne pas trier. Mais on voit bien l'aporie qui guette une propension à doubler la vie sociale par son enregistrement permanent. La monstruosité des empilements qui en résulte oblige à sélectionner, et la question des critères conserve, dans ce nouveau cadre sa pertinence douloureuse[39].

Ainsi en va-t-il, aussi, de l'obsession patrimoniale qui transforme notre environnement en conservatoire du quotidien[40]. Lutte sans fin, et perdue d'avance, non pas tellement contre le flux temporel et l'oubli mais contre le tri, c'est-à-dire la mémorisation en tant que telle, si tant est qu'archiver suppose de délaisser[41]. D'où la course-poursuite qui oblige à surplomber les programmes de prélèvement, par des méta-programmes, indexant les précédents. Course-poursuite vaine pour une raison essentielle qu'explicite Jacques Derrida. Il n'y a pas de totalisation possible de l'archive, il n'y a pas, au sens fort, de méta-archive concevable. L'archive est toujours performative. Découvrir ou commenter l'archive c'est s'y inscrire, depuis le futur de ce qu'elle porte dès son installation comme archive, c'est l'augmenter, et lui faire perdre "l'autorité absolue et méta-textuelle à laquelle elle pourrait prétendre"[42]. L'archive est donc interminable, toujours ouverte, toujours "à-venir" et depuis "l'à-venir".

Mais l'automatisation du prélèvement signe aussi la protection contre la vengeance du futur : et si, finalement, on pouvait en avoir besoin ? La conservation est une préfiguration, elle anticipe la permanence, la disponibilité supputée et l'utilité de l'archive : "La technique archivale a commandé ce qui dans le passé instituait et constituait quoi que ce fût comme anticipation de l'avenir"[43]. Et là, avec l'enregistrement systématique des traces, ce n'est pas seulement la technique archivale qui projette ses opérations dans le futur, c'est "l'anticipation" d'un retour du prochain futur vers le présent actuel qui motive d'enregistrer tous les sédiments contemporains. Sédiments, que finalement, et collectivement, nous oublions mais dont l'obsession de récolte nous rappelle l'angoissante (et épuisante) tentative de maîtrise qui anime nos sociétés.

L'archive "spectrale"

Jacques Derrida, à la suite de Freud, insiste sur la part de réalité des spectres. Ceux-ci ne sont pas de pures illusions, mais des "vérités du délire" issues d'un retour d'événements refoulés. D'où le mécanisme de l'hallucination démonté par Freud : "la forme déformée...parvient à la conscience... avec une force de conviction intensifiée par la compensation, et en restant attachée au substitut déformé de la vérité refoulée"[44]. Jacques Derrida fait dériver cette qualité opérative des spectres vers l'archive : "...la structure de l'archive est spectrale. Elle l'est a priori : ni présente, ni absente <<en chair et en os>>, ni visible ni invisible..."[45]. On pourrait dire comme les "Réalités Virtuelles", au sens de la signature programmatique d'une réalité. (On emploie ici le terme programmatique -plutôt qu'informationnel- pour signifier qu'il s'agit d'une réalité modélisée par et dans un programme, sous forme numérique). "Réalités Virtuelles" s'ajustant sur le modèle des "spectres", de la "hantise", de ce que Freud nomme "fantôme réel" pour désigner l'hallucination visuelle (l'archéologue, Hanold, parle avec Gradiva, son "spectre de midi", laquelle est ensevelie depuis longtemps déjà).

La comparaison a, bien entendu, ses limites ; on ne saurait identifier une production hallucinatoire interne avec une sollicitation perceptive déposée sur des supports externes (écrans, casques, interfaces). Mais le lien vaut d'être testé dans une direction plus mobile. En effet, si on suit une logique qui interprète les technologies de représentation comme des tentatives d'objectivation de la vie psychique (la photographie comme parabole du souvenir de l'instant, le cinéma comme matérialisation du rêve éveillé, etc.), la "Réalité Virtuelle" pourrait être considérée comme une traduction objectivée des "spectres" et autres "revenants". On se situe ici à la frontière entre les manifestations de la vie psychique (rêves, fantasmes éveillés, imagination...) et les croyances magiques (réincarnation, ubiquité, dissociation corps/esprit, etc.), espaces dans lesquels s'originent aussi les projets technologiques. Séparation de l'apparence et du corps par le miroir, capture visuelle du passé par la photographie, transport de la voix et de l'image à distance : les correspondances entre technologie et activité magique sont indéniables. Et lorsque Merleau-Ponty qualifie la vision de délire ("voir c'est avoir à distance", écrit-il dans L'oeil et l'esprit[46]) il actualise une perspective voisine, qui interprète la perception comme une mise en forme instable du monde.

Bien sûr, alors que l'hallucination vise la satisfaction primitive des pulsions par reconstitution imaginaire de l'objet manquant, les "Réalités Virtuelles" jouent la satisfaction expérimentale, pratique (ce qui peut être aussi considéré comme un apaisement). Mais sans doute aussi, peut-on les appréhender comme matérialisation, certes rigide et pesante, de la fantasmatique ordinaire qui double notre présence au monde ; comme une concrétisation technique de cette zone "fantomatique" virtuelle, intermédiaire entre réalité et imaginaire. La "Réalité Virtuelle", comme concept général, constituerait alors la forme actuelle de la "spectralité" instrumentale.


[1] Voir en particulier, La raison graphique, éd. de Minuit, Paris, 1979.

[2] L'écriture, dont Jack Goody a montré qu'elle sert d'abord à conserver des inscriptions gestionnaires (comptes, impôts, conscription, généalogie), naît dans et pour les premières cités-État. Le village se transforme en ville dans le même mouvement où la mémoire sociale qu'exige son gouvernement dépasse celle qu'un chef peut gérer avec son seul cerveau.

[3] Voir notamment Elisabeth L. Eisenstein, La révolution de l'imprimé, La Découverte, Paris, 1991. Ce livre est pour nous une référence exemplaire qui démontre comment une technologie intellectuelle particulière -l'imprimerie-redéfinit l'exercice de la pensée.

[4] Voir l'ouvrage cité ci-dessus, pp. 139/180.

[5] André Leroi-Gourhan, La mémoire et les rythmes, Albin Michel, Paris, 1965. Voir plus précisément le chapitre IX (La mémoire en expansion), pp. 63/76.

[6] On peut citer The Gimp (logiciel de manipulation d'images), Apache (adopté par la moitié des sites pour distribuer les documents aux Internautes), Sendmail (gérant la commutation du courrier électronique) ou encore Star Office (ensemble bureautique). Mais la liste s'allonge chaque mois. Par ailleurs, on l'a vu précédemment, la stratégie de la firme Netscape livrant le code source de son prochain navigateur pour échapper à l'étreinte de Microsoft s'inspire directement de l'exemple de Linux : on ne saurait admettre plus explicitement la supériorité des logiciels obtenus grâce à une telle méthodologie collective d'élaboration et de perfectionnement.

[7] Henri Atlan, par exemple, dans son livre A tort et à raison (Le Seuil, Paris, 1986) avait précisé l'intérêt des contraintes spécifiques au "jeu de langage" scientifique, notamment pp. 226 et 228/230. La science n'est plus alors la connaissance d'une réalité ultime, mais procède d'une interaction assumée entre le sujet connaissant et la réalité. On retrouve la notion, chère à Francisco Varela, d'enaction, construction commune du milieu extérieur et de l'activité humaine appareillée. Cette posture redonne une place spécifique à l'humain, à côté des dispositifs techniques et des institutions, dans les processus de connaissance.

[8] Les sciences et les techniques sont : "fragiles, mêlées, rares, masquées, troubles, médiées, intéressantes, civilisatrices", Bruno Latour, La clef de Berlin, La Découverte, Paris, 1993, p. 11

[9] "Il y a en effet de quoi tomber à genoux d'admiration puisqu'on attribue à la <<pensée>> d'un homme la transformation rapide et complète d'une société", Bruno Latour, Les microbes : guerre et paix, éd. A. M. Métailié, Paris, 1984, p. 21.

[10] Sur ce dernier aspect, Bruno Latour, op. cit., p. 102/103.

[11] Dans L'innovation technique, et plus précisément dans la partie consacrée à la critique de l'anthropologie des sciences, Patrice Flichy a parfaitement analysé cette dernière dimension : "Une autre critique que l'on peut faire aux recherches de Callon et Latour est d'éliminer la question de l'intentionnalité des acteurs, au profit d'une simple capacité tactique à saisir les opportunités, à faire des coups, à <<resserrer les boulons>> du réseau", L'innovation technique, La Découverte, Paris, 1995, p. 105.

[12] Dans le même ordre d'idées Régis Debray explique que "la pensée... cela n'existe pas. Cette pompeuse abstraction désigne pour le médiologue l'ensemble matériel, techniquement déterminé, des supports, rapports et moyens de transport qui lui assurent, pour chaque époque son existence sociale" (Cours de médiologie générale, Gallimard, Paris, 1991, p. 17). Là aussi "la pensée" est réduite à ses outils matériels d'exercice.

[13] La spécificité des programmes informatiques consiste à prendre en compte, à chaque instant, l'état dans lequel se trouve la machine afin d'exécuter l'opération suivante prescrite. Ce premier élément de réflexivité s'articule à un deuxième, propre à l'exécution du programme. La prochaine instruction à exécuter n'est pas forcément celle qui suit dans la liste du programme. En effet certaines instructions (dites de débranchement) ont pour effet exclusif d'inscrire dans un registre spécialisé une adresse différente de celle qui suit la dernière dans l'ordre séquentiel. Le programme, selon les changements d'états qu'il provoque dans la machine, modifie lui-même l'ordre dans lequel il exécute ses différentes séquences. La notion de programme quasi-réflexif trouve ici sa base matérielle. Rappelons que, dans ses recherches fondatrices pour augmenter le niveau d'automatisme des calculateurs, John Von Neumann avait explicitement rapproché l'architecture préconisée des futurs calculateurs, de la réflexivité naturelle du cerveau humain. L'accès à un niveau supérieur d'automatisme ainsi obtenu est fondé sur le fait que le programme doit être chargé dans la mémoire centrale de l'ordinateur. Il en résulte que ses propres instructions peuvent être traitées comme des données, ou, dit autrement, qu'un principe minimum de réflexivité -à mille lieux cependant des propriétés du cerveau- a été introduit dans une machine. L'ordinateur rayonne sa puissance à partir de cette qualité fondamentale.

[14] Il y a consensus pour considérer que la mondialisation, fille putative des télécommunications, est un phénomène récent. Or, l'intégration des systèmes productifs, des marchandises (informationnelles ou non), et des cultures à l'échelle mondiale est constitutive de nos sociétés, et ceci, depuis la révolution industrielle au moins. Ce niveau d'intégration est évidemment lié à l'expansion mondiale des logiques industrielles capitalistes d'où découlent les principes de rationalisation mondiale (recherche des meilleures localisations d'investissements), et de circulation planétaire des flux financiers, marchands et culturels. Qu'il y ait accélération de ce processus, cela paraît indubitable et toutes les analyses de la mondialisation soulignent le rôle majeur qu'y joue la téléinformatique (dans la financiarisation des économies, spécialement). Mais on ne peut aborder la question de l'efficacité propre de la téléinformatique dans la mondialisation en supposant qu'elle en serait la cause.

[15] Voir J.-P. Perrin, "Le virus informatique divise le clergé iranien", Libération, 21/12/95, p. 12.

[16] Édité chez Galilée, Paris, 1994.

[17] La théorie de la connaissance proposée par Francisco Varela autour du concept d'enaction, refusant la logique représentationnelle du cognitivisme, débouche sur le même type de proposition d'une co-détermination de l'objet et du sujet de la connaissance. L'enaction est définie comme "l'avènement conjoint d'un monde et d'un esprit à partir de l'histoire des diverses actions qu'accomplit un être dans le monde". Francisco Varela, Evan Thompson, Eleanor Rosh, L'inscription corporelle de l'esprit, Le Seuil, Paris, 1993, p. 35

[18] Dans L'innovation technique (op.cit), Patrice Flichy discute les principales théories de l'innovation technologique et montre, de manière convaincante, l'impossibilité d'un modèle unique (économique, technique, sociologique, culturel) qui rendrait compte de la multiplicité des causalités à la source du processus innovateur.

[19] Exemple de déterminisme technologique : "le déclin de l'esclavage et le développement du salariat, en Europe tout au moins, serait dû à l'invention du collier de cheval, qui permet à l'animal de tirer des poids bien plus importants que ne le permettait le simple mors." Jean Duvignaud, résumé par Lefebvre- Desnouettes, Le miroir, lieu et non-lieu du "moi", in Alliages, n° 23, été 1995, p. 88.

[20] Par exemple, François Ascher explique : "La résurrection des villes au XII[e] siècle n'a pas été le "résultat" de la renaissance routière mais plutôt sa cause, la renaissance urbaine étant elle-même due selon G. Duby à celle des campagnes. De même... les innovations routières au XVIII[e] siècle n'ont pas transformé le "système urbain" mais sont venues "habiter l'ancien" et doter d'un contenu fonctionnel nouveau des distributions spatiales anciennes", Dynamiques métropolitaines et enjeux socio-politiques, in Futur Antérieur, n° 29, 1995/3, L'Harmattan, Paris, p. 156.

[21] Que la sémiose comporte un substrat matériel (la circulation neuronale), on ne saurait le contester. Mais ce niveau de description est inadéquat pour la définir. Vaste question sur la nature de la subjectivité et le statut de l'esprit qu'on ne fait ici qu'effleurer.

[22] Ainsi la sociologie de la communication massmédiatique s'intéresse-t-elle de plus en plus à la réception plutôt qu'à l'émission, la réception étant elle-même conçue comme une phase d'un cycle global. C'est le même type de conversion qui a été réalisée dans l'analyse du langage, laquelle s'est déplacée de la recherche de procédures logico-formelles, voire de la mise au jour d'éventuels soubassements génétiques (Chomsky), à l'examen des actes de langages socialement situés.

[23] Philippe Breton attire notre attention que le fait que pour Norbert Wiener et les premiers cybernéticiens, il n'y a pas d'autre réalité que celle constituée par les relations entre les phénomènes (Une histoire de l'informatique, La Découverte, Paris, 1987, pp. 129/134.)

[24] Ainsi Pierre Lévy écrit-il : "Le message est lui-même un agent affectif pour l'esprit de celui qui l'interprète. Si le texte, le message ou l'oeuvre fonctionnent comme un esprit, c'est qu'ils sont déjà lus, traduits, compris, importés, assimilés à une matière mentale et affective." (Qu'est ce que le virtuel ? , La Découverte, Paris, 1995, p. 105). Si on ne peut qu'approuver cette affirmation pour ce qui est du moment de l'interprétation, on peut aussi comprendre, en revanche, que les qualités affectives, dans l'intériorisation du message, sont transférées au message en tant que tel. L'émotion, par exemple, semble congelée dans le message, quasiment l'une de ses propriétés ontologiques.

[25] La relation entre forme et essence dans la production artistique pose d'autres problèmes que nous laissons, ici, de côté.

[26] La manipulation de symboles chère à Robert Reich (L'économie mondialisée, Dunod, Paris, 1993).

[27] Philippe Zarafian écrit à ce sujet : "...la socialisation coopératrice est en train de basculer d'une coopération réglée sur des bases fonctionnelles vers une communication intersubjective pour des raisons propres à l'efficience contemporaine du travail coopératif." (Travail industriel, socialisations et liberté, in Futur antérieur, Paradigmes du travail, n° 16, 1993/2, p. 81.)

[28] Ainsi, pour qualifier le "travail immatériel", Christian Marazzi écrit-il : "Le nouveau capital fixe, la nouvelle machine qui commande le travail vivant, qui fait produire l'ouvrier, perd sa caractéristique traditionnelle d'instrument de travail physiquement individualisable et situable, pour être tendanciellement toujours plus dans le travailleur même, dans son cerveau et dans son âme." (La place des chaussettes, L'éclat, Paris, 1997, p. 107.)

[29] "Travail immatériel" devient parfois quasiment synonyme d'informatisation ou de "transmissible par réseau". Toni Negri, par exemple, décrivant les difficultés de la gauche à affronter la "nouvelle phase de l'organisation du travail et de la société" exprime ainsi "l'évidence qui s'imposait" : "l'informatisation du social, l'automation dans les usines, le travail diffus, l'hégémonie croissante du travail immatériel". Quelques lignes plus loin, il rapproche directement "l'innovation technologique" dans la production des "phénomènes d'immatérialisation du travail à grande échelle" (La première crise du post-fordisme, in Futur antérieur, Paradigmes du travail, n° 16, 1993/2, p. 11).

[30] La "proxémique virtuelle" étudie la manière dont des acteurs situés dans des espaces virtuels façonnent les relations spatiales, aussi bien entre eux qu'avec les dispositifs qui les entourent. Au-delà de l'aspect strictement spatial, cette notion s'élargit à la construction, notamment topographique, des relations sociales dans les environnements simulés.

[31] Un certain nombre de recherches en sociologie du travail et des organisations sont engagées sur ces questions. C'est le cas notamment du programme de recherche international "Territoire et Communication dans le Post-Fordisme" débuté en 1997 qui rassemble des institutions universitaires brésiliennes et européennes (France, Italie et Allemagne). Elle développe des projets dans trois directions :

" - Les nouvelles articulations territoriales de l'organisation industrielle,

- les dimensions productives de la communication, l'émergence du multimédia et les nouvelles figures productives de l'industrie culturelle,

- les problématiques du design et de l'innovation face à la dématérialisation des processus productifs" (Giuseppe Cocco, Lettre de présentation du projet de recherche, Rio de Janeiro, 1996).

[32] Jacques Derrida, Mal d'Archive, Galilée, Paris, 1995.

[33] Jacques Derrida, op. cit., p. 14.

[34] Jacques Derrida, op. cit., note 1 p. 15.

[35] Jacques Derrida, op. cit., p. 34.

[36] Jacques Derrida, op. cit., p. 30.

[37] Jacques Derrida, op. cit., p. 107.

[38] "... la dite technique archivale ne détermine plus, et ne l'aura jamais fait, le seul moment de l'enregistrement conservateur, mais l'institution même de l'événement archivable", Jacques Derrida, Op. cit., p. 36.

[39] La question du dépôt légal de l'audiovisuel pose des questions voisines. (Voir Francis Denel, Les archives de radiotélévision, patrimoine et objet/sujet de recherche, in Rencontres Médias 1, B.P.I., Centre G. Pompidou, Paris, 1997, pp. 107/123.) L'automatisation du prélèvement s'y concrétise dans la perspective de l'analyse documentaire. L'INA expérimente déjà des programmes de reconnaissance et d'indexation automatique de la parole pour numériser les fonds sonores radiophoniques et télévisuels. Quant à l'indexation automatique de l'image -beaucoup plus complexe encore-, certains aspects (repérage automatique de changement de plans, d'occurrences de décors, par exemple) commencent à en être maîtrisés.

[40] La mise en patrimoine permanente, sans distance de temps, est l'un des problèmes majeurs de l'art contemporain, comme des musées de même nom : difficultés d'une critériologie et obsession patrimoniale s'y conjuguent, selon la passionnante thèse de Corinne Welger-Barboza : "Le devenir documentaire du patrimoine artistique - Perméabilité du musée aux technologies numériques", Université de Bourgogne, 1998.

[41] Internet offre, à cet égard, un exemple assez clair de mixage d'une obsession accumulatrice (rassemblement de la mémoire mondiale en ligne, conservation automatique des paramètres des connexions, des chemins empruntés, des adresses, etc.) avec une certaine dévalorisation de la mémorisation (échanger puis oublier, rafraîchir l'information sans conserver les anciennes versions, etc.).

[42] Jacques Derrida, Op. cit., p. 109.

[43] Jacques Derrida, op. cit., p. 36/37.

[44] Freud, Délire et rêves dans la <<Gradiva>> de Jensen, 1906-1907, Idées, NRF, p. 225, cité par Derrida, op. cit., p. 137.

[45] Jacques Derrida, op. cit., p. 132.

[46] Maurice Merleau-Ponty, L'oeil et l'esprit, Gallimard, Folio, Paris, 1964, p. 27.