Table des matières

Conclusion

Une culture de la relativité élargie s'annonce. Une autre localisation est provoquée par la déterritorialisation. La suppression des intermédiaires engendre l'apparition de mécanismes médiateurs. On redécouvre la puissance de la linéarité grâce à la luxuriance de l'hypermédiation. Le réglage individuel des prises de vues donne naissance à une formule panoptique inédite. Le ralentissement de la communication est l'autre face de l'augmentation des vitesses de computation. Et on pourrait allonger la liste des paradoxes repérables dans l'horizon des technologies numériques[202]. De tels effets paradoxaux pouvaient déjà être décelés avec les technologies intellectuelles classiques. (L'originalité, l'unicité de l'oeuvre écrite, par exemple, est un effet de la multiplication à l'identique des imprimés et non pas son origine). Il n'y a pas lieu de s'étonner que de tels processus soient aussi à l'oeuvre aujourd'hui.

Qu'il s'agisse de la suppression des intermédiaires dans l'espace public, du statut du récit dans le contexte de l'hypermédiation, de la saisie de l'espace, du régime temporel propre à la programmatique, les incidences culturelles des technologies numériques sont donc souvent paradoxales, voire contradictoires. Peut-on identifier des principes généraux qui permettraient d'appréhender le statut du nouveau milieu qu'érige la téléinformatique ? Quelques conjectures peuvent être, en effet, formulées. Nouveau milieu ne signifie pas effacement des anciens, mais reprise, redéfinition. On fait ici l'hypothèse que les nouvelles technologies intellectuelles ont une efficacité paradoxale qui consiste, non pas à redéfinir l'ancien par négation, mais par relativisation généralisée : relativisation de l'espace par la mise en proximité, relativisation de la temporalité par l'obsolescence de la vectorisation passé/présent/futur au profit d'une temporalité de la simulation, u-chronique, locale, expérimentale, ou encore relativisation du récit unique par l'injection du destinataire dans le moteur narratif, etc.

Les télé-technologies revivifient les anciennes formes de présence, de durée, de récit, à l'ombre et en résonance avec les mutations évoquées précédemment. Il ne s'agit pas là de survivances, d'archaïsmes, de résistances (toutes réactions qui se manifestent par ailleurs). L'exemple des communautés virtuelles est, à cet égard, emblématique. Elles inaugurent, en effet, un nouveau rapport au territoire à travers -et non pas contre ou indifféremment à- l'expérience d'un réseau trans-territorial. (La notion de glocalisation -qui, dans l'univers des médias désigne, on le rappelle, l'usage local d'un média global- résume assez bien ces rapports d'ajustement, de co-définition du local et du global). La relativisation se traduit notamment par des formes inédites de coexistence entre récentes et anciennes modalités. Une forme de saisie unifiée de l'espace, par exemple, se fraye une voie à travers le maquis complexe des réglages individuels. La temporalité du "direct" -le temps réel- côtoie celle du temps différé au coeur des applications les plus récentes qui allient l'usage local et le recours aux réseaux informatiques. Les processus de mixages temporels se complexifient, de ce fait, sans qu'on puisse pressentir une forme dominante qui révélerait la formule chimiquement pure de la temporalité des télé-technologiques.

Si, dans ces exemples, relativisation est synonyme de passage en position surplombante et d'inclusion des différences, cela n'épuise pas les significations potentielles de ce processus. Il ne faut pas exclure, par principe, l'apparition de contradictions fortes telles que, dans le cyberespace les oppositions frontales entre principes commerciaux et logiques d'espace public, entre propriété intellectuelle et domaine public ou encore entre intégration, refus et détournement des propositions d'innovation. L'hypothèse de la relativisation généralisée ne s'identifie donc pas à celle de l'obtention de consensus. Elle ne prétend pas, non plus, livrer la formule ultime des enjeux de la programmatique, mais décrire l'un de ses mouvements majeurs.

De l'indétermination des télé-technologies

On sait que toute culture est une méta-culture en ce que les contenus élaborés ne peuvent s'abstraire des chaînes matérielles, matrices méta-culturelles par lesquelles ils se créent, se conservent, se modifient et se transmettent. Mais ces rapports entre matrices et contenus ne sont pas mécaniques. À propos de l'écriture, par exemple, nombre d'études portant sur les conséquences intellectuelles de l'inscription du langage ménagent une zone d'indétermination bien éloignée de toutes les tentations réductionnistes. Ainsi, Jack Goody, interrogeant, dans La raison graphique, les incidences de l'écriture sur les processus cognitifs, notait immédiatement dans une parenthèse : "quoique à mon avis la nouvelle technique fournisse seulement des outils sans pour autant déterminer les résultats"[203]. L'ethnologue nous prévient donc d'un usage du concept de technologie intellectuelle qui déduirait, directement, les fruits du travail intellectuel à partir de ses équipements : pratique coutumière, qui relève d'une démarche réflexe, déduisant sans ambages, une forme culturelle à partir d'un système technique.

C'est le travers auquel prête le flanc, par exemple, Jacques Derrida, pourtant en général attentif à ces dangers, lorsqu'il fait l'hypothèse que "...dans le passé la psychanalyse (pas plus que tant d'autres choses) n'aurait pas été ce qu'elle fut si le E mail, par exemple, avait existé"[204]. Et Derrida d'insister sur les "raisons historiques et non accidentelles" qui ont relié l'institution psychanalytique à la forme courrier manuscrit, à sa vitesse de circulation dans l'Europe d'avant-guerre ; "rien n'est jamais indépendant de ce délai"[205]. Parle-t-on des dimensions "pratiques", "théoriques" de la psychanalyse, ou de la construction de ses institutions ? Autant, la technologie "courrier manuscrit" conditionne le fonctionnement de l'institution, autant n'interfère- t- elle pas directement dans les cures, dont la technologie est basée sur la parole, ni même peut-être, principalement, dans l'édification théorique freudienne. S'il est vrai que les "délais" conditionnent l'échange épistolaire, il resterait à montrer comment précisément, l'instantanéité de ces transferts aurait modifié, quant à sa nature, l'émergence de la pratique et de la théorie psychanalytique. Rien n'est évident en la matière et, que l'on sache, à l'heure d'Internet, les "technologies" des cures ne se distinguent pas fondamentalement de celles élaborées dans la Vienne d'avant guerre, même si le fonctionnement des écoles`psychanalytiques, les conditions de production des livres, l'accès aux corpus sont touchés par la téléinformatique. Jacques Derrida souligne, à juste titre, quelques lignes plus loin, que le développement du courrier électronique "ne peut pas ne pas s'accompagner de transformations juridiques donc politiques"[206] de l'espace public. Mais la psychanalyse ne s'insère pas directement dans cet espace, elle fait même de cet écart tendanciel l'un de ses fondements. Demeure l'idée générale et invérifiable que si le passé avait été différent, alors la psychanalyse l'aurait, sans doute, aussi été.

L'appréhension de la sphère des "outils", des méthodes devrait respecter une certaine autonomie qui interdit d'en inférer directement des formes de pensée. Qui n'a jamais éprouvé un malaise, par exemple, lorsque l'on tente de dessiner les traits saillants de la "culture informatique" et que l'on répond : culture du calcul, de la combinatoire, de la formalisation. Le même malaise nous saisit quand on essaie de caractériser une pensée propre aux réseaux en suggérant des notions telles que décontextualisation, collectivisation, perte de la séquentialité. Ces propositions méritent un examen plus soucieux de la préservation d'une certaine autonomie des processus cognitifs et des champs disciplinaires dans leur rapport aux technologies qu'ils mobilisent. Et aujourd'hui, cette autonomie relative serait -c'est notre hypothèse- majorée, et non amoindrie, par l'ingénierie informatisée de la connaissance.

Surplomber sans dominer

Nous conjecturons que la culture programmatique et hypermédiatique accroît les traits méta-culturels de nos cultures et augmente leur réflexivité[207]. En effet, l'ingénierie informatique consiste essentiellement en la diffusion de machine de production de micro-mondes. Cette ingénierie s'apparente à une méta-machine, dont la mise en oeuvre produit d'autres machines d'écriture, de création d'univers, de déplacements dans des récits, de déplacements de présence. Une certaine unification procédurale se concrétiserait alors à travers une diversification des pratiques. Pour faire image, on dira que les modes de repérage s'unifient sous les logiques de la délocalisation, de la numérisation et de la programmatique, mais que cette homogénéisation des méthodes engendre, plus qu'avec les anciennes technologies intellectuelles (imprimerie, massmédia, télévision) une multiplicité d'accomplissements singuliers ainsi que des affirmations identitaires différenciées. On sait qu'au XVIe siècle, des langues vernaculaires se sont conservées et parfois même créées, grâce à l'essor de l'imprimerie (laquelle, il est vrai, provoquera aussi une déperdition des langues littéraires non imprimées). La malléabilité de la téléinformatique pourrait, paradoxalement, consolider des cultures locales, tout en les faisant passer par l'orbite de la programmatique et de la Téléprésence. Ceci n'empêche pas que naissent des collectifs déterritorialisés, effets propres de la tendance à l'augmentation de la présence à distance. Mais ces collectifs ne sont que rarement totalement émancipés de leurs attaches territoriales.

De même que toute formalisation procédurale engendre un ajustement par négociation entre les acteurs, ajustement indispensable pour injecter de la souplesse dans des mécanismes formalistes risquant de devenir, sinon, trop rigides, de même la diffusion mondiale de la programmatique et de la Téléprésence n'est pas mécaniquement homogénéisante. Elle secrète une diversification qui est son double. Tout comme le bricolage est le fils de l'algorithmisation et non une survivance anachronique, la différenciation est la fille de la mondialisation télé-technologique.

Dans Transmettre, Régis Debray développe une analyse voisine, en pointant l'hétérogénéité des temporalités propres aux "aires de civilisation" et aux logiques techniques[208]. Peut-être a-t-il raison de dissocier ainsi l'héritage culturel, fruit d'une transmission symbolique, de la réception de la technique obéissant à la logique de la communication (bien que cette perspective risque d'engager une pensée de la technique dissociée de l'univers culturel : "deux régions de l'être irréductibles l'une à l'autre"[209] où l'on retrouve les fameuses dichotomies éthique/technique, relativisme culturel/universalisme technique, convergence technique/divergence ethnique).

L'idée à laquelle nous tentons de donner forme ne contredit pas formellement cette conception de l'hétérogénéité des temps techniques et culturels. Elle insiste, en revanche, sur les distorsions culturelles internes à l'aire technique, et plus précisément à l'aire télé-technologique. Il n'est peut-être pas indispensable de requérir un pôle intemporel de l'existence humaine (le relativisme de la culture, de l'art, de la morale) pour contrebalancer un supposé universalisme technique réglé par la performativité. Si on oppose la mondialisation des objets et des signes à "une tribalisation des sujets et des valeurs"[210], point n'est besoin de localiser la tribalisation à l'extérieur de la sphère technique. On peut discerner, en son sein même, les mouvements qu'on repère d'ordinaire dans sa périphérie culturelle : vitesse/ralentissement, déterritorialisation/localisation, etc. Notre culture, comme les précédentes, se définit par un couplage entre l'équipement techno-intellectuel hérité et les nouvelles propositions émergentes. Si l'on retient l'hypothèse de la longue durée chère à Bernard Miège[211], on conjecturera que ce couplage est un processus ni linéaire, ni uniforme. Aujourd'hui, l'alliance de la programmatique et des réseaux convoyant la présence à distance aboutit à une configuration inédite. La diffusion mondiale accélérée de méta-conception du monde fondée sur ces environnements socio-techniques provoque finalement une crise de la problématique des effets culturels des technologies. Comme si le niveau d'efficience atteint par l'intensification cognitive avait pour résultat d'injecter les anciennes modalités intellectuelles (temps différé de la lecture/écriture, notamment) et formes de rapports sociaux (échange en face à face, présence corporelle) au coeur des espaces cognitifs, sensibles et relationnels actuels. On a coutume d'affirmer que la photographie n'a pas détruit le dessin à la main, mais qu'elle a contraint les peintres à redéfinir l'acte de vision (et aussi le mouvement), donc la peinture elle-même qui s'est dès lors attachée à rendre visible l'invisible (ce qui, par effet retour, a influencé la vision ordinaire). On s'accorde à considérer que l'image de synthèse ne se substituera pas aux techniques d'enregistrement, mais que l'enregistrement tend à devenir numérique.

Dans ces effets en retour d'une technologie nouvelle sur celles qui la précèdent on sauvegarde la coexistence des deux formes, tout en reconnaissant les contraintes inédites qui pèsent sur la première. Notre hypothèse concernant l'incidence des technologies intellectuelles contemporaines ne se limite pas à noter ces effets de réinterprétation. Elle affirme que ces agencements n'oblitèrent pas les anciennes organisations cognitives mais les revivifient dans de nouveaux costumes. Il est vrai, par exemple, qu'une séquence de lecture d'un texte -ou d'une vidéo- dans un hypermédia reconduit la linéarité de la lecture d'un imprimé. Mais cela n'autorise pas à confondre un hypermédia avec un livre et à oublier sa puissance organisatrice. Ce module linéaire s'accouplera, en effet, à des débranchements volontaires bouleversant la structure ordonnée du livre. Ce faisant une vie nouvelle s'ouvre à la linéarité. Cet exemple montre comment, dans les nouveaux contextes installés par la téléinformatique, non seulement se manifestent, mais se renforcent certains traits (séquentialité, durée, différance) propres aux technologies classiques (écriture, imprimerie, photographie, etc.).

J'ai le sentiment que la téléinformatique crée un milieu favorable à un désajustement entre traits culturels hérités et émergents. Et je parle bien de traits culturels (la linéarité, la saisie panoptique, l'accélération, etc.) et non de cultures concrètes (occidentale ou chinoise, par exemple). Je poursuis l'idée -ou peut-être est-ce elle qui me poursuit- que la notion d'effet culturel des technologies numériques serait en crise, non pas parce qu'elles n'en auraient pas, mais parce que ces effets ne font pas système. La souplesse, la malléabilité des technologies du virtuel accueillent, par exemple, les anciennes logiques symboliques beaucoup plus respectueusement que la tradition écrite n'a accueilli la tradition orale ou que l'imprimerie n'a abrité le manuscrit. Mais accueil ne signifie pas duplication. En schématisant le propos on pourrait affirmer qu'aujourd'hui quatre phénomènes coexistent :

- la translation apparemment inerte (comme ce qui s'est produit entre le CD et le disque vinyle et qui relève de la traduction/réinterprétation puisque la musique enregistrée coule maintenant dans le lit du fleuve numérique et nourrit donc le multimédia, on le voit en particulier sur Internet),

- le renforcement de certains traits antérieurs dans les nouveaux contextes : le numérique redonne vigueur au temps différé de la lecture/écriture, la vitesse de la communication sociale décroît, l'exigence de linéarité se renforce,

- l'apparition de traits inédits : des outils automatiques ouvrent à de nouvelles pratiques de recherches, ou comme on l'a vu, se déploie une percolation de la réception et de la production, par exemple dans ce que j'ai appelé le "home multimédia",

- et enfin, l'hybridation des traits inédits avec les anciens, tels que les alliages entre linéarité et hypermédiation.

Qui, de l'apparition des traits inédits ou du renforcement des caractéristiques traditionnelles, l'emporte ? Cette question n'a probablement pas de sens. L'hypothèse est plutôt que la singularité de la situation réside dans le couplage, l'hybridation de ces deux mouvements. D'où l'idée de relativisation généralisée, conjecture plus mobile qu'une supposée révolution de nos conditions expressives et cognitives.

Loin de tout fixisme, cette perspective ne saurait se confondre avec on ne sait trop quel paradoxe circulaire dans lequel les nouvelles conditions équivaudraient aux anciennes. Renforcer certains caractères temporels hérités d'anciennes technologies provoque de nouveaux agencements dans les environnements cognitifs et sensibles actuels. Ce sont donc des alliages inédits qui s'instaurent, par exemple, entre linéarité et hypermédiation, fragmentation et unicité de la perception spatiale, instantanéité et différemment, séquence de flux insécable et libre navigation. En fait, ces observations -à propos de la temporalité, de la linéarité et de l'hypermédiation, du panoptisme et de l'individualisation de la saisie, etc.- conduisent à penser un concept de position surplombante sans domination, où les logiques de la téléinformatique envelopperaient celles de l'oralité, de l'écriture, de l'imprimerie, de l'enregistrement et des télécommunications sans les assujettir. Suivre ces chevauchements et rebroussements, en façonner une cartographie est un jalon indispensable pour comprendre les mouvements complexes qui animent notre techno-culture ; c'est aussi une aventure intellectuelle passionnante.

Pour suivre

Traiter de la Téléprésence, comme de toute question à caractère général, tend à la faire passer, du statut de sujet d'investigation, à celui d'instrument d'observation. Ausculter notre société à l'aide de cet outil engendre mécaniquement une opération de sélection et un effet de loupe. Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de tempérer l'importance de la tendance culturelle à la présence à distance, par on ne sait trop quel mouvement de balancier. Mais d'articuler plus finement cette tendance aux autres processus à l'oeuvre. Par exemple, nous avons maintes fois insisté sur la méfiance nécessaire face aux affirmations unilatérales pronostiquant une substitution des conditions habituelles de "l'être ensemble" par la Téléprésence. Mais certaines hypothèses et observations fragmentaires relevées dansce mémoire gagneraient à faire l'objet d'études de terrain plus systématiques afin de mieux comprendre comment les relations de proximité interagissent avec les nouveaux rapports à distance : enseignement, travail coopératif, etc. De même, dans le domaine politique, de nombreuses questions à peine effleurées restent à approfondir. Il faudra, en particulier, comprendre quelles peuvent être les incidences de la situation de "multi-présence" -être à la fois ici et partiellement ailleurs- sur les formes d'exercice du pouvoir fondées, jusqu'à présent, sur la séparation physique des représentants et des représentés.

Approfondir les enjeux de la Téléprésence, affiner les outils méthodologiques proposés ; bref, vérifier ou infirmer des conjectures, ce travail appelle prolongements. Les commentaires qui précèdent ne forment, en réalité, une conclusion de ce livre que parce qu'elles surgissent, chronologiquement, à la fin de sa rédaction. Il serait quelque peu artificiel de leur faire jouer un rôle de clôture logique, au sens où elles en délivreraient la signification condensée. Enregistrons-les donc comme une incitation à poursuivre l'enquête.

Le rédacteur de ce livre ne peut d'ailleurs dissimuler sa frustration à encapsuler son propos dans un imprimé clos -facilités du traitement de texte aidant- alors que le champ de l'hypermédiation s'enrichit sans cesse de nouvelles problématiques et réalisations obligeant à repenser certaines conclusions et à ouvrir de nouveaux chantiers interprétatifs. Mais il n'a pas le sentiment, non plus, qu'une publication en flux sur le réseau constituerait une solution parfaitement satisfaisante : il faut savoir terminer un livre pour comprendre, plus tard, quels en sont les points faibles, et renouveler alors les approches.


[202] Par exemple, le mouvement de virtualisation basé sur la modélisation numérique pouvait laisser croire qu'il signait le triomphe de l'abstraction ainsi que la primauté de la vision. Mais la Réalité Virtuelle a injecté le corps au centre du couplage homme/machine pour donner forme à un genre de déplacement de présence incomparablement plus charnel et engagé que les anciens dispositifs de simulation. De même, la radicalisation de la simulation va de pair avec une concrétisation croissante dans l'élaboration des modèles (qui engage, il est vrai, des relations assez inédites entre actualité, réalité et présence), concrétisation qui ne se confond évidemment pas avec l'ancienne matière physique de l'expérimentation traditionnelle, mais qui ne relève pas non plus d'un univers éthéré et de pures abstractions logiques.

[203] Jack Goody, La Raison graphique, Les Éditions de Minuit, Paris, 1979, p. 143. Jack Goody est souvent cité, à juste titre, comme l'auteur de travaux majeurs sur l'invention de l'écriture comme technologie intellectuelle.

[204 ]Jacques Derrida, Mal d'Archive, Galilée, Paris, 1995, p. 34.

[205] Jacques Derrida, op. cit., p. 35.

[206 ]Jacques Derrida, loc. cit.

[207]Dans son livre Les conséquences de la modernité (L'Harmattan, Paris, 1994), Anthony Giddens considère même que cette réflexivité croissante constitue l'un des traits dominants de notre époque (voir en particulier pp. 43/60), l'autre grand fondement de la modernité étant la dé-localisation. Il y montre, par exemple, comment les effets de connaissance des sciences sociales, tout particulièrement, sont immédiatement réinvestis dans les pratiques sociales, les transformant immédiatement. L'objet et le sujet de la connaissance se conditionnant mutuellement, l'idée d'un savoir stable apparaît comme dénuée de fondement. D'où la subversion de l'idée de "raison". Tout en reconnaissant l'acuité de son analyse, on pourrait se demander si Anthony Giddens n'accorde pas une trop grande importance à la conscience que se forment les acteurs des motivations de leurs comportements. La manière dont les discours d'expertise informent les pratiques qu'ils visent, par exemple, leur reprise par les acteurs sociaux, peuvent-elles masquer des conflits profonds d'intérêts lesquels se frayent toujours une voie pour polariser les terrains de confrontation ? Bref, ne tend-il pas à confondre exagérément perception, discours et pratiques ? Cela étant, l'attention portée à la réflexivité met incontestablement en lumière un phénomène majeur qui qualifie profondément les principes de fonctionnement de l'Occident.

[208] "Un système technique traduit les cohérences qui se tissent, pour chaque époque donnée, entre ses différents appareillages - et en tous les points de l'espace ; un système culturel assure, pour un lieu donné et un seul, les cohérences qui se tissent entre les époques et les générations". Régis Debray, Transmettre, Odile Jacob, Paris, 1997, p. 83.

[209] Régis Debray, loc. cit.

[210 ]Régis Debray, op. cit., pp. 99/100.

[211] Sur cette question de la temporalité propre aux techniques de communication, Bernard Miège suggère de prendre en compte la question de la "longue durée". Il attire, en effet notre attention sur la nécessité de ne pas céder à l'idéologie de l'explosion -qui se donne libre cours dans la quasi-totalité des analyses- pour envisager les transformations d'usages mais aussi de façonnages des objets communicationnels sur une longue période, par définition inaccessible à notre regard actuel. Ainsi écrit-il : "...Les usages sociaux des techniques connaissent rarement de brutales modifications, tout simplement parce qu'ils restent en "correspondance" avec l'évolution des pratiques sociales, et pour le cas qui nous intéresse présentement, avec les formes prises par la médiation sociale. Ainsi, une fois encore s'impose à nous l'intérêt d'une approche par le temps long qui seul peut nous permettre d'inscrire les changements observés dans le cadre de mouvements de la société repérables." Bernard Miège, La société conquise par la communication, Tome II : La communication entre l'industrie et l'espace public, Presse Universitaire de Grenoble, 1997, p. 167.