Jean-Louis WEISSBERG





 

PRÉSENCES À DISTANCE

Déplacement virtuel et réseaux numériques :
POURQUOI NOUS NE CROYONS PLUS LA TELEVISION




ÉDITIONS L'HARMATTAN
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris
Tél 01 40 46 79 20
email : harmattan1@wanadoo.fr
304 pages
Prix : 160 F



Table des matières



Présentation

Ce livre propose une analyse des incidences culturelles de la cyber-informatique autour de la présence à distance, selon trois idées directrices
- Tendance anthropologique fondamentale (indissolublement culturelle et technique), la Téléprésence voit augmenter son caractère incarné Désormais, c'est avec notre corps entier que nous communiquons à distance ou avec des environnements virtuels (jeux vidéo, par exemple) Au-delà de l'opposition entre présent et absent, se construisent de fines graduations qui incitent à repenser la relation aussi bien lointaine qu'immédiate
- L'incarnation dans la présence à distance, alimente la crise de confiance envers la télévision, en particulier Téléprésents, nous exigeons désormais des images incarnées, vivantes : des moyens pour expérimenter l'actuel -ou le passé- et non plus pour en reproduire de simples traces Les médias numériques offrent naturellement leurs services pour cette expérimentation directe de l'information modélisée Mus par un puissant attracteur techno-culturel, nous substituons progressivement, à l'ancienne figure "cru parce que vu", la formule "cru parce que expérimentable"
- Les incidences culturelles de la téléinformatique sont paradoxales Et les visions convenues (catastrophe du "temps réel" ou, à l'inverse, suprématie du savoir comme fondement du lien social) sont, au mieux, simplificatrices En effet les réseaux numériques fabriquent une forme de localisation Le temps différé se tisse à l'instantanéité La linéarité est vivifiée par l'hypermédiation et l'accélération nourrit le ralentissement de la communication Loin de dessiner un paysage univoque, la téléinformatique métisse anciennes et nouvelles logiques
Ces trois questions offrent autant de vues sur le statut de l'interactivité informatique, les enjeux politiques de l'apprentissage des langages hypermédias, l'automatisation de la médiation sur Internet, ou encore certains aspects de l'art numérique en passant par une relecture de L'image-temps de Gilles Deleuze


Jean-Louis Weissberg est Maître de conférences en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Paris XIII
Il enseigne aussi en INFOCOM et au département HYPERMÉDIA de l'Université Paris VIII


 

Table

Présentation

Remerciements

Introduction

Chapitre I : Entre présence et absence

A - Éléments pour une archéologie de la Réalité Virtuelle
C - Les interfaces : la commutation homme/univers virtuel
D - Le retour du corps
E - Graduations de présence
F - Simulation, restitution et illusion

Chapitre II : La crise de confiance des massmedia et le principe d'expérimentation

A - Du spectacte au spectacte
B - La crise de confiance des massmedia
C - La demande de participation traduite par le système télévisuel
D - Vers l'expérimentation de l'information
E - Une expérimentation véridique, sans mise en scène ?

Chapitre III : L'auto-médiation sur Internet comme forme politique

A - L'auto-médiation versus autonomisation
B - L'auto-médiation versus automatisation
C - L'auto-médiation, un concept paradoxal
D - Scénographie de l'auto-médiation

Chapitre IV : La téléinformatique comme technologie intellectuelle

A - Technologies intellectuelles, activité scientifique, dynamiques sociales
B - Réseaux, information, travail symbolique et travail "immatériel"
C - Archive virtuelle, archive "spectrale"

Chapitre V : Retour sur interactivité

A - L'interactivité : quelques réévaluations
B - Éloge des savoir-faire intermédiaires ou le home multimédia, un enjeu politique
C - Récit interactif et moteur narratif

Chapitre VI : Commentaires sur l'image actée, à partir de L'image-temps de Gilles Deleuze

A - De Matière et mémoire au concept de cristal dans L'image-temps
B - De L'image-temps aux concepts de l'image actée,
      versus de l'image virtuelle du miroir à l'avatar virtuel
C - Image-temps et image-présence : l'hypothèse du "cristal présentiel"

Chapitre VII : Les paradoxes de la téléinformatique

A - Réseaux et présence à distance : une disparition de l'inscription territoriale ?
B - Internet : l'évanouissement des intermédiaires dans l'espace public ?
C - L'univers de l'hypermédiation : une éclipse de la séquentialité ?
D - La retraite de l'auteur et l'amour des génériques
E - Panoptisme et réglage individuel des trajets
F - Le régime temporel des télé-technologies : ralentir la communication

Conclusion

Index

Bibliographie

 


Table des matières

À Rose

REMERCIEMENTS

J'adresse mes remerciements à Jean-Pierre Balpe dont les judicieux commentaires m'ont permis de clarifier certaines questions alors que cet ouvrage était encore dans une phase intermédiaire. De plus, ses travaux ont inspiré certaines de mes réflexions, ainsi qu'en témoigne l'un des chapitres de ce livre. Ma gratitude va aussi à mes collègues et amis de l'I.U.T. de Villetaneuse, Pierre Barboza, Frédéric Dajez et Patrick Delmas. Le cadre de travail élaboré en commun pour imaginer et mettre en place de nouvelles formations au multimédia a été une incitation permanente pour ouvrir de nouvelles directions de recherche et préciser mes analyses. Je remercie aussi Claude Poizot pour son travail de correction de ce livre.

Enfin, je ne saurais oublier à quel point au cours de ces dernières années de réflexions communes, les vues pénétrantes de Toni Negri m'ont, latéralement, fait entrevoir de nouveaux horizons pour penser à la fois la dynamique propre des télétechnologies et leur efficacité dans les mutations sociales en cours.


 


Table des matières

 "Il faut prendre à la lettre ce que nous enseigne la vision : que par elle nous touchons le soleil, les étoiles, nous sommes en même temps partout, aussi près des lointains que des choses proches, et que même notre pouvoir de nous imaginer ailleurs - "Je suis à Pétersbourg dans mon lit, à Paris, mes yeux voient le soleil" [Robert Delaunay, Du cubisme à l'art abstrait] - de viser librement, où qu'ils soient, des êtres réels, emprunte encore à la vision, remploie des moyens que nous tenons d'elle."

"La peinture réveille, porte à sa dernière puissance un délire qui est la vision même, puisque voir c'est avoir à distance, et que la peinture étend cette bizarre possession à tous les aspects de l'Être, qui doivent de quelque façon se faire visibles pour entrer en elle."

Maurice Merleau-Ponty, L'oeil et l'esprit




Introduction

Pourquoi mettre Présences au pluriel dans le titre de ce livre ? Les "présences à distance" visent une région particulière, celle des déplacements fluides gérés par les technologies numériques, mais conçus dans leur dépendance aux "machines" intellectuelles et corporelles (langage, vision, audition, geste, etc.). Il ne s'agit, ici, ni d'une lecture généalogique, ni d'une description fidèle du paysage technique et politique des télécommunications. Nous explorons, en revanche, quelques logiques homogènes aux procédés actuels de déplacements des signes de la présence en les comparant à celles qui ont gouverné leurs prédécesseurs. Nous ne présupposons pas que la Téléprésence est appelée à se substituer aux rencontres charnelles dans les activités humaines. D'où le pluriel qui affecte le terme "présence", exprimant le développement de solutions intermédiaires entre l'absence et la présence strictes : les modalités de la présence à distance se multiplient, et surtout, le coefficient corporel augmente dans ces transports. La Téléprésence agit comme une "forme culturelle" qui redéfinit la notion même de rencontre (comme d'autres, telles que la photographie ou la télédiffusion audiovisuelle, l'ont déjà accompli). Nous aurons bien sûr, à nous expliquer sur cette notion de "forme culturelle" dans ses rapports à la technique en général et aux techniques particulières qui la sous-tendent. Ainsi -c'est l'une des propositions principales de ce livre- la Téléprésence transforme l'exercice de la croyance telle qu'elle se concrétise aujourd'hui encore dans la télévision, parce qu'elle affecte les conditions du déplacement de la présence.

La crise de confiance qui taraude les massmedia dans leur fonction informative entretient, en effet, des rapports explicites avec la Téléprésence, si l'on admet que la croyance, quel qu'en soit le vecteur, exige un transport de l'événement (article de presse, enregistrement vidéo, etc.). On est présent par procuration en lisant un article de presse qui décrit un affrontement militaire, par exemple. On est témoin par oeil et oreille interposés quand on regarde un reportage sur ce même conflit. Avec les vecteurs numériques, on est présent aussi, mais de manière à la fois plus distante et plus intime, dès lors qu'il devient possible d'expérimenter l'événement par le truchement de son modèle, et non plus d'apprécier la transposition écrite ou la capture audiovisuelle pratiquée par autrui.

Transporter suppose alors de modéliser préalablement l'événement. Et c'est là qu'interviennent les technologies numériques, non pas seulement pour transporter l'information mais pour la mettre en forme et la rendre ainsi expérimentable. Et l'on voit bien que ces questions pourraient être prolongées dans le domaine politique puisque le système de la démocratie représentative repose sur la séparation entre représentants et représentés. Quelles formes politiques pourront-elles bien correspondre à une situation où l'on peut être à la fois ici et ailleurs ?

À ce commerce entre le technique (la maturation, la disponibilité des techniques de modélisation numérique) et le culturel (l'exigence d'expérimentation que personne n'exprime en propre et que tout le monde partage), la notion de "forme culturelle" vient apporter un cadre. Il s'agit bien d'un lieu de mixage où se négocient, s'interpénètrent et se contraignent mutuellement, dispositifs, usages sociaux et désirs collectifs. On pourrait aussi bien parler de "forme technoculturelle". Ce serait, au plan épistémologique, parfaitement justifié ; la "culture" se constitue fondamentalement dans le technique, et doit-on les différencier ? Je préfère, cependant, conserver la notion de "forme culturelle" pour ne pas laisser entendre que la Téléprésence relève essentiellement de techniques, éléments indépendants avec lesquels nos sociétés devraient négocier comme avec une contrainte imposée de l'extérieur. Notre monde, en effet, secrète les appétits que les dispositifs viennent satisfaire. Et c'est au niveau le plus général, la culture (orientations, visions du monde, modes de travail, habitudes, croyances, désirs collectifs, comme on voudra) que le frayage s'opère.

Dans l'étude de la présence technologique à distance, le terme "technologique" pourrait être supprimé, si on admet que la notion même de déplacement de présence l'inclut implicitement. On le conservera néanmoins pour marquer la spécificité des technologies dures face aux technologies mentales "molles" (imagination, fantasme éveillé, etc.), la séparation entre elles, pour réelle qu'elle soit, pouvant accueillir des voies de passages. Nos investigations tentent, notamment, de relier les segments durs de circulation des signes (écriture, imprimerie, enregistrement, numérisation) aux transferts et traitements propres à l'activité mentale (imagination, mémoire, souvenir). Le chapitre VI, consacré à une discussion du travail de Gilles Deleuze sur le cinéma, tente, en particulier de concrétiser cette direction d'étude.

Dupliquer non seulement l'apparence de la réalité mais sa mise en disponibilité -c'est-à-dire le mode d'accès à cette réalité transposée-, telle pourrait être la définition de la Téléprésence. S'ouvre dès lors la controverse sur l'ampleur et l'intensité possible de cette mission. Doit-on appréhender la réalité transposée comme une réalité en compétition globale avec notre monde empirique habituel ? Ce qui est en cause dans cette discussion concerne d'abord la notion de déplacement dans ses rapports à la présence. Cette question est d'une grande complexité dès qu'on refuse d'identifier présence corporelle et présence psychique et qu'on dissocie l'unité de lieu et de temps dans la multiplicité des espaces-temps mentaux[1]. L'ordinaire de notre existence se tisse dans d'extraordinaires enchevêtrements de voyages imaginaires, de déplacements identificatoires, de migrations incorporelles. C'est dire la difficulté d'élaborer une réflexion sur les rapports entre présence corporelle et déplacement des signes de la présence, rapports auxquels il faudrait ajouter ceux que nous entretenons avec des objets intermédiaires, remplaçant sur un plan imaginaire, la présence[2]. Nous y sommes aidé par une série de recherches et d'acquis sur les déplacements des signes dans leurs rapports à la production matérielle et intellectuelle. Certains travaux fondamentaux, historiques et philosophiques, sur la naissance de l'outil, de l'écriture, ou des télé-technologies inspirent nos investigations. Nous croiserons dans cette tentative des perspectives variées, de la tentative médiologique au concept de "technologie intellectuelle", de l'histoire des techniques de représentations à la phénoménologie. L'objectif est d'en approfondir certaines logiques, à la faveur de l'incontestable accélération du mouvement de Téléprésence. De les relire rétrospectivement, en quelque sorte. De ce mouvement, on ne proposera pas une cartographie précise. Notre ambition est autre. Elle consiste à proposer quelques outils méthodologiques pour en saisir les enjeux. Mais sans doute est-il temps de montrer comment s'articulent les différentes parties composant ce livre dans leurs rapports, parfois indirects, à la Téléprésence.

L'invention, à la fin du siècle précédent, des techniques d'enregistrement avait déjà suscité une prémonition de leur dépassement. Archéologie de la Réalité Virtuelle, ces visions s'étaient asséchées avec la sédimentation de la radio et de la télévision. Les techniques de simulation numérique les ont fait passer de l'état de fictions à celui de premières réalisations. Dans un premier chapitre, nous proposons une définition du mouvement actuel de Téléprésence dans ses relations aux formes antérieures de déplacement des signes de la présence (écriture, imprimerie, téléphone, etc.). L'hypothèse centrale d'une augmentation tendancielle du caractère incarné du transport de la présence y est affirmée en regard de ce qu'offrent les technologies numériques. Numérisation, modélisation, mise en réseau constituent en effet la chimie de base de la Téléprésence. Nous centrons notre enquête sur la commutation entre l'activité humaine et les univers virtuels, c'est-à-dire sur la notion d'interface. Nous tentons en particulier de montrer que loin d'éliminer le corps et les sensations physiques dans une supposée fuite en avant de l'abstraction, la Téléprésence les réinjecte au centre de l'expérience humaine. Cependant, ce retour du corps dans l'expérience virtuelle s'accompagne d'une redéfinition de la kinesthésie. La Téléprésence ne restitue pas à l'identique les performances que nous accomplissons habituellement. Elle invente un autre milieu perceptif dans lequel se concrétisent notamment des mouvements relationnels entre objets et sujets humains, particulièrement sensibles dans le travail coopératif à distance. Entre la présence en face à face et l'absence, se construisent donc des graduations sans cesse plus fines qui incitent à repenser nos conceptions héritées, relatives au partage commun de "l'ici et maintenant" et corrélativement à la séparation. Comment, dans ces conditions, apprécier les craintes d'une possible confusion des registres "réels" et "virtuels" ? Peut-on imaginer des transactions à distance qui rendraient transparents les procédés relationnels au point de les effacer de la perception des acteurs ? Nous esquissons, pour clore cette partie, une réponse à ces questions.

Le deuxième chapitre, qui offre son sous-titre à ce livre, propose de relier la crise actuelle des médias de masse à l'accentuation de l'incarnation de la communication. On l'a dit, le développement de nouvelles formes de présence à distance (réseaux, supports numériques interactifs) permettent, en effet, un rapport plus intime avec l'événement. Les modalités de la croyance sont alors recomposées sous la pression de ces exigences de participation plus intime. Les formules reliant croyance et mise en forme visuelle du monde, qui ont assuré les beaux jours des techniques d'enregistrement, entrent en crise, inassouvies par la restitution inerte des prélèvements opérés par les divers systèmes de l'ère de la capture directe (photographie, radiodiffusion, télévision, etc.). Au prélèvement événementiel, succède l'épreuve d'une animation simulée de modèles, prolongeant les dynamiques vivantes auxquelles ils réfèrent. L'hypothèse développée affirme, à l'encontre des discours érigeant la télévision en pouvoir fascinant absolu, que les massmedia ne souffrent pas d'un trop-plein de participation mais d'un déficit, et que progressivement se mettent en place, grâce à la Téléprésence, les moyens d'une expérimentation plus directe de l'information. D'où l'avènement d'un spectacte, succédant au spectacle. On comprend la multiplication des tentatives d'intégration, par le système télévisuel, de cette demande participative, de même que l'on constate les limites intrinsèques des réponses fournies à la quête de réalisme. Est-ce à dire qu'il n'y aurait plus de mise en forme de l'information, qu'un accès pur de toute médiation serait désormais possible ? La propension expérimentatrice trouve-t-elle son origine dans l'existence de technologies qui lui fournissent l'occasion de s'exprimer ? Peut-on relire d'anciennes analyses élaborées à propos de la photographie, à la lumière de l'importance prise, aujourd'hui, par les "télé- contacts" ? D'où l'occasion d'avancer quelques hypothèses sur les nouvelles scénographies qui se construisent dans le contact à distance, dont les "avatars virtuels" sont l'une des illustrations.

Le chapitre III est spécifiquement consacré à Internet, sous un angle particulier : la question de la médiation. Poussé par une puissante vague visant à supprimer les intermédiaires traditionnels (édition, distribution, recherche d'information, etc.), ce nouveau média peut-il tenir les promesses qui le soutiennent ? Peut-on, en effet, considérer Internet comme un modèle politique d'organisation sociale anti-hiérarchique, valorisant les relations latérales ? On discutera, sous trois éclairages différents, la tendance à l'affaiblissement des médiations. D'abord en observant qu'un autre type de médiation émerge avec le développement du réseau mondial : l'auto-médiation, fondée sur l'alliance de l'autonomisation et de l'automatisation de la médiation, alliance que l'espace Internet suscite et fortifie. Ensuite, Internet sera envisagé comme espace politique propre. Comment les principes démocratiques prônés dans le réseau sont-ils appliqués au gouvernement du réseau lui-même ? Enfin, sur un tout autre plan, nous comparerons les deux grandes postures de la navigation interactive (CD-Rom et réseau) dans leurs rapports à l'idéal d'une autonomie revendiquée. Quel sens donner à l'utopie Internet ? Et de quel type d'utopie s'agit-il ?

Il nous a semblé nécessaire, avant d'aborder la question de l'efficacité culturelle de la Téléprésence, de préciser, dans le quatrième chapitre, nos positions quant au statut des technologies intellectuelles en général, et de la téléinformatique en particulier. Cette délimitation réfère aux travaux de l'école épistémologique d'anthropologie des sciences et des techniques, laquelle privilégie les réseaux sociaux dans l'étude du fait techno-scientifique. Nous essayons d'en évaluer l'apport, mais aussi les limites, à la faveur d'exemples d'usages d'Internet. L'idée que les technologies intellectuelles sont les facteurs décisifs du dynamisme social global s'accorde, apparemment, parfaitement avec le caractère stratégique de l'informatique et des réseaux numériques. Internet serait, en quelque sorte, la parabole de la mondialisation, non seulement de par sa diffusion planétaire, mais surtout comme illustration de la sociologie constructiviste. La suprématie souvent accordée depuis Marshall McLuhan, à la sphère du traitement des signes alimente les thèses convenues sur la société de l'information et du travail immatériels. Nous les discutons en insistant sur la difficulté de séparer, dans le travail symbolique lui-même, les segments durs (machines, réseaux, etc.) des segments "mous" (idée, pensée, affect).

Le développement des scénographies interactives est l'un des cadres où s'expérimente une forme de présence. Non pas dans la séparation géographique, mais dans l'inscription interne à un cadre d'action, que ce soit un musée formalisé, un jeu vidéo ou un récit fictionnel. Qu'est-ce qu'être présent dans un tel cadre ? Comment thématiser les configurations, dites interactives, qui permettent d'intervenir pratiquement dans des scénographies narratives installées ? Telles sont les principales questions abordées dans le chapitre V. Notre attention est, en particulier, attirée par le développement, dans l'aire du multimédia, de solutions de continuité entre réception et production. Cette observation est de la plus haute importance pour reconnaître et développer les savoir- faire intermédiaires de l'hypermédiation. Après avoir réexaminé, de manière critique, certaines tentatives de formalisation du concept d'interactivité, nous examinons l'évolution de la notion d'interface dans ses rapports à la posture interactive. De même nous attacherons-nous à l'une des dimensions prometteuses de l'interactivité : l'animation autonome de scénarios évolutionnistes. Les programmes "génétiques" en sont un parfait exemple. Par ailleurs, le savoir accumulé en matière d'inscription du spect-acteur dans le récit s'est concrétisé dans de nombreuses réalisations. Celles-ci affrontent, avec des réponses différenciées, quelques questions communes. Par exemple, comment la succession des choix dans une scénogaphie peut-elle orienter le déroulement futur d'une trajectoire ? La proposition d'une littérature génétique -en décalage avec l'interactivité- apporte une réponse originale à cette interrogation. Nous la discutons en montrant comment différents modes de construction de récits se rattachent implicitement à des conceptions de la vie.

Le chapitre VI a un statut particulier. Plus philosophique et d'une lecture moins facile, il expérimente quelques hypothèses plus qu'il ne propose des résultats. J'y ai poursuivi une direction d'analyse sur l'image simulée, ponctuée notamment par les écrits d'Henri Bergson, de Maurice Merleau-Ponty, et que les livres de Gilles Deleuze sur le cinéma sont venus revivifier. Il m'est, en effet, apparu que la tentative, à propos du cinéma, d'en "faire la théorie comme pratique conceptuelle", pouvait être mise à profit sur le terrain des images actées. La place qu'accorde le philosophe à Bergson pour bâtir sa théorie de l'image-temps ne pouvait que m'inciter à m'engager dans cette direction. La question de la perception est en effet au coeur de cette interrogation sur les enjeux de l'image actée, sur la manière dont elle suscite et traduit une posture perceptive. Une orientation très riche s'en dégage pour aborder les rapports technologie/perception dans la lignée des propositions de Walter Benjamin ou de Marshall McLuhan. L'enquête phénoménologique ouvre une voie précieuse pour apprécier comment la liaison de l'action et de l'image -l'image actée- redéfinit la vision, laquelle chez Maurice Merleau Ponty est explicitement une présence tactile à distance. La direction bergsonienne exploitée par Gilles Deleuze pour rendre compte du cinéma d'après-guerre exprime les mouvements abstraits à l'oeuvre dans la vision, mouvements relatifs à la temporalité, et qu'un certain cinéma révèle distinctement. Une telle démarche est-elle concevable à propos de l'image actée ? Peut-on dégager des concepts spécifiques à cette expérience ? Notre proposition de "cristal présentiel", répondant à "l'image-cristal" de Gilles Deleuze, est une indication dans cette direction. Elle tente de thématiser les déplacements de présence qui fondent certaines oeuvres télé-technologiques. Elle se heurte, cependant, au caractère encore mal délimité du genre. Gilles Deleuze analyse des films singuliers d'une période historique, et non pas le cinéma comme technologie en général. Cela dit, ses remarques, par exemple, sur l'adjonction du son à l'image lors de la naissance du cinéma sonore, peuvent, je crois, être prolongées lorsque l'action se compose à l'image sonore dans l'image actée. Poursuivre ces constructions conceptuelles en se tenant au plus près possible des propositions artistiques qui émergent, telle est, on le verra, la direction qu'indiquent les défrichages fondateurs de Gilles Deleuze.

Il s'agira enfin, dans le dernier chapitre, de reprendre de manière unifiée les principaux résultats obtenus auparavant, autour de la question des enjeux culturels de la téléinformatique. L'hypothèse centrale consiste, à la différence de nombreuses analyses, à affirmer qu'il n'y a pas d'incidences culturelles unilatérales et globales repérables dès lors qu'on examine attentivement les différentes strates dans lesquelles les télé-technologies inscrivent leurs opérations. Somme-nous vraiment confrontés à une déterritorialisation radicale, à une suppression galopante des intermédiaires, à l'accélération absolue et à la conquête achevée de l'instantanéité, à l'éclipse évidente de la linéarité, au déclin manifeste de l'auteur individuel ou encore à l'affaissement du panoptisme ? Sur ces différents plans, nous tentons de montrer que, loin d'oeuvrer dans un sens univoque, la télé-informatique engendre elle-même des tensions entre des logiques antagonistes : délocalisation et inscription locale, temps différé et temps réel, séquentialité et hypertextualité, accélération et ralentissement. Il ne s'agit pas là essentiellement de gestion des survivances, ni de manifestations de résistances. Réinterprétant les situations héritées, les technologies conservent souvent les anciennes logiques en les hybridant aux nouvelles plutôt qu'elles ne les effacent totalement. Et ces manifestations semblent particulièrement virulentes dans l'univers des télé-technologies. Nous faisons effectivement l'hypothèse que la télé-informatique diffuse plutôt une méta-culture, qu'une culture, disjoignant, plus que d'autres grandes vagues technologiques passées, les méthodes et les contenus, les logiques et les manifestations. Elle laisserait donc croître et se diversifier, sous sa portée, des logiques hétérogènes, voire antagonistes, mais surtout, hybriderait anciens et nouveaux principes.


[1] Dissocier lieu et temps : l'état de rêverie éveillée nous en donne l'expérience. Souvenirs, fantasmes et rêves déclinent toute la gamme des combinaisons possibles. Dans ses formes extrêmes, cette dissociation devient pathologique. Dans une intervention orale au séminaire "Pratiques - Machines - Utopie" (Université Européenne de la recherche - Département des Sciences politiques de l'Université Paris VIII, Paris, 1994), le psychiatre Jean Oury éclairait la psychose en la décrivant comme un trouble de la présence : un patient qui parlait avec lui dans son bureau, était, en fait, resté près de l'étang, à côté des canards.

[2] Toute une dimension mythologique et fantasmatique de la téléprésence symbolique pourrait ici être invoquée, de la "téléprésence" divine incarnée dans un messager, à la côte tissée par Pénélope, et aux "objets transitionnels" chers à la psychanalyste Mélanie Klein.


















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