Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron Skjelderup.
    Gjörtz manda auprès de lui le reître Aag, forban sans scrupules, qui, pourvu qu'on le payât bien, ne reculait devant aucune besogne.
    En termes ardents, le suzerain exposa l'irrésistible amour qui lui étreignait le coeur — et promit une fortune au reître pour le jour béni où, grâce à un discret enlèvement, il lui amènerait seule et sans défense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rêves.
    Afin d'éviter toute compromission, Gjörtz se masquerait avec un loup pour assouvir son désir. Sachant qu'une plainte adressée au roi l'exposerait aux plus terribles représailles, il voulait priver Christel de preuves et même de soupçons.
    Aag se mit en campagne et alla se loger proche la résidence du baron pour guetter l'occasion favorable.
    Un soir, embusqué dans le parc du château qu'il épiait sans cesse, le reître vit Christel, que les hasards d'une promenade soli taire conduisaient de son côté. Au moment opportun, il s'élança d'un bond sur l'infortunée jeune femme, dont ses mains ne purent arrêter le premier cri. Skjelderup entendit cette exclamation de détresse et, appelant plusieurs serviteurs à son aide, arriva en temps voulu pour délivrer sa conjointe et s'emparer de l'agresseur.
    Par ordre du châtelain, ivre de fureur, Aag fut à l'instant même entraîné au fond d'une crypte énorme qui, s'étendant sous le parc, avait précisément son entrée secrète au milieu d'un massif avoisinant le lieu de l'attentat.
    Cette retraite, depuis longtemps inutilisée, communiquait jadis avec les souterrains du château pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse, servir de refuge ignoré à un personnel nombreux, en laissant toujours l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.
    Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prison nier, Skjelderup fit planter debout dans le sol, composé d'une terre glaise facilement pénétrable, certaine branche résineuse cueillie puis allumée au moment de la descente.
    Un étang croupissait dans la grotte, saturée de gaz malsains et d'humidité.
    Abandonnant le reître dans le repaire silencieux destiné à lui servir de tombe, le baron remonta par le même chemin, suivi de ses serviteurs qui, devant lui, scellèrent l'entrée de la crypte à l'aide d'immenses pierres rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul ; ces matériaux provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient non loin de là une des allées du parc. Depuis plus d'un demi-siècle la communication souterraine avec le château était comblée par des éboulis, et rien ne pouvait sous traire le condamné à la mort lente et cruelle qui l'attendait loin de tout secours humain.

    Après avoir essayé vainement de remuer les pierres rouges entassées sur l'ouverture qui lui avait livré passage, le reître fit le tour de sa vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emblée tout espoir d'évasion.
    Au cours de son exploration il avait ramassé dans un coin obscur certain vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige à peu près complet d'un stock de volumes lamentables jetés là au rebut et presque anéantis par la moisissure ou par les rats.
    Revenu près de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en tête suivant : Recueil des Kaempe Viser, publié pour la reine Sophie par Sorenzon Wedel — 1591.
    Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les pensées lugubres qui l'assaillaient, Aag, s'étendant sur le sol, ouvrit le livre au hasard et tomba sur cette légende naïve, intitulée Conte de la Boule d'Eau.