Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaitée, Canterel choisit dans son parc une place très découverte, remarquable par l'instabilité de direction observée dans les souffles la parcourant. Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux va-et-vient que la demoiselle aurait à effectuer pour l'exécution du tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la région qu'il se promettait d'utiliser — puis attendit patiemment l'apparition dans ses pronostics d'une future période de deux cent quarante heures qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportât ni pluie ni tempêtes. L'expérience ne pouvait en effet se concevoir par un vent excessif, et une averse plus ou moins fouettante eût dérangé maintes combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'aérostat et en ternissant miroirs et lentille.
    Le moment venu, il amena sur la place ventilée la hie aérienne ainsi qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis la découverte de ses deux métaux attractifs.
    Là, ses prévisions météorologiques sous les yeux, il se livra pendant une nuit complète à un terrible labeur, distinguant sans erreurs les multiples coloris subtils de ses matériaux dentaires grâce à l'étrange et prodigieuse lumière d'un phare spécial, qui, inventé par lui depuis peu, avait révolutionné le monde des ateliers et académies en permettant à n'importe quel peintre de travailler après l'apparition des étoiles avec la même sûreté qu'en plein jour. Exprès il s'était assigné le soir comme point de départ des vingt tours de cadran prophétiques, afin de ménager à ses complexes préparatifs de longues heures noires forcément nulles pour la demoiselle, qui, en commençant sa tâche dès l'aube subséquente pour la terminer au serein du dixième jour, emploierait sans en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de prédictions.
    Attentif à ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait à combiner l'éclosion de son oeuvre d'art, les regards fixés de temps à autre sur un modèle exécuté à l'huile, d'après ses indications, par un portraitiste avisé, qui avait distribué chaque teinte en quantité plus ou moins grande suivant le nombre de dents ou de racines la représentant. Laissant libre l'emplacement de la future mosaïque, il semait sciemment aux alentours les éléments dentaires de toutes nuances, pour les rendre prêts à être happés aux différents pèlerinages de la hie.
    D'avance, les dents étaient judicieusement orientées selon le sens exact que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de même que les racines, toujours séparées de la couronne, séance tenante, par une section faite avec une petite scie ad hoc.
    Conjointement à ces absorbantes semailles, Canterel établis sait, au millième de seconde près, les futurs embrayages délicats de certain mécanisme supplémentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu les neuf chronomètres, qui, une fois remontés, marcheraient deux cent trente-trois heures pleines, ère de précaution un peu supérieure — vu la phase solaire de l'an née — au temps que vivrait l'aventure entre la première aube et le dernier crépuscule.
    Une brise devant naître à telle fraction de minute et se diriger dans tel sens, la lentille, mue par son chronomètre spécial, concentrerait les rayons solaires sur la substance jaune — et garderait plus ou moins longtemps sa position calorifique suivant la pureté de l'atmosphère et la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle à la courbe de son évolution, puis, sur tout, suivant l'opacité relative et la durée d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la partie de sa besogne concernant la lentille, le maître tint compte, une fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matière ocreuse quelques-unes des soies du filet.
    Le réglage chronométrique de la soupape demandait une grande application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie pendant ses temps de repos, et un dégonflement partiel serait parfois nécessaire indépendamment des pérégrinations aériennes, dans le seul but d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilité plus résistante. Cette particularité aurait un contrecoup direct sur le travail de la lentille, obligée d'éblouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune pour compenser les pertes d'hydrogène.
    En bas, la tâche des deux rondelles consacrées à l'attirance puis au lâchage des dents était plus facile à mettre au point. En revanche, l'arrangement des trois chronomètres dédiés aux rallonges internes des griffes astreignit Canterel à d'effrayants calculs. Quant aux miroirs, leurs déplacements, parfaitement réguliers, ne viseraient qu'à suivre le soleil dans sa course ; mécaniquement leur orientation générale changerait un peu chaque jour, à cause de la modification quotidienne apportée dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du plan de l'équateur sur celui de l'écliptique.
    L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever du soleil — et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les chronomètres seraient ordonnés d'avance jusqu'au dernier jour inclus. Les cadrans, laissés visibles à dessein, permettraient de savoir constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation, continuaient bien tous à donner la même et vraie heure.
    Canterel termina ses apprêts au chant du coq et emplit alors l'aérostat d'une provision équilibrante et fondamentale d'hydrogène, obtenue routinièrement sans rien emprunter à la substance ocreuse. En tirant parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achèverait sa mosaïque à la brune du dixième jour, reproduisant strictement, en plus grand, le modèle fait à l'huile, sauf quatre minces bandes extérieures qui manqueraient individuellement à chacun des côtés, sans porter par leur insignifiante absence, choisie à bon escient de préférence à toute autre, nul préjudice à l'ensemble du sujet. Forcement inemployées, les dents d'abord destinées à l'extrême bordure du tableau furent supprimées en tant que déchet, et le maître, qui avait annoncé publiquement ses projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des témoins pussent venir à toute heure assister aux légères promenades de l'instrument et contrôler le défaut absolu de tricherie. Une corde tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle polygonal, propre à maintenir les visiteurs à une distance suffisante pour éviter aux souffles d'air la moindre gêne appréciable. Enfin la demoiselle fut posée au-dessus d'une oeillère isabelle, où elle attendit le moment d'utiliser motu proprio la première haleine favorable.
    L'expérience, touchant presque à sa fin, durait maintenant depuis sept jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grâce à la merveilleuse adaptation de ses chronomètres, avait toujours transféré dents ou racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succédaient assez vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent ; souvent aussi, la brise s'éternisant dans une direction constante, l'appareil attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps à autre, des étrangers se présentaient par petits groupes, et, depuis que Canterel parlait, plusieurs personnes s'étaient discrètement approchées pour épier la prochaine ascension de l'aérostat.