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Chapitre IV

1ƒ Le poète GÈrard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul, dans sa folle douleur, l'espoir de la ré:surrection factice promise par Canterel.

Pendant les quinze dernières années écoulées, Gérard avait publié avec succès à Paris une série de remarquables poèmes, o˜ il excellait à rendre la couleur locale des contrées les plus diverses. La nature de son talent le contraignant à voyager sans cesse, le poète emmenait à ses côtés par le monde, pour éviter de continuelles séparations déchirantes, sa jeune femme Clotilde ? qui, ainsi que lui, maniait passablement chacune des principales langues européennes ? et son fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante. Traversant un jour en berline les sauvages défilés calabrais de l'Aspromonte, Gérard subit l'attaque d'une troupe de brigands, menés par le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d'audace envers maints voyageurs qu'il ranÁonnait chèrement.

Atteint d'un coup de poignard à la jambe gauche dès son premier essai de résistance, Gérard fut capturé ainsi que Florent, alors ’gé de deux ans.

Grocco avertit aussitôt Clotilde, laissée libre, qu'elle ne pouvait sauver les deux captifs de la mort qu'en lui apportant, avant une date qu'il fixa pour leur exécution capitale, une somme de cinquante mille francs. Puis il prit dans sa ceinture une écritoire munie de feuilles timbrées et forÁa le poète, auquel pas un mot de la sentence n'avait échappé, d'établir en faveur de Clotilde une procuration apte à faciliter tous déplacements de fonds. Conduits avec leurs bagages sur le sommet d'un mont abrupt, Gérard et Florent furent écroués dans une ancienne chapelle faisant partie d'une vieille forteresse abandonnée o˜ Grocco campait tant bien que mal.

Le poète, à la réflexion, n'entrevit aucune chance de salut. Grocco, le prenant à grand tort pour un oisif riche en train de voyager par goût, avait fixé bien trop haut le prix de la ranÁon, dont le cinquième à peine se trouvait susceptible d'être réalisé par Clotilde. Et, quand l'argent n'arrivait pas, jamais le fameux ban dit ne retardait d'un seul instant l'heure d'une exécution. Pourtant, après de longues méditations, Gérard découvrit un moyen hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, était à même de réunir sans peine, le poète gagna son geôlier, un certain Piancastelli, qui, passant pour le plus astucieux de la bande, résolut de tenter un coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta. Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, étrangère à toute discipline, allait à son gré aux villes proches pour y effectuer divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlèverait secrètement Florent pour le rendre à Clotilde en échange de la somme convenue, qu'elle rapporterait à Piancastelli. Dès lors, les deux complices, pour éviter toutes représailles, quitteraient promptement le repaire de Grocco. Le poète renonÁait à sa propre évasion pour assurer celle de son fils. Fréquemment Grocco passait devant la chapelle, située au niveau du sol, et, par la fenêtre, apercevait Gérard, dont le départ eût à l'instant provoqué une poursuite acharnée. Au contraire, en demeurant à son poste, le père ne pouvait manquer de protéger la fuite de l'enfant, fuite chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et difficile. Craignant de voir ceux qu'il faisait prisonniers établir, en vue de lui échapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.

Piancastelli, bravant pour quelques moments ce décret, mit le reclus en mesure de prescrire par lettre à Clotilde la remise d'une somme déterminée à l'inconnue qui lui rendrait Florent. Le lendemain, avant l'aube, Marta, munie de la lettre, partit avec l'enfant dissimulé sous son manteau.

Mais, ce jour-là, Grocco, apprenant soudain l'imminent pas sage d'un groupe de riches voyageurs bons à capturer, emmena en expédition Piancastelli, dont il prisait fort, pour toute occasion d'importance, l'aide et les conseils. Un nouveau geôlier, Luzzatto, fut donné à Gérard, qui trembla dès lors à la pensée de voir l'évasion de Florent découverte et comprise ? car il était grand temps de rattraper Marta. En apportant le premier repas, Luzzatto, par bonheur, ne s'était pas soucié de Florent, qu'il devait croire endormi encore dans certain petit grabat mis en un coin de pénombre. Mais le père songeait que ce remplaÁant, à sa prochaine visite, remarquerait sûrement l'absence de l'enfant et que tout se saurait, hélas ! avant que Marta ne fšt à l'abri des poursuites. Gérard chercha un subterfuge propre à conjurer le danger.

Contre un des murs de la chapelle o˜ on le détenait, gisait en plusieurs morceaux, parmi les vestiges d'un autel, une statue grandeur nature de la Vierge, près de laquelle, séparé des bras maternels qui le soutenaient jadis, l'Enfant Jésus était demeure intact. Le poète résolut d'utiliser cet enfant de pierre pour donner le change à Luzzatto. Afin d'adoucir la plaie que sa jambe gauche offrait depuis l'attaque de la berline, il avait reÁu de Grocco un onguent dont la teinte se confondait sans heurt avec celle de la chair.

Il prit l'enfant divin et, recouvrant d'une couche d'onguent visage, oreilles et cou, l'étendit dans le grabat de Florent. Satisfait de l'illusion obtenue, il ne songea plus qu'à dissimuler entièrement les cheveux de pierre. Seul un petit bonnet blanc pouvait sembler naturel. Mais comment fabriquer un pareil article ? Gérard, suivant une habitude adoptée pour tous ses voyages, n'avait sur lui que du linge de couleur qui, assez voyant, eût fourni un bonnet suspect. Une fenÍtre seulement éclairait la chapelle. Munie d'une forte grille mise là jadis contre les envahisseurs nocturnes, elle marquait le fond d'une étroite alcÙve extérieure crÈée par un enfoncement de la faÁade. Contre un des coins de ce retrait s'entassaient maintes bribes de rebut ? rognures, croûtes, trognons ou épluchures. A tout hasard, le détenu, en vue de son projet, chercha quelque Èlément propice dans cette réserve, que la grille, formant un peu ventre vers le dehors, lui permettait d'examiner.

Apercevant au sommet du tas force épluchures de poires, il se souvint que, la veille, un des bandits avait volé dans une charrette de paysan un plein panier de crassanes dont tout le camp s'était régalé. Il tenait le fait de Piancastelli, qui lui avait servi un de ces fruits à souper. Gérard, traversé par une idée soudaine, recueillit, en passant le bras entre deux barreaux, tous les filaments blancs constituant le prolongement des queues, dont il les sépara. Otant les pépins et leur entourage, il eut d'épais cordons primitifs, bientôt divisés soigneusement en de nombreux fils minces, dont ses doigts novices, tissant et nouant sans rel’che, firent, à force de persÈvérance, un bonnet acceptable. Parée de cette coiffure et couverte jusqu'au cou, le visage vers le mur, la statue donna l'illusion d'un enfant véritable. L'onguent imitait bien la chair, et le bonnet semblait être en linge. Le poète eut soin de restituer au tas mis par lui à contribution tout le compromettant résidu tombé de ses mains pendant sa t’che.

Quand Luzzatto vint avec le repas de midi, Gérard, domptant une terrible émotion, le pria de faire silence, pour respecter, dit-il, le sommeil de Florent, souffrant depuis le matin. Le geôlier, jetant un coup d'oeil vers le coin sombre du grabat, fut dupe du stratagème. La même scène se renouvela le soir avec succès à l'entrée du souper. Dans la première partie de la nuit, des bruits de serrure éveillèrent Gérard. La nouvelle expédition de Grocco avait dû réussir, car on enfermait des prisonniers dans les salles voisines. Le lendemain, Piancastelli, reprenant ses fonctions de geôlier, admira l'expédient du poète, dont le récit calma en lui d'obsédantes inquiétudes éprouvées depuis le prÈcédent matin. Par prudence, la statue fut maintenue intacte à sa place, pour leurrer, le cas échéant, tels visiteurs inattendus. Marta revint après cinq jours d'absence. Clotilde, découverte sans peine, lui avait remis, en échange de Florent, la somme stipulée ? plus une tendre lettre pour Gérard, parlant de mille audacieux projets de délivrance. Un matin, chargé par Grocco de se renseigner sur la prochaine présence dans l'Aspromonte d'une opulente voyageuse, Piancastelli, dont la mission devait durer deux jours, vit là une occasion de quitter le camp pour jamais avec Marta et l'argent. Gérard approuva son dessein et lui fit de reconnaissants adieux.

Gr’ce à l'habileté du poète, soucieux d'assurer à Piancastelli une désertion sans entraves, Luzzatto, redevenu geôlier, prit pour Florent, pendant un jour encore, la statue du grabat ; mais ses soupÁons s'éveillèrent le lendemain, et, s'approchant de la couchette, il comprit tout. Grocco, averti, fit une enquête et devina le rôle joué par Piancastelli et Marta, qui, maintenant hors d'atteinte sans idée de retour, échappaient à ses représailles.

Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et certaine, Gérard chercha quelque moyen d'écrire malgré la défense de Grocco. Le jour même du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait une côte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous à l'envi leurs mains pleines de fleurs fraÓches cueillies, Gérard avait acheté un bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitôt une rose dans l'ensemble, s'était plu à la passer au revers du donateur. Prisonnier, le poète avait pieusement conservé ce doux souvenir de celle qu'il n'espérait plus revoir. Gérard, songeant maintenant à employer comme plume une des épines de cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en possession d'un instrument commode. On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvés dans son bagage ; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commenÁait et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoutée le relieur ? et offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prêtes à recevoir un travail important. Gérard savait que son sang, amené par une piqûre de l'épine, eût pu lui servir d'encre ; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant malgré lui son linge ou ses habits. Il se dit que, réduite en poudre, une matière durable, telle qu'un métal par exemple, pourrait, en colorant des caractères tracés à l'eau, seul liquide disponible, donner, après assèchement naturel, un texte lisible et stable. Mais quel métal pulvériser ?

Tout en acier, les barreaux de la fenêtre étaient inattaquables, et la chapelle, dont seuls des verrous extérieurs fermaient la porte, montrait une complète nudité. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcérer on avait pris à Gérard bijoux et monnaies, une antique pièce d'or de touchante provenance était restée inaperÁue. Pendant un Èté passé jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait souvent, non loin d'une ruine féodale, sous d'épais ombrages constituant un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bêche pour entourer de fosses une forteresse de sable due à son labeur, elle fit sauter une pièce d'or, qui fut reconnue, à l'examen, pour un écu à la chaise du XIVe siècle. Fière de sa trouvaille, Clotilde voulut porter en bracelet l'écu pendu à une chaÓnette d'or. Jeune fille, elle continua de mettre le frêle bijou, dont on allongea la chaÓnette. En recevant sa bague de fianÁailles elle en fit présent à Gérard, pour qu'il ceignÓt à son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait pas quittée. Nuit et jour le poète garda au bras l'émotionnante relique, dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la présence, gr’ce à l'abri de la manchette. Tenus par deux traverses courbes scellées dans le mur, les barreaux de la fenêtre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en usant l'écu, fournir une poudre d'or.

Cet écu, si précieux pour le couple au point de vue affectif, serait ainsi dÈtérioré. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur spéciale en jeu ne pourrait qu'être accrue par des remarques intimement liées au chant du cygne de son poète, dont elle rachèterait sans nul doute à Grocco les bijoux et le bagage complet. Vu la fragilité présumable des futurs caractères, que le moindre frottement devait suffire à brouiller, Gérard, pour profiter du solide abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans les détacher du volume. Son oeuvre, en outre, parviendrait plus sûrement ainsi à Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vérifierait à coup sûr la présence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que toute autre. Pour éviter de dégrader le volume qui, représentant un prix élevé, méritait mieux que de simplement servir à procurer quelques pages vierges, le prisonnier résolut d'associer étroitement ses vers à la prose de l'auteur. Etranger à l'ouvrage, le futur poème eût déparé l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en découlait. Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le déchirement expulseur, cette intimité substantielle donnerait aux strophes autographes des chances d'infinie durée en assurant à l'écriture précaire l'éternelle protection de la reliure. De plus, le poète embellirait ainsi son oeuvre, tant le livre, intitulé Erebi Glossarium a Ludovico Toljano, était fait pour alimenter et conduire la plainte suprême d'un condamné. Après toute une vie consacrée à l'étude profonde et spéciale de la mythologie, Louis Toljan, fameux érudit du XVIe siècle, avait clairement réuni en deux remarquables dictionnaires, nom mes l'un Olympi Glossarium, l'autre Erebi Glossarium, les innombrables matériaux sans cesse accumulés par lui durant trente années de patientes recherches. Là, classés par ordre alphabétique, dieux, animaux, sites ou objets touchant aux deux surnaturels séjours ont leur nom escorté d'un texte copieux, o˜ documents et anecdotes, citations et détails s'entassent judicieusement.

Tout mot étranger à l'Olympe d'une part et de l'autre à l'Erèbe est exclu de la nomenclature.

Imprimés en latin et tenus aujourd'hui encore pour un pré cieux monument, ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus guère que dans telles illustres bibliothèques publiques. Mais depuis longtemps chez les Lauwerys, écrivains de père en fils, on se transmettait un exemplaire du deuxième ? exemplaire intact que Gérard, avec admiration, feuilletait quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot ´ Erèbe ª se rapporte là au complet ensemble des Enfers. Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, o˜ donc puiser mieux qu'à cette source, dont le seul séjour des morts avait fourni les Èléments ?

Gérard traÁa le plan d'une ode o˜, poétiquement dotée de survie paÔenne, son ’me, arrivant dans l'Erèbe, aurait maintes visions, qui toutes, en vue de la fusion souhaitée, seraient inspirées par tels passages du livre. Pour produire, le poète, rebelle à tout travail méthodiquement régulier, procédait toujours par efforts intenses mais éphémères, se privant de repos, de sommeil et de nourriture jusqu'à l'achèvement de sa t’che ; après quoi un terrible épuisement le contraignait à s'interdire pour longtemps la moindre pensée créatrice. Doué d'une infaillible mémoire, il terminait tout mentalement avant de prendre la plume. En soixante heures consécutives, dont chaque seconde fut employée, Gérard composa, suivant les règles adoptées, son ode, qu'il termina au début d'une aurore. Il recueillit alors soigneusement, à la fenêtre, une dose de poudre d'or que lui donna l'écu, rayé longuement par le piquant inférieur d'un des barreaux d'acier.

Puis, avec l'épine trempée dans l'eau de sa cruche, il commenÁa d'écrire son ode sur la blancheur convenue, saupoudrant de poussière d'or, après chaque strophe, tous les caractères, encore frais. Peu à peu couverte jusqu'en bas, la véritable première page du dictionnaire, bientôt sèche, montra un clair texte doré, quand Gérard eut, en économe, récupÈré, au moyen de deux glissades bien conduites, les grains de poudre non captés par l'eau. Remplissant de la même faÁon le verso de la feuille liminaire puis les deux faces de la dernière, le poète acheva son ode et signa.

Jaloux de puiser encore, dans quelque autre absorbante occupation, l'oubli de pensées cruelles qu'il sentait prêtes à l'assaillir de nouveau, Gérard, incapable pour longtemps, après son gigantesque effort, de toute besogne productrice, résolut de se rejeter sur de ternes exercices mnémoniques. Le dictionnaire de l'Erèbe offrait maints récits attachants bons à se mettre en mémoire, mais dangereux pour le cerveau surmené de Gérard, qui, après chaque formidable accès de travail, allait jusqu'à se défendre tout contact avec les livres imprégnés d'imagination. Avide, plutôt, de texte froidement scientifique, il choisit dans son stock d'ouvrages l'Eocène, étude savante concernant la seule période géologique désignée par le titre. Poète, il aimait feuille ter souvent cette oeuvre, à cause d'une remarquable série de planches en couleurs qui transportaient dans les abÓmes du passé planétaire l'esprit saisi de vertige enivrant. Il songea qu'apprendre là, en se cachant les gravures, des alinéas sans étincelle lui octroierait contre ses obsessions un dérivatif exempt de péril. Mais Gérard sentait bien que, pour triompher d'une t’che aussi ardue, il lui fallait une règle fixe et sévère, sachant le contraindre, jusqu'au dernier jour, à un irrémissible labeur quotidien.

A la fin du livre s'éternisait, partout sur deux colonnes, une fine nomenclature alphabétique de tous les sujets traités ? animaux, vÈgétaux ou minéraux ? chacun fournissant, à la suite de son nom, l'indication des pages qui l'étudiaient.

Cinquante journées, en comptant la présente, le séparant encore de la date immuable de sa mort, Gérard chercha si une page de l'index n'offrait pas juste le même nombre de mots cités. Sur le haut de la quinzième, qui répondait à ses désirs, il écrivit, avec son habile procÈdé, ces mots : ´ Jours de cellule ª, dont le dernier était justifié par la rigueur de son incarcération. Deux mots nouveaux, ´ Actif ª et ´ Passif ª, furent tracés, pour servir de titres, l'un, à l'endroit, au-dessus de la première colonne, l'autre, à l'envers, au-dessous de la seconde. En effaÁant quotidiennement à partir du début de la page, toujours avec l'épine, l'eau et la poudre d'or, un des cinquante noms appelés désormais à représenter ses cinquante dernières journées de réclusion, Gérard verrait à la fois augmenter son actif, constitué par le nombre de jours accomplis, et diminuer son passif, ou somme des jours encore à faire. Il s'imposerait, à chaque rature, la t’che d'apprendre par coeur, entre son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biffé dans les pages désignées par l'index.

Ainsi mis par lui-même, de faÁon saisissante, en possession de la stricte obligation voulue, le prisonnier, commenÁant sur l'heure, se conforma, sans fléchir, à sa ligne de conduite, trouvant à souhait l'oubli dans ses arides exercices de mémoire. Trois semaines avant la date fatale, il crut rêver, en recevant dans ses bras Clotilde, qui, folle de joie, apportait au camp la somme libératrice. Jadis fort liée avec elle au couvent, une certaine Eveline Bréger, d'origine modeste, avait, gr’ce à sa grande beauté, fait un splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui était restée dans l'ignorance de son changement de fortune, Eveline, en feuilletant un périodique, avait lu les détails du drame de la berline, suivis de notes biographiques sur Gérard ? et sur sa femme, dont on nommait la famille. Son coeur s'était ému des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, à qui gÈnéreusement elle avait envoyé le montant de la ranÁon exigée. Remis en liberté sur-le-champ, le poète obtint de Grocco, qui se montra bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants souvenirs de sa captivité, l'enfant de pierre à l'étrange bonnet, les deux livres parés d'écriture d'or et la tige à unique épine. Quant à l'écu, toujours ignoré, il pendait ainsi qu'auparavant à son poignet.

Or, c'étaient les principaux épisodes de cette réclusion, si marquante dans son existence, que Gérard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence de la résurrectine et du vitalium.

Le décor voulu fut édifié dans la glacière et complÈté par les accessoires-souvenirs, que le poète avait religieusement gardés jusqu'à sa fin, provoquée par une affection rénale. On n'oublia pas d'établir un autel en ruine et une gisante statue cassée de la Vierge ayant les bras posés à souhait. Pour donner le champ libre au défunt, on dut enlever à l'Enfant Jésus l'onguent et le bonnet qui le paraient depuis si long temps puis effacer des deux livres les fragiles caractères d'or.

Dès lors, le cadavre agit de temps à autre devant Clotilde en larmes. Adolescent déjà, Florent assistait près de sa mère à la troublante résurrection, qui procurait aux deux affligés quelques instants de douce illusion. On ôtait de nouveau, aprËs chaque séance, ý la tête de pierre son enduit rose et sa coiffure, aux deux livres leur texte doré.