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Chapitre VI (suite)

    Voyant un matin, dans une des belles rues de Marseille, une montre plate exposée de profil derrière la vitre du grand horloger Frenkel, l'inventive Félicité, stupéfiée par l'évidente présence d'un mécanisme complexe dans un boîtier d'épaisseur nulle, avait voulu enrichir ses séances d'un mystérieux attrait, basé sur une application outrancière du procédé compresseur : une fois pour vus tous intérieurement d'un mince appareil musical impossible à deviner, certains vieux tarots, dont elle usait chaque jour, fourniraient à ses périodes prophétiques de précieux éléments nouveaux, subordonnés à la nature et au rythme des airs.

    Mais, pour qu'on pût l'attribuer, comme l'exigeait le but poursuivi, à une intervention magique de puissances extra-terrestres, il fallait que, partant d'elle-même pour éviter une manoeuvre de ressort qu'éventeraient vite des yeux forcément en éveil, la musique affectât une espèce d'incohérence fortuite excluant tout morceau normal. La sibylle songea que seules des créatures vivantes, enfermées dans la carte même, lui donneraient, selon son voeu, un continuel imprévu dans l'exécution, joint à une absolue spontanéité d'attaque.
    Cinq étages au-dessous de sa mansarde, logeait dans une boutique poudreuse le vieux bouquiniste Bazire, acheteur d'innombrables livres de rebut qu'il revendait aux prix d'occasion.
    Se rendant chez Bazire, qui voisinait parfois avec elle, Félicité s'enquit, en vue de son projet, d'un ouvrage concernant les insectes.

   Le vieillard lui remit plusieurs traités d'entomologie bien illustrés, qu'elle put feuilleter à loisir.
    Après diverses recherches, elle tomba sur le portrait de l'émeraud, qui retint son attention par l'extrême platitude de son corps.
    Selon un texte succinct encadrant le dessin, l'émeraud, aphaniptère parasite de la pyrole calédonienne, plante particulière au centre de l'Ecosse, était doué parfois la nuit d'une phosphorescence intermittente qui, ne le touchant en aucun point, créait plus haut que lui, parallèlement à l'ensemble de son individu, une sorte de halo vert. Tant que durait le phénomène lumineux, l'insecte, blanc à l'état naturel, se parait, grâce au reflet de son nimbe, d'une riche nuance émeraude qui justifiait son nom.

    Séduite par l'idée de cette auréole, qui, apte sans doute à briller malgré un mince obstacle, lui fournirait, par sa venue miraculeuse au-dessus de tel tarot, une matière à saisissantes conclusions augurales, Félicité fixa son choix sur l'émeraud, dont la forme répondait juste à ses vues.

    Sachant que Bazire, en vue de son commerce, avait dans chaque grand centre son pourvoyeur de bouquins, Félicité, désemparée, eut recours à lui pour se procurer ses insectes. Il écrivit à son correspondant d'Edimbourg, qui, après d'obligeantes démarches, lui envoya six pots de terre contenant chacun une pyrole calédonienne cueillie dans la vallée du Tay et pourvue d'une colonie d'émerauds.