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L'adolescent interpréta clairement le récit.
Pareille à Chrysomallo partant gaiement en
promenade, Faustine commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de
promesses avenantes. Mais son amour, jugé d'abord par elle-même
frivolement superficiel, deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en
s'imprégnant de torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui,
en dépit de nombreux efforts refrénateurs, entraînerait à jamais sa
victime dans de fatales voies inconnues, l'éperon, par son glauque
rayonnement éclairant la route aux heures noires, figurait la lumière
tragique et pénétrante qu'une grande passion répand malgré tout sur les
pages sombres d'une vie.
Maintes folies faites dans le passé, au cours
de retentissantes idylles, par Faustine, citée pour la légèreté de ses
moeurs, donnaient à la prédiction un singulier à-propos.
Impressionnée, la jeune femme, sous l'empire de
sa brûlante nature, accueillit avec ivresse l'idée d'une puissante
flamme unique l'accaparant tout entière et dardant sur son existence,
fût-ce au prix de mille tourments, les clartés qu'annonÁait l'éperon.
NoÎl ne put s'empêcher de rire en voyant le coq
offrir avec insistance à Faustine, par de comiques mouvements de bec,
une fleur de sauge prise à une petite branche provenant de la hotte.
L'intéressée accepta le talisman, destiné, d'après l'adolescent, à
restreindre un peu les conséquences douloureuses de son futur penchant.
Articulant nettement pour son coq le nom de
Faustine, le jeune garÁon mit debout sur la table un frêle chevalet
métallique puis y plaÁa, comme une toile, certaine feuille d'ivoire
mince et haute. Mopsus se posta devant, à courte distance, et, pris
d'un tic étrange, remua plusieurs fois la tête brusquement, non sans
tordre et congestionner son cou. Après un moment d'immobilité, il
ouvrit largement le bec et projeta en avant, par une vigoureuse toux
volontaire, une minime dose de sang qui, venue du fond de son gosier,
atteignit à gauche le haut de la plaque d'ivoire, où parut un petit F rouge majuscule.
Toussant exprès de nouveau, mais en visant plus bas, le coq, par un second envoi de sang, traÁa un A juste au-dessous de l'F. Sortant toutes formées du gosier, les lettres s'imprimaient d'un coup.
Le même manège réitéré six fois encore créa
d'autres majuscules sous les précédentes, et finalement ce nom : FAUSTINE se trouva inscrit verticalement contre le bord gauche de la feuille d'ivoire.
NoÎl satisfit alors notre curiosité visiblement éveillée.
Frappé par l'intelligence de son coq savant,
qu'il avait longue ment éduqué, l'adolescent s'était dit qu'au lieu des
paroles purement mécaniques habituelles aux perroquets on eût obtenu
des phrases pensées et voulues si Mopsus avait pu s'exprimer.
Mais, privé de certaine particularité
anatomique dévolue aux oiseaux parleurs, l'animal était resté rebelle à
toute instruction oratoire, et sa patte s'était refusée à manier le
crayon quand NoÎl, à bout de ressources, avait songé à l'écriture.
Le jouvenceau avait donc abandonné son projet —
lorsqu'une circonstance fortuite lui indiqua un singulier moyen de
réussir.
Un matin, suspendant ses continuelles
déambulations, NoÎl, installé dans une auberge de village, déjeunait en
silence, pendant que Mopsus errait auprès de lui. Brusquement deux
garÁonnets, fils de l'hôte, firent irruption en se poursuivant avec des
rires, tout entiers à la passion de leur jeu. Le premier, en courant,
heurta violemment la table de NoÎl, renversant une salière à
compartiment double posée juste au bord. Pendant que le sel tombait en
cascade jusqu'au plancher, le poivre, plus ténu, formait à côté un
nuage léger qui, en descendant, enveloppa la tête de Mopsus, secoué
aussitôt par une toux violente. Quittant sa place, l'adolescent,
inquiet et prodigue de soins, découvrit que le coq, lanÁant au loin à
tous ses spasmes une faible quantité de sang, teignait le parquet
d'étranges dessins géométriques toujours différents.
L'alerte passée, NoÎl, voulant connaître la
cause des curieux crachements rouges, vit, en ouvrant le bec de
l'oiseau, que la membrane d'arrière-gorge, fort congestionnée, devait
saigner sans peine. Puissamment innervée, la surface était parcourue de
frémissements passagers l'ornant de figures multiples, dont les minces
traits en relief, plus injectés encore que le reste en raison de l'in
conscient effort accompli, se couvraient d'une visible sueur purpurine.
Soudain le jouvenceau, s'étant rejeté de côté pour éviter l'effet d'une
toux tardive qui ébranla encore le coq, reconnut en la nouvelle marque
sanglante dont le plancher se macula aussitôt le dispositif exact vu au
dernier moment sur la membrane.
Repris par son ancienne idée, NoÎl, songeant à
utiliser le phénomène pour enseigner l'écriture au gallinacé, commanda
un complet alphabet de vingt-six petits cachets dotés chacun d'une
seule majuscule creuse. Contre l'usage, les lettres non symétriques
étaient mises dans le sens normal en vue d'une reproduction au second
degré.
La surface métallique du premier cachet,
appuyée quelques instants sur la membrane sensitive, y laissa, une fois
ôtée, un A tracé en relief. Bientôt, grâce à un entraînement provenant
d'une fréquente répétition de l'expérience, la lettre se constitua
d'elle même en excluant tout autre modèle ; puis les nerfs, au lieu de
remuer fortuitement, obéirent à Mopsus, qui put à sa fantaisie créer ou
effacer la voyelle — sans cesse émise par NoÎl durant ces diverses
phases pour marier dans l'esprit de l'oiseau le son et la forme.
Lorsque à tour de rôle tous les cachets eurent
servi au même travail, le coq sut amener sur sa membrane telle lettre
quelconque prononcée par l'adolescent, qui lui apprit dès lors à
tousser volontairement pendant l'instant propice. La congestion se
portant sur tout aux parties saillantes, moites de sang, le
jaillissement campait toujours la lettre en cause sur le lieu atteint.
Puis Mopsus s'habitua, grâce à un complément d'éducation, à déterminer
au besoin par un tic du cou un afflux sanguin vers la membrane.
NoÎl, en quête d'une rigide et lavable surface
blanche presque verticale, acquit une feuille d'ivoire qui, dressée sur
un petit chevalet, offrit aux lettres rouges un parfait réceptacle.
Entraîné progressivement à syllaber ses lettres
puis à composer des mots, Mopsus, en possession d'un langage écrit,
exprima ses pensées propres, suivant l'espoir du jeune garÁon, qui,
enhardi, lui inculqua maintes règles de prosodie, en s'attardant sur
l'acrostiche. Désormais, à chaque séance divinatoire, le coq établit
une pièce de vers sur le nom du personnage occupant la sellette.