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Chapitre VII (suite)

    L'adolescent interpréta clairement le récit.
    Pareille à Chrysomallo partant gaiement en promenade, Faustine commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de promesses avenantes. Mais son amour, jugé d'abord par elle-même frivolement superficiel, deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en s'imprégnant de torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui, en dépit de nombreux efforts refrénateurs, entraînerait à jamais sa victime dans de fatales voies inconnues, l'éperon, par son glauque rayonnement éclairant la route aux heures noires, figurait la lumière tragique et pénétrante qu'une grande passion répand malgré tout sur les pages sombres d'une vie.
    Maintes folies faites dans le passé, au cours de retentissantes idylles, par Faustine, citée pour la légèreté de ses moeurs, donnaient à la prédiction un singulier à-propos.
    Impressionnée, la jeune femme, sous l'empire de sa brûlante nature, accueillit avec ivresse l'idée d'une puissante flamme unique l'accaparant tout entière et dardant sur son existence, fût-ce au prix de mille tourments, les clartés qu'annonÁait l'éperon.

    NoÎl ne put s'empêcher de rire en voyant le coq offrir avec insistance à Faustine, par de comiques mouvements de bec, une fleur de sauge prise à une petite branche provenant de la hotte. L'intéressée accepta le talisman, destiné, d'après l'adolescent, à restreindre un peu les conséquences douloureuses de son futur penchant.

    Articulant nettement pour son coq le nom de Faustine, le jeune garÁon mit debout sur la table un frêle chevalet métallique puis y plaÁa, comme une toile, certaine feuille d'ivoire mince et haute. Mopsus se posta devant, à courte distance, et, pris d'un tic étrange, remua plusieurs fois la tête brusquement, non sans tordre et congestionner son cou. Après un moment d'immobilité, il ouvrit largement le bec et projeta en avant, par une vigoureuse toux volontaire, une minime dose de sang qui, venue du fond de son gosier, atteignit à gauche le haut de la plaque d'ivoire, où parut un petit F rouge majuscule.
    Toussant exprès de nouveau, mais en visant plus bas, le coq, par un second envoi de sang, traÁa un A juste au-dessous de l'F. Sortant toutes formées du gosier, les lettres s'imprimaient d'un coup.
    Le même manège réitéré six fois encore créa d'autres majuscules sous les précédentes, et finalement ce nom : FAUSTINE se trouva inscrit verticalement contre le bord gauche de la feuille d'ivoire.
    NoÎl satisfit alors notre curiosité visiblement éveillée.
    Frappé par l'intelligence de son coq savant, qu'il avait longue ment éduqué, l'adolescent s'était dit qu'au lieu des paroles purement mécaniques habituelles aux perroquets on eût obtenu des phrases pensées et voulues si Mopsus avait pu s'exprimer.
    Mais, privé de certaine particularité anatomique dévolue aux oiseaux parleurs, l'animal était resté rebelle à toute instruction oratoire, et sa patte s'était refusée à manier le crayon quand NoÎl, à bout de ressources, avait songé à l'écriture.
    Le jouvenceau avait donc abandonné son projet — lorsqu'une circonstance fortuite lui indiqua un singulier moyen de réussir.
    Un matin, suspendant ses continuelles déambulations, NoÎl, installé dans une auberge de village, déjeunait en silence, pendant que Mopsus errait auprès de lui. Brusquement deux garÁonnets, fils de l'hôte, firent irruption en se poursuivant avec des rires, tout entiers à la passion de leur jeu. Le premier, en courant, heurta violemment la table de NoÎl, renversant une salière à compartiment double posée juste au bord. Pendant que le sel tombait en cascade jusqu'au plancher, le poivre, plus ténu, formait à côté un nuage léger qui, en descendant, enveloppa la tête de Mopsus, secoué aussitôt par une toux violente. Quittant sa place, l'adolescent, inquiet et prodigue de soins, découvrit que le coq, lanÁant au loin à tous ses spasmes une faible quantité de sang, teignait le parquet d'étranges dessins géométriques toujours différents.
    L'alerte passée, NoÎl, voulant connaître la cause des curieux crachements rouges, vit, en ouvrant le bec de l'oiseau, que la membrane d'arrière-gorge, fort congestionnée, devait saigner sans peine. Puissamment innervée, la surface était parcourue de frémissements passagers l'ornant de figures multiples, dont les minces traits en relief, plus injectés encore que le reste en raison de l'in conscient effort accompli, se couvraient d'une visible sueur purpurine. Soudain le jouvenceau, s'étant rejeté de côté pour éviter l'effet d'une toux tardive qui ébranla encore le coq, reconnut en la nouvelle marque sanglante dont le plancher se macula aussitôt le dispositif exact vu au dernier moment sur la membrane.
    Repris par son ancienne idée, NoÎl, songeant à utiliser le phénomène pour enseigner l'écriture au gallinacé, commanda un complet alphabet de vingt-six petits cachets dotés chacun d'une seule majuscule creuse. Contre l'usage, les lettres non symétriques étaient mises dans le sens normal en vue d'une reproduction au second degré.
    La surface métallique du premier cachet, appuyée quelques instants sur la membrane sensitive, y laissa, une fois ôtée, un A tracé en relief. Bientôt, grâce à un entraînement provenant d'une fréquente répétition de l'expérience, la lettre se constitua d'elle même en excluant tout autre modèle ; puis les nerfs, au lieu de remuer fortuitement, obéirent à Mopsus, qui put à sa fantaisie créer ou effacer la voyelle — sans cesse émise par NoÎl durant ces diverses phases pour marier dans l'esprit de l'oiseau le son et la forme.
    Lorsque à tour de rôle tous les cachets eurent servi au même travail, le coq sut amener sur sa membrane telle lettre quelconque prononcée par l'adolescent, qui lui apprit dès lors à tousser volontairement pendant l'instant propice. La congestion se portant sur tout aux parties saillantes, moites de sang, le jaillissement campait toujours la lettre en cause sur le lieu atteint. Puis Mopsus s'habitua, grâce à un complément d'éducation, à déterminer au besoin par un tic du cou un afflux sanguin vers la membrane.
    NoÎl, en quête d'une rigide et lavable surface blanche presque verticale, acquit une feuille d'ivoire qui, dressée sur un petit chevalet, offrit aux lettres rouges un parfait réceptacle.
    Entraîné progressivement à syllaber ses lettres puis à composer des mots, Mopsus, en possession d'un langage écrit, exprima ses pensées propres, suivant l'espoir du jeune garÁon, qui, enhardi, lui inculqua maintes règles de prosodie, en s'attardant sur l'acrostiche. Désormais, à chaque séance divinatoire, le coq établit une pièce de vers sur le nom du personnage occupant la sellette.