:20.26/ Monsieur

Rien. Comme d'habitude. Pas de nouvelle sur ta mutation dans le midi. Tu travailles dans les télécommunications. Tu attends avec impatience la déréglementation du service public pour te lancer dans les affres de la conquête. Tu voudrais quitter cet appartement minuscule au loyer démesuré et t'installer au soleil à Sophia Antipolis où se trouve le siège de ton entreprise.

Ta voix couvrait la Voix de Jesus Chanchada. Jesus invitait Pamela à dîner dans un restaurant au bord de la plage.

Tu expliques à ta femme tes formidables perspectives de carrière et l'amélioration de votre qualité de vie sous le soleil méditerranéen. Elle ne t'écoute pas. Tu poses ta main sur son épaule et lui demande gentiment:

- Chérie, tu ne veux vraiment pas mettre le journal télévisé?

Assis sur le tapis, tu te courbais vers la table basse en quête du programme télévision.

- Après tout ça ne changera rien que je le sache si l'ONU est intervenue... et ce que raconte l'autre Kadhafi, je m'en tape...

Ta femme t'écoute toujours pas; et pour cause: tu te poses de faux problèmes! Une partie du monde est crevée! T'es né du bon côté profites-en! Qu'est-ce tu crois? Qu'en te précipitant sur le journal télévisé, t'allais changer la donne? Prétentieux! T'es fait pour être un grand patron! Pas un gauchiste curé sur les bords! Et puis ton actualité aussi rouge soit-elle n'est pas d'un grand intérêt: demain l'année prochaine, c'est-à-dire dans trois ans, personne se souviendra où... Pourtant ce soir, plus que jamais, tu te sens coupable de pas les regarder ces cadavres... coupable d'avoir oublié que tu sais même plus ce que t'as oublié...

- Qu'est-ce qu'il y a ce soir? Un bon film?... Ah oui, ce documentaire sur Malraux autour de minuit?... Oui, bon, à part ça?... Il n'y a rien à voir ce soir! Bien la peine de payer la redevance télé!

Tournant en rond dans le salon, cognant le mur, la table, tu râles contre le fait que tu travailles pour gagner cet argent qu'il faut rendre en partie à l'Etat, cet Etat qui n'accomplit plus ses missions de services publics. La fin des monopoles étatiques te paraissent la solution pour qu'on cesse d'amputer ton salaire.