jardin 5


Je m'habillai sans bruit, me dis adieu dans la glace, descendis, scrutai la rue tranquille, et sortis. La gare n'était pas loin de chez moi, mais je jugeai préférable de prendre une voiture. De cette façon, argumentais-je, le risque d'être reconnu était moindre; le fait est que, dans la rue déserte, je me sentais infiniment visible et vulnérable. Je me rappelle que je dis au cocher de s'arrêter un peu avant l'entrée centrale. Je descendis avec une lenteur voulue et presque pénible; j'allais au village d Ashgrove, mais je pris un billet pour une gare plus éloignée. Le train partait dans quelques minutes, à huit heures cinquante. Je me hâtai; le prochain partirait à neuf heures et demie. Il n'y avait presque personne sur le quai. Je parcourus les voitures: je me rappelle quelques paysans, une femme en deuil, un jeune homme qui lisait avec ferveur les Annales de Tacite, un soldat blessé et heureux. Les voitures démarrèrent enfin. Un homme que je reconnus courut en vain jusqu'à la limite du quai. C'était le capitaine Richard Madden. Anéanti, tremblant, je me blottis à l' autre bout de la banquette, loin de la vitre redoutable. De cet anéantissement je passai à un bonheur presque abject. Je me dis que le duel était engagé et que j'avais remporté la première manche en déjouant, du moins pour quarante minutes, du moins par une faveur du hasard, l'attaque de mon adversaire.

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