Lecture électronique


Espace de lecture et hyperespace

Le découpage traditionnel de la fiction en chapitres, scènes, descriptions, paragraphes, etc. imprime un rythme à la lecture, caractérisé par le retour du même et du différent selon une progression temporelle réglée par l'auteur. Peu importe que cet enchaînement soit calqué sur celui de l'histoire racontée ou qu'au contraire le récit se joue de la temporalité en recourant aux procédés classiques de l'analepse ou de la prolepse. L'essentiel est que l'auteur impose au lecteur un rythme auquel celui-ci ne peut que se soumettre, tel l'auditeur qui, écoutant l'interprétation d'un morceau de musique, n'a d'autre choix que de se laisser porter par les flux des notes qui l'emporte vers le final.
Il en va autrement dans l'hypertexte, pour des raisons qui tiennent aux contraintes du support mais aussi à ses possibilités nouvelles. Rien ne serait plus insupportable pour le lecteur, en effet, que d'être condamné à lire sur un écran des pages qui défileraient comme celles d'un livre ou plus exactement de n'avoir pour tout contact avec le texte qu'une fenêtre derrière laquelle l'oeuvre serait déroulée comme un papyrus. Habitués à manipuler un objet à trois dimensions, nous supportons mal que l'écran le réduise à une simple surface. Certes il est loisible d'imaginer que dans un avenir proche l'ordinateur restitue la dimension manquante de notre lecture sur écran et que nous puissions nous déplacer dans un livre virtuellement reconstitué, mais ce simple rétablissement de nos habitudes anciennes risque de nous faire manquer les possibilités nouvelles qu'offre dès aujourd'hui l'hypertexte.
L'oeuvre hypertextuelle, en effet, compense les limites de l'écran en offrant au lecteur de nouvelles possibilités que n'a pas le livre. Car derrière le cadre rectangulaire qui limite notre champ de lecture, l'ordinateur offre une profondeur qui n'est pas seulement celle de notre espace familier à trois dimensions, mais celle, beaucoup plus vertigineuse, d'un espace multidimensionnel, de ce que l'on appelle désormais un hyperespace. Tel passage que je suis en train de lire sur mon écran n'est plus enchaîné à celui qui lui succède immédiatement. Il s'inscrit dans une structure hypertextuelle qui tisse entre les divers fragments un réseau complexe de liens potentiels. Ma lecture n'est donc plus soumise à l'ordre immuable des pages, elle s'ouvre sur un nouvel espace que je parcourrai désormais au gré de mes humeurs ou de mes curiosités, lecteur-explorateur d'un nouveau type de texte aux perspectives sans cesse en mouvement.

Table des matières