Non-linéarité


Dans notre tradition occidentale, l'accès au texte de fiction se fait, sauf exception plutôt rare, de façon linéaire, en parcourant la page de gauche à droite et de bas en haut, puis en passant à la page suivante. Ce déroulement linéaire du texte est, certes, ponctué et rythmé par des repères typographiques ou de mise en page (paragraphes, chapitres etc.) qui sont autant de conventions admises depuis l'invention de l'imprimerie. Mais ce dispositif familier qui guide notre lecture et lui imprime sa respiration est destiné à assurer la cohésion et la continuité du texte. Il le découpe pour mieux marquer les étapes d'une progression à laquelle le lecteur doit se plier. Bien entendu, cette continuité du texte ne doit pas être confondue avec celle de la narration, dont on sait quelles libertés elle peut et doit prendre avec la linéarité temporelle de l'histoire qu'elle raconte.* Pour aussi ancré qu'il soit dans notre culture de lecteur, cet ordre linéaire n'est pourtant pas le seul ordre possible et il ne doit être considéré que comme l'une des figures de ce que l'on pourrait appeler, à la suite d'Epsen J. Aarseth, la topologie textuelle .* La topologie se définit en mathématiques comme <<l'étude des propriétés invariantes dans la déformation géométrique des objets et dans les transformations continues appliquées à des êtres mathématiques>> *. Transposée dans le domaine textuel, cela pourrait donner: <<étude des diverses façons dont les différentes parties d'un texte sont connectées, indépendamment des propriétés de son support (pierre, papier, support électromagnétique, etc.)>>
La première question posée par cette approche concerne le statut du texte. Sans entrer dans une discussion sur les rapports texte/auteur, texte/support ou texte/lecteur, force est de constater que le fait d'envisager l'oeuvre littéraire dans une perspective topologique pose la question de son existence même. Quand un texte s'en remet à son dispositif de lecture (la machine ou le lecteur) pour mettre en ordre ses éléments, il perd une de ses composantes essentielles: sa trajectoire ou sa configuration. On peut dès lors l'envisager de deux points de vue: ou bien il n'existe pleinement en tant que texte que lorsqu'il est actualisé par le parcours particulier qu'en fait un lecteur donné, à un moment donné, ou bien il faut considérer qu'il peut exister aussi sur un mode virtuel et qu'il se définit par la somme de ses lectures potentielles.
La perspective topologique appelle une autre clarification, concernant cette fois l'unité textuelle pertinente. Il va de soi que celle-ci ne peut être définie en termes linguistiques mais seulement par ses relations topologiques au tout et à ses parties. S'inspirant de Roland Barthes qui dans S/Z avait forgé le néologisme <<lexie>>, les théoriciens américains de l'hypertexte ont proposé <<lexia>>. L'inconvénient de cet emprunt est qu'il méconnaît l'usage qu'en fait Barthes. Pour ce dernier, la <<lexie>> est une unité de lecture découpée arbitrairement à son profit par le lecteur dans un texte par ailleurs parfaitement linéaire. J. Aarseth, pour sa part, propose le mot texton pour définir l'unité de base de la textualité potentielle d'une création non linéaire et scripton pour désigner une séquence ininterrompue d'un ou de plusieurs textons tels qu'ils sont projetés par le texte ou réunis par le lecteur. * Mais cette distinction ne s'avère vraiment utile que dans la génération automatique, lorsque l'ordinateur compose lui-même une unité textuelle (scripton) à partir d'éléments infra-textuels (textons).Dans les autres cas, le scripton n'est qu'un texton réalisé par la lecture. Les termes de fragment et de module évitent ces néologismes un peu barbares *.
À ce découpage du texte en unités, il faut ajouter le dispositif qui les articule et les met en fonctionnement. Celui-ci peut prendre des formes très diverses, qu'il s'agisse de conventions ou de mécanismes. Cela peut aller de la simple fonction aléatoire (prendre une carte au hasard) à un jeu complet d'instructions (un programme informatique). Ces fonctions, que l'on peut qualifier de transversales, combinent un certain nombre de caractéristiques:
1) La linéarité. Un texte non linéaire n'aligne pas ses modules dans un ordre fixe, temporel ou spatial, mais dans un ordre arbitraire, déterminé par un agent cybernétique (le(s) utilisateur(s), le texte, ou les deux.)
2) Le dynamisme. Dans un texte statique, les modules sont toujours identiques tandis que dans un texte dynamique leur contenu peut changer.
3) Le déterminisme. Quand le dispositif assigne toujours la même place respective aux modules, le texte prend un caractère déterminé. Sinon, il reste indéterminé.
4) La temporalité. Elle peut jouer un rôle important en faisant dépendre l'apparition des modules de l'écoulement du temps passé devant la machine par l'utilisateur.
5) La manoeuvrabilité. L'accès au texte sera plus ou moins facile selon qu'il sera aléatoire ou se fera par l'intermédiaire d'un lien hypertextuel qui pourra être explicite, caché, conditionnel ou arbitraire.
6) L'interactivité. Celle-ci peut prendre plusieurs formes: exploratoire, quand le lecteur décide du chemin à suivre; dramatique, quand le lecteur est appelé à assumer le rôle d'un personnage dans l'univers de fiction décrit par le texte; configuratives, si le lecteur peut choisir les modules et/ou les fonctions transversales; poétique quand les choix du lecteur sont esthétiquement motivés.
Cette grille de lecture des textes envisagés dans leurs dimensions topologique et fonctionnelle, permet de rendre compte de la très grande variété des situations de communication textuelle. Reste maintenant à préciser le champ de la fiction interactive dans cette galaxie.


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