| sommaire | littérature et informatique | Jean Clément | Cours du 18/11/98 |

Les anagrammes; la lecture de vers par ordinateur



Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, suite et fin

Règles d'identification
Saussure a édicté des règles pour identifier la présence d'anagrammes.
La règle du mannequin
Pour qu'un anagramme soit authentifié dans un texte il faut que l'on trouve l'initiale et la finale du mot anagrammatisé.
La règle du digramme
Selon Saussure, la seule présence des lettres du mot anagrammatisé n'est pas suffisante. Il faut que l'on retrouve chacun des digrammes qui constituent le mot. Par exemple si le mot anagrammatisé est VENUS on doit retrouver VE, EN, NU et US.
Digramme: signe double.
En latin chaque son est transcrit par un seul signe.
On a fait vérifier par un ordinateur ces règles. Un programme recherche tous les digrammes possibles engendrés par un mot puis cherche le mannequin et enfin recherche dans le texte. Ces travaux sembleraient montrer que Saussure s'est trompé; on trouve son propre nom anagrammatisé dans les textes des poètes saturniens, alors que la probabilité qu'il eût été présent dans leur inconscient est voisine de zéro.
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Le structuralisme
Dans les années 70, en France, l'école dite structuraliste prône la primauté du texte sur toutes les approches historiques et sociologiques qu'on a pu avancer pour l'interpréter. Elle considère que "tout le message est dans le texte", et que celui-ci contient, en quelque sorte, son interprétation. Elle s'intéresse beaucoup à Saussure. Jean Starobinski (psychiatre et critique littéraire) publie un ouvrage sur les anagrammes (Les mots sous les mots). Le psychanalyste Jacques Lacan est influencé par les théories de Saussure, il déclare que "l'inconscient est structuré comme un langage" et développe toute une théorie sur les lapsus (emploi involontaire d'un mot pour un autre). Même si les écrivains n'ont pas l'intention de produire des anagrammes, ils en font en quelque sorte à leur insu. Le langage peut produire du sens à notre insu, il a une force propre. Nous parlons mais nous sommes aussi "parlés".
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La lecture de vers par l'ordinateur

La syllabation
Comment une machine, à partir d'un texte écrit, peut prononcer ce texte. On a résolu ce problème et on peut faire aujourd'hui prononcer à un ordinateur n'importe quel texte écrit. La machine doit interpréter les caractères ASCII et les transformer en sons. Elle identifie les signes comme phonèmes (unités de son) et les traduit phonétiquement. Il lui faut pour cela des règles que nous appliquons facilement. Le problème de la syllabation se pose: il faut identifier les syllabes orales, qui diffèrent des syllabes écrites. La syllabe orale s'articule autour d'une voyelle. Le mot drame par exemple forme une syllabe orale mais 2 écrites. Cette complexité est maîtrisée depuis les années 80, mais il reste le problème de l'intonation. Les machines ont des voix très monocordes, qui ne conviennent pas à la lecture de textes littéraires.
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L'intonation et la scansion
Même (surtout?) les professionnels de la diction ont des avis partagés. Les e muets en particulier posent problème, ainsi que la diérèse et la synérèse.
Prenons 2 vers de Racine:
"Ariane ma soeur, de quel amour blessée
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes blessée"

Le e muet de Ariane doit être prononcé si l'on veut que la scansion soit juste et il faut aussi faire la diérèse sur Ariane; c'est-à-dire qu'il faut prononcer Ariane en 4 syllabes au lieu de 2 normalement: a-ri-a-ne. A ce moment-là, le vers sera juste, c'est-à-dire qu'il comptera le bon nombre de syllabes (12 puisqu'il s'agit ici d'alexandrins, de vers de 12 syllabes).
Cf Dire le vers du linguiste Jean-Claude Milner.
La scansion du vers par une machine est délicate. En effet, le rythme est différent d'une langue à l'autre. Dans certaines langues, l'accentuation dépend de la longueur des voyelles (brèves ou longues), c'est le cas du grec ancien; dans d'autres langues l'accent se place sur une syllabe du mot, à un endroit fixe ou mobile, sans que la quantité des voyelles intervienne. En français par exemple, l'accent tonique se place toujours sur la dernière syllabe d'un mot ou d'un groupe de mot (syntagme).
L'alexandrin: c'est un vers de 12 syllabes. Son nom vient d'un roman médiéval, Le roman d'Alexandre qui était écrit en vers de 12 syllabes. Sa forme canonique est le tétramètre, division en 4x3. La poésie joue sur des décalages à partir de cette forme. Jacques Roubaud (poète et mathématicien membre de l'OULIPO) a écrit un livre sur l'alexandrin, La vieillesse d'Alexandre. A partir de l'époque romantique les poètes vont "tordre le cou" à l'alexandrin. Le poète symboliste Verlaine invente le trimètre:
"Je fais souvent/ ce rêve étran/ge et pénétrant"
(dans Mon rêve familier)
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Le marquage formel du vers
Repérer les voyelles orales ("on" en est une) est un bon moyen de découper le vers. Il faut déterminer des critères formels pour marquer les syllabes. On peut utiliser le système de Pierre Lusson (musicien et mathématicien). Marquage des syllabes dites pleines. Problème du e muet: il se prononce en fin de mot quand il se trouve devant une consonne; cependant il ne sera jamais accentué. Marquage des dernières syllabes d'un mot. On ne retient que le verbe, le substantif, l'adverbe et l'adjectif. On fait la somme des poids, puis on regroupe ces poids dans des ensembles rythmiques.
Exemple sur un autre vers de Racine:
"Le jour n'est pas plus clair que le fond de mon coeur"
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