Résumé de Thèse de Doctorat,
De Jean Magerand sous la Direction de Patrick Curran
Préambule : Le présent travail doit être re-situé dans la perspective des groupes "@prospective" et "prospective(s)". Le premier rassemble des étudiants de Paris 8 (Hypermédias) et des étudiants de l'Ecole d'architecture de Paris la Villette (EAPLV). Le second rassemble les étudiants diplômables de l'EAPLV. Les travaux sont encadrés par des universitaires et des architectes enseignants à Paris 8 et à l'EAPLV. Ces groupes réfléchissent aux pédagogies adaptables à la spécificité des savoirs de l'architecture et à la spécificité des T.I.C.. De multiples expérimentations sont nécessaires pour élaborer une pédagogie hybride, capable de prendre en compte et d'enrichir les méthodes, les savoir-faire, les sensibilités de chacun des deux domaines.
Cette thèse explore quelques sentiers communs à l'Architecture et aux
Hypermédias. Elle tente de tisser des liens entre des domaines si
différents dans une pensée strictement cartésienne et si proche dans une
pensée complexe.
Larchitecture de larchitecture (prospective(s).
L'Architecture a toujours mis en résonance son renouvellement avec les révolutions scientifiques et techniques. Pourtant, dans le milieu professionnel de l'architecture, l'informatique ou la pensée complexe ne sont, la plupart du temps, que des outils opérant indépendamment de la pensée architecturale. Dans ce contexte, l'architecture virtuelle ou la domotique apparaissent le plus souvent comme des prothèses, pour ne pas dire comme des corps étrangers, greffés sur le projet architectural.
La présente thèse se fixe pour objectif de faire sauter quelques-uns des nombreux verrous qui condamnent la communication entre, d'une part la pensée architecturale, et d'autre part les pensées liées aux nouvelles technologies et aux sciences de la complexité. Pour ce faire, le discours aura recours au biais des " modes d'organisations" qui serviront de commun dénominateur entre l'architecture, les T.I.C. et les nouvelles approches du réel re-complexifié.
Le mémoire doit donc se lire comme une tentative de repérer et d'analyser des modes dorganisation nouveaux, déjà éprouvés ailleurs, dans d'autres savoirs et savoir-faire. Cette recherche se fixe pour objectif d'étudier la manière dont ces nouveaux modes d'organisation peuvent être soit déjà introduits soit à introduire dans les processus créatifs et conceptuels liés à la pensée architecturale.
Dans un premier temps, la thèse se fixe comme objectif de cerner un peu mieux la notion d'organisation en général. Organisations de la nature, organisations matérielles, organisations immatérielles, organisations humaines, nature des processus organisationnels, écologie des organisations sont au programme de cette analyse.
Chacun sait ce que l'architecture moderne doit à l'organisation scientifique du travail. Les modes d'organisation techniques ont été traduit presque mot à mot, par les modernes, en modes d'organisation architecturaux. Sous l'effet de l'habitude, lArchitecture est souvent réduite à une hybridation de lart moderne et de la technique moderne. Dans le contexte de la thèse, l'Architecture est re-décomposée, réévaluée et retraduite et en une multitude de modes dorganisation.
Le propos re-situe, pour mémoire, la manière dont l'architecture est encadrée, formatée et constituée par des modes d'organisation humains, professionnels, conceptuels, techniques, méthodiques. En sens inverse sont évoquées les retombées organisationnelles de l'architecture sur les autres savoirs.
Sur cette base, la recherche identifie les multiples manières dont le domaine de l'architecture gère, subit ou génère l'organisation. La spécificité organisationnelle de l'architecture - telle qu'on la conçoit actuellement et implicitement dans le domaine architectural - est mise en évidence. Larchitecte apparaît ainsi comme l'organisateur des matières et des matériaux dans lespace. Il les rassemble, les organise et les "soude" de manière cohérente. Il utilise des modes dorganisation conceptuels et matériels qui sont eux-mêmes en résonance méthodique avec les modes dorganisation contemporains utilisés dans d'autres domaines. Ainsi la production architecturale, cest-à-dire lArchitecture, est étudiée ici, comme le produit, lexpression et le générateur de modes dorganisation spécifiques à chaque civilisation.
Mais l'architecture est faite pour être habitée. Elle préside au mode d'organisation de la vie quotidienne. A l'inverse, comme chacun sait, depuis les années 20, larchitecture répond explicitement ou implicitement à une série de contraintes de fonctions. Elle est en adéquation avec lactivité de ses utilisateurs, cest-à-dire avec la manière dont ils sont organisés entre eux pour vivre, travailler, manger, gouverner, obéir etc. Ainsi, dans son rapport à l'utilisateur, larchitecture est identifiée, dans cette recherche, comme un mode d'organisation formaté et formatant.
Il est démontré, ici, comment une architecture est contemporaine lorsque ses modes dassemblage matériels et immatériels sont en adéquation, en résonance avec les modes dorganisation spécifiques dune société. Le discours réaffirme encore, dans la veine de Viollet-le-duc ou Giedion, que larchitecture est passéiste si elle se modélise sur des modes dorganisation passés. De même le travail re-visitera l'hypothèse de tous les grands historiens de l'architecture à savoir que lorsque larchitecture reprend des modes dorganisation authentiquement nouveaux (révolutionnaires ?), elle est authentiquement avant-gardiste.
Comme chacun sait, la puissance dexpression dune architecture lui est conférée par l'art du dessin. Mais c'est un lieu commun, en architecture, que de répéter, après Viollet-le-Duc, que le dessin n'est que le symptôme des qualités profondes de la pensée architecturale. Il sera donc question, dans cette thèse, de montrer en quoi la grandeur et la profondeur des discours et des productions architecturales sont liées à la dose d'organisations complexes et non saturées que les architectes sont capables d'inclure dans le processus de conception et de production du bâtiment.
Enfin il est indispensable, avant de dresser un portrait robot de l'architecture de l'Architecture, de bien discerner ce qui est propre à larchitecture dans ses modes dorganisation ; ce qui fait partie de son "hérédité " organisationnelle. Il s'agit également d'identifier ce qui fait partie de son acquis et en particulier des modes dorganisation nouveaux qui viennent faire muter - formellement et organisationnellement - larchitecture à chaque nouveau paradigme, à chaque nouvelle génération darchitecture.
De l'hypercité-immédiate à l'Architecture de l'architecture prospective
.Une fois identifiées organisations, architecture et nouvelles organisations, il s'agit d'analyser les modes d'organisation d'hybrides entre modes d'organisation architecturaux et modes d'organisations nouveaux.
Préalablement, et pour "tuteurer" le travail de recherche l'exemple du Mouvement moderne en architecture est pris pour modèle organisationnel, ayant valeur de référence. La connaissance historique du récent modernisme offre un exemple emblématique de la transformation d'une organisation technique en organisation architecturale. La recherche se penche donc sur les pistes semblables qui s'ouvrent à nous aujourd'hui. Le but de la manuvre est d'évaluer l'utilisabilité des nouveaux modes d'organisation liés aux T.I.C. pour pouvoir les introduire ultérieurement au sein de l'architecture.
Vient enfin, au fil de cette réflexion, le temps danalyser des projets darchitecture ou de ville abordés sous ce même et nouvel angle organisationnel. Ce travail se situe ainsi dans la suite logique de Vers la Cité hypermédiate. Il est question de comprendre un peu mieux en quoi et de quelle manière, les nouveaux modes dorganisation de la lecture du réel peuvent induire des nouveaux modes dorganisation de l'écriture du réel. L'écriture pris en son sens traditionnel servira de modèle pour étudier l'écriture architecturale au sens abstrait. L'écriture des scribes est en effet un méta-mode d'organisation de signes, tout comme l'architecture est un méta-mode d'organisation des matériaux et des concepts qui la constituent. Ainsi, tirant partie de cette similitude, serons tracées quelques lignes directrices sur le cheminement de pensée et les principes qui ont conduit d'une connaissance technico-informatique à une pensée architecturale remise à nu.
Mais encore, la thèse analyse des processus créatifs s'inspirant des nouveaux outils méthodiques et organisationnels. Elle se veut, dans un même temps, manifeste puisque l'auteur de l'analyse est aussi le coauteur des projets analysés. Cette position de juge et parti peut paraître confortable ; elle n'est autre que la position de l'artiste qui trouve de manière spontanée puis se pose la question de savoir ce qu'il a trouvé tout autant qu'il cherche pour trouver. Il ne s'agit alors pas d'une chasse en battue comme la pratiquent les scientifiques mais d'une chasse aléatoire dans laquelle on sait où l'on chasse mais où on ne sait jamais comment l'on va le chasser.
L'hybridation entre l'approche déductive des scientifiques et l'approche constructive des concepteurs, entre l'objectif et le dit "subjectif", entre le manifeste et la démonstration rationnelle constituent l'une des spécificités ambiguës de ce travail. Cette ambiguïté doit cependant être abordée dans son sens complexe. Derrière le flou qui peut apparaître parfois, il faudra voir la notion complexe de "logiques floues" qui construit l'exactitude et la précision par une juxtaposition de tâtonnements aléatoires et de mesures fausses en forme de multi-raisonnement par l'absurde.
Synthèse-prospective :
Au-delà de l'architecture de l'Architecture, transparaît une tentative de tisser quelques liens, restés occultes, et qui se sont établis peu à peu entre tous les savoirs et savoir-faire contemporains. Cette réflexion, sensible au nouveau paradigme qui s'installe, tente d'identifier de nouvelles liaisons-fusions à l'articulation entre le scientifique et le conceptuel. Pour légitimer cette piste, et pour l'exploiter, la recherche se penche tout particulièrement sur les discours qui se fondent dans les ambiguïtés naissantes entre le naturel et l'artefact. Les modes d'organisation et même l'architecture de l'Architecture deviennent alors des prétextes pour mieux identifier un langage organisationnel commun englobant tout autant les nouvelles lectures que les nouvelles écritures.
Comme nous lavons signalé en préambule, cette approche systémique (mettant ne jeu une complémentarité opératoire) est en même temps une stimulation en quelque sorte synésthésique des facultés, une hybridation, mieux encore une synergie, que le groupe @Prospective cherche, avec le concours des un(e)s et des autres, à susciter.
C'est dans ce melting-pot de connaissances renouvelées formant langage commun entre les nouveaux savoirs, que l'architecture de l'Architecture - et par ricochet l'architecture - peuvent un peu échapper à l'enfermement des savoirs. Cette mise en connexion systématique avec des connaissances autres, par le biais des modes organisationnels, est selon nous la condition sine qua non pour commencer à participer au véritable débat qui s'établit aujourd'hui entre tous les domaines.
Jean Magerand le 2 Mai 2003 à Saint Denis