retour sommaire
 
imprimer
Compte-rendu du séminaire "L'action sur l’image" par Madeleine Aktypi

5ème séance 2000-2001 : 21 mars 2001 :

autour de "Postales" et "Ceremony of Innocence" par Luc Dall'Armellina


    Où Luc Dall'Armellina à travers un dispositif en ligne, le site Postales de Gabriela Golder, et un dispositif hors-ligne, le cd-rom Ceremony of Innocence de Nick Bantock, présente sa réflexion sur les "dispositifs texte image en mouvement" à l'équipe.

    Où ces deux œuvres d'art, montrées comme exemples concrets de "la vraie condition de l'homme", qui selon Jean-Luc Goddard, "c'est de penser avec ses mains", posent aux participants leurs questions préférées : grâce à cette nouvelle rencontre, on revient sur le statut de l'interactivité et de la narration, on creuse davantage le "vocabulaire critique" en cours d'élaboration, on insiste sur le hors champ narratif et l'on revisite la notion d'œuvre ouverte d'Umberto Eco.

    Mais où il est aussi question d'humour anglais et de morbidité poétique, d'ennui et de chasse, d'enaction et de narraction…

    Le compte-rendu qui suit essaie de transcrire ici ce que le magnétophone ainsi que les yeux et les oreilles de la rédactrice ont pu capter de cette séance, riche et chaleureuse, du 21.03.2001.

    Madeleine Aktypi


Une précision formelle. Dans la version anglaise originale de Ceremony of Innocence, le texte est-il aussi récité par des acteurs dont la voix accompagne la lecture des cartes postales comme dans la version traduite en français ? En d'autres mots, s'agit-il là d'un choix formel et esthétique de la part des auteurs ou d'une astuce de la part des traducteurs visant en même temps à garder intacte le graphisme de départ et à transmettre le contenu dans la langue d'arrivée ?

En l'absence d'une réponse documentée sûre et certaine, une spéculation a lieu qui montre au moins à quel point le défi de la traduction de l'œuvre est gagné.

Frédéric Dajez
Des voix d'acteurs aussi importantes, comme Marie Trintignant et Tom Novembre, ne seraient jamais mises au sein de l'œuvre de façon arbitraire, juste ajoutées comme ça.

Luc Dall'Armelina
Cela me semble tellement bien intégré, comme mode de fonctionnement, y compris cette alternance des deux voix…

Pierre Barboza
Sans gêner la graphie du texte, reprendre les images...

Vincent Mabillot
Ça produit quand même un effet particulier. Lorsqu'il y a correspondance entre la langue et le texte, on va avoir un effet, je dirais, "karaoké", qu'on n'a pas du tout de cette façon-là. Selon, en plus, le niveau de compétences linguistiques qu'on a, on met en relation le texte vu et le texte lu, sachant que ce dernier ne correspond jamais tout à fait au texte écrit. C'est là qu'un comparatif avec la version originale pourrait être sympa. Pour voir effectivement si le texte lu est le même que le texte vu.

Jean-Louis Weissberg
Cela me paraît évident !

VM et Frédérique Matthieu (en une seule voix)
Non.

VM
Non, parce qu'à un moment il y a une perte de relation entre le texte lu et le texte vu. Et en particulier au travers d'une iconisation du texte où le mot "bleu" devient bleu, le mot "fondu" se fond… Donc, on a des jeux comme ça sur le texte et son illustration. La graphie est en rapport avec le mot lui-même. Mais en même temps, il y a la période où la relation entre le déroulement du texte et son apparition à l'image n'est plus la même. Un texte qui ne va pas arriver dans l'ordre de la lecture ; les phrases apparaissent dans un ordre aléatoire ou en tout cas pas dans l'ordre d'une lecture normale.

FM
Au niveau des cartes postales, il y avait de l'interprétation

LDA
C'est l'effet de la traduction…

Bernard Skira
C'est un sous-titrage intelligent et bien fait. Aucune raison de se dire que la version anglaise était différente. Ils lisaient aussi le texte.

Etienne Amato
Pour revenir aux œuvres présentées, il me semble qu'il s'agit de deux dispositifs de navigation différents. Postales (désormais P) propose simplement une interactivité de navigation où l'on a affaire à une possibilité type hypertexte, où en définitive le sentiment d'interactivité va provenir de la recherche de ce qui permet de poursuivre la navigation, une recherche, détection par le curseur de l'endroit qui correspond au lien plus ou moins explicite, en vue de l'activer et en vue de pouvoir continuer la navigation à proprement parler. Par rapport au "curseur élastique", dont tu parlais Luc, c'est très intéressant parce que dans ce type de dispositif une tension est créée entre l'interagir et la lecture. Quand on arrive à l'écran, on est tout de suite actif. On a l'envie de s'approprier par le biais du curseur du contenu. Puis, on se rend compte qu'on ne peut pas y accéder directement ; tant qu'on ne s'est pas calmé de cette quête frénétique (rire), la lecture n'est pas possible. Cela met en valeur la tension entre la nécessité d'une lecture et l'appropriation par l'action, qui parfois menace la lecture classique, passive.

En ce qui concerne Ceremony of Innocence (désormais CI), ce que je trouve intéressant c'est qu'elle met en situation le concept de l'interactivité. Je parlerais alors d'une interactivité de négociation avec le dispositif, au sens où habituellement le curseur se trouve au niveau de ce que j'appelle la rétroactivité simple (voir le texte de la séance du 13 décembre 2000). Là, aucune surprise, juste un rapport analogique prévisible. Ce qu'introduisent les différentes séquences, la mise en scène de CI, c'est la découverte par la negotiation de la latitude qui nous est accordée et les différentes contraintes. Hors la valeur artistique que cela représente, introduit pour moi une interactivité de négociation où l'on cherche ses marques pour connaître sa latitude et sa marge de liberté accordée. Ce qui est amusant, c'est que très vite ces questions vont être prises en charge par la narration qui se déroule. Le déclenchement des cartes et le prise en charge par le récit, qui, par son déroulement, nous débarrasse de ces questions-là. Après le stress, l'angoisse, l'indéterminé de la négociation, je trouve ça merveilleux. Tout se résout dans le récit.

LDA
Cette différence d'interactivité qui se sent beaucoup entre les deux dispositifs, elle est aussi due aux technologies utilisées. Le dispositif web avec le html et le javascipt ne donne pas les mêmes possibilités que les outils puissants qu'on a à sa disposition pour créer un cd-rom. Sur le web, le curseur ne peut pas non plus être masqué alors que dans CI un moteur algorithmique fournit la possibilité d'une gestion toute autre. Je trouve intéressante cette idée de négociation avec cette idée de dispositif, cela me paraît assez juste. C'est vrai qu'elle se cantonne finalement à ça : on a le sentiment que les moments d'interactivité sont vraiment tout petits. Ils durent très peu de temps, mais ils sont vraiment mis en scène et produisent un réel effet. En repratiquant l'œuvre, je vois qu'on passe par des moments d'altération, de privation. Le jeu autour du curseur jusqu'à ce que le dispositif mécanique reprenne la main crée des micro-événements d'interactivité.

JLW
Dans ton texte, tu utilises l'expression "mise en abîme". En effet, il s'agit bien là d'une scénarisation de l'interactivité elle-même : il ne s'agit pas simplement d'une action interactive, c'est une espèce de miroir de position en surplomb, où le message qui nous est adressé est "voilà ce que c'est que l'interactivité !" Dans ton texte aussi tu insistes à plusieurs reprises sur la question du curseur. Tu parles d'un "prolongement du corps par un artefact", et puis, à un autre moment, qui est plus radical, il est question "d'avatar d'intention actée", une notion assez intéressante. Est-ce dans le sens d'expression, de représentation diminuées que tu l'appliques ?

LDA
En fait, je voulais dire "représentant" tout simplement.

JLW
Moi, je l'ai pris comme représentant diminué. "D'intention actée", c'est-à-dire, c'est nous qui sommes là, mangés par le renard ou dans la cage, etc. Alors, pour retrouver un lien entre cette idée d'intention actée, de geste interfacé et de (spect)acteur emprisonné dans le ventre du renard…Dès lors qu'on est dans le ventre du renard, c'est quasiment nous-même, on a été avalés. Cela pourrait être une métonymie, une partie de nous-même qui a été avalée. Vous voyez bien le lien: geste interfacé qui devient notre corps imaginaire. C'est à partir de là qu'on se situe dans cette scène.
Deuxième commentaire : quels sont les moments de la narration ?
Alors, il y a évidemment ces séquences, on est écouteur - regardeur, là c'est les positions classiques, et puis, il y a ce moment où l'on essaie de voir qu'est-ce qui est actif, qu'est-ce qui nous arrive lorsqu'on a déclenché quelque chose, qui serait le moment proprement de la narration.
Je prends narration au sens de Genette. Sur les conseils d'Etienne qui transmettait un message de Jean Clément, je suis allé lire les pages proposées. Genette y différencie "histoire", "récit" et "narration". L'"histoire, c'est le signifié au contenu narratif", "le récit, c'est le signifiant, c'est-à-dire l'énoncé, le discours ou le texte narratif lui-même", et "la narration, c'est l'acte narratif producteur". Il dit par extension, "l'ensemble de la situation réelle ou fictive dans laquelle il prend place".
Dans, CI alors, on aurait un acte narratif producteur, acte au sens littéral du terme ; le mouvement de la souris - geste interfacé, avatar d'intention actée - crée ce moment productif où l'on déclenche cette séquence particulière de la narration qui est en fait une articulation entre une séquence passée et une séquence à venir. L'idée, encore un peu vague dans mon esprit, c'est qu'à la différence des textes où l'acte narratif producteur coïncide avec la manière dont le texte raconte une histoire, dans CI on aurait une situation où l'on serait co-producteur de la narration, et cela est une idée assez commune, mais où, en plus, l'acte narratif serait aussi un acte au sens gestuel du terme.

BS
Je ne suis pas du tout d'accord avec ça, parce que pour moi dans le deuxième opus il y a les deux côtés de la carte postale, un côté ludique et un côté narratif, et le côté ludique, où tout ce que tu dis est vrai, nous permet d'avoir accès à la narration, j'en conviens, mais pour moi, ce n'est pas du narratif. C'est un gimmick, c'est tout ce qu'on veut sauf du narratif. On change de logique, on a des actions intellectuelles différentes, on peut switcher très vite de position comme dans une scène on peut s'identifier à un personnage ou un autre, mais cela ne me pose pas du tout problème qu'on soit un moment joueur et puis deux secondes après, le temps que la carte postale se retourne, on vienne dans la narration. Deux situations narratives qui se suivent, c'est le fameux effet Koulechov, où l'on s'invente un lien de causalité parfois largement imaginaire, alors qu'il n'y a qu'une corrélation ; c'est vraiment de la pensée magique. Ce petit gimmick qui nous fait jouer avec l'envers de la carte n'est pas de la narration, à mon sens.

JLW
On pourrait penser que ce sont des micro-récits enchâssés dans la narration…

EA
Une micro-narration ?…

JLW
Micro-narration. Voilà !

LDA
Mais est-ce que ce n'est pas aussi, un espace d'investissement et de projection. J'ai pensé à cela, parce que finalement, c'est le seul moment où l'on peut se projeter réellement (réellement car on voit notre représentant se mouvoir avec notre mouvement) dans le dispositif. Sinon, aux moments qui nous sont lus, on est spectateurs. Il y a là aussi un phénomène de projection, mais qui fonctionne plus selon les codes du cinéma ou du livre.

BS
C'est très très juste, et il est vrai qu'il y a ces deux instants Aux moments où l'on joue, on se projette parce qu'on est actif, et puis, il y a ces autres moments du mystère où l'on veut savoir la suite de l'histoire. Ce n'est pas le même type d'implication du tout.

PB
C'est assez curieux, Luc, que tu ais choisi deux exemples où l'on a une histoire, une narration linéaire, et où, chaque fois, sur des modes différents, des interventions interactives, sont enchâssées dans le récit. Mais CI semble en effet plus abouti.
Peut-être que là il y a un éclairage, Sophie (Lavaud) et Luc, sur l'art interactif, outil ou œuvre.
J'ai le sentiment que ce n'est pas une narration, cette partie interactive au sens où Genette l'entend, puisque pour Genette, la "narration", c'est l'ensemble de l'énonciation. Ce n'est pas une partie, ce sont des morceaux ; à la fois des morceaux de l'histoire, de récit et de narration. Tu parlais de micro-narration. Alors, je ne crois pas qu'on peut recycler les termes de Genette aussi simplement. Par contre, je ne suis pas convaincu qu'il y a une séparation aussi forte entre gimmick et narration. Je me demande s'il n'y a pas une métaphore de la position du lecteur dans cette histoire racontée. Quelque chose qui concernerait le qui-observe-qui, du côté de l'enfermement, une espèce d'asphyxie qui est exprimée dans les manipulations qui permettent de retourner la carte. Cela dit, je n'ai pas eu le sentiment qu'elles étaient évolutives.

JLW
Elles sont toutes animalières.

FD
CI peut être riche de sens, mais c'est vraiment déconnecté. Il n'y a pas un enrichissement par ce qui est fait dans le jeu de la manipulation de l'image et il n'y a pas de réponse construite. Cela dit, il me semble qu'on a là quelque chose de très caractéristique en termes d'interactivité : elle sert à tourner les pages, un point c'est tout et le multimédia entre autres, c'est effectivement les mille et une manières subtiles de faire tourner des pages. Ce n'est pas réducteur de dire ça, simplement, c'est quelque chose qui là se trouve totalement scénarisé, amplifié, magnifié au point qu'on a l'idée que ça fait partie du récit alors que ça n'en fait pas partie.

PB
L'acte de lecture n'est pas conditionné par ce sentiment d'enfermement ?

FD
En effet, ça construit l'écoute mais ce n'est pas un récit. Cela met les conditions de son écoute et de sa perception. Ce n'est pas la même chose quand même.

LDA
Là, on ne tourne pas des pages. Ce ne sont pas de pages. Ce sont des fragments, des cartes postales et elles s'inscrivent dans une suite temporelle puisqu'il y a le départ d'une carte et puis la réponse et ainsi de suite. Donc, il y a un déroulement linéaire, mais ce n'est pas un livre qu'on effeuille. Quand on a pratiqué le dispositif, on peut retourner voir une carte, passer à une autre…et là, ce n'est pas le mode de lecture qu'on a eu.

PB
Là, on n'est plus dans l'hypertexte. Conçu avec l'idée, la métaphore qu'on reçoit des cartes, on envoie une carte, on attend la réponse. On a ce temps d'attente à travers ces manipulations de l'envers.

VM
Il s'agit en partie d'un tourne page, à ceci près que pour reprendre le déroulement de la narration ; on a d'abord l'image qu'on manipule, après, le texte. Donc, on a d'abord l'appropriation d'une image, même si le texte est dans l'écriture du texte, il y a le deviner de l'image qui suivra. C'est un jeu sur le style de l'intrigue.
Le premier exemple, P, est peut-être plus faible d'un point de vue spectaculaire, mais il y plus d'interactivité pure au travers de tout ce caressement de l'image qui est nécessaire pour pouvoir se déplacer à l'intérieur et avec un déplacement qui n'est pas issue unique comme dans CI. Les parcours y seront différents selon tous les utilisateurs.
Dans CI ce n'est pas le cas. Mais il y a un effet d'interactivité qui est un effet de dispositif. La règle de déclenchement de l'action nous est cachée. Alors, techniquement, on est obligé de découvrir le fonctionnement.
Dans P, on pourrait aussi lire la petite barre en bas. D'un navigateur à l'autre, on n'a pas la même lecture. Ce genre de détails change la nature de l'interactivité fondamentalement. Dans Netscape, j'ai toujours des informations sur mon parcours, mais non pas dans Explorer. C'est une démarche de construction et d'utilisation de la narration qui n'est pas du tout la même du point de vue du lecteur.

Sophie Lavaud
Mais, tout contenu sur Internet est interprété différemment par les navigateurs.

VM
Pas tout contenu. Il y a une mise en scène qui est adaptée IE parce que pour que ça n'apparaisse pas dans IE, cela veut dire qu'il y a eu un choix d'ouverture dans une page sans cette barre d'affichage. Ça, c'est un choix technique. Par défaut, ça s'afficherait. Si cela ne s'affiche pas, c'est que, volontairement, les auteurs ont décidé de ne pas l'afficher. Qu'ils n'aient peut-être pas pu dominer cette contrainte vis-à-vis de Netscape peu importe le résultat que ça soit sous Netscape ou IE, ce n'est pas le même document, ce n'est pas la même navigation.

SL
J'étais assez d'accord avec Etienne et Frédéric sur le fait que l'interactivité, et la relation entre l'image et le geste, se réduisait surtout à la navigation et la redécouverte d'un contenu qui peut être lu de façon aléatoire, mais qui ne peut pas être altéré, modifié par les interactions. Il s'agit d'une virtuosité parfois très belle, d'un inventaire de possibilités d'interaction de la part du lecteur. Entre lecture et production, on reste du côté de la lecture, de la redécouverte d'un contenu qui reste relativement stable.
En ce qui concerne l'allusion à l'"œuvre ouverte" d'Eco dans le texte de Luc, d'autres personnes mettent sous ce terme une autre notion où l'œuvre est ouverte par ces liens externes et non seulement internes ; ils utilisent le réseau dans sa structure générale et planétaire, alors que là, on est encore (bon, sur un cd-rom, c'est encore normal sauf si c'est un interom) dans des œuvres fermées, qui ne font pas appel à des liens extérieurs.

LDA
Cela pose finalement problème, parce que c'est un jugement qui se place du côté du quantitatif. G.Golder fait référence à 220 fragments, elle installe un combinatoire de possibles autour de 220 possibilités. Donc, alors, est-ce que ce qui fait œuvre ouverte finalement, c'est d'avoir 220 fragments ? C'est la multiplication des possibles…

SL
Ah, non. Ce n'est pas une question de nombre là ; c'est une question de genre! Soit elles sont internes…et là on reste dans une position d'auteur prédominante quand même par rapport à une expression qui viendrait de l'extérieur nourrir l'œuvre, enrichir son contenu et qui existe déjà depuis pas mal d'années…

BS
Juste pour revenir un peu en arrière, je soutiens toujours mon histoire de narration, parce que je pense qu'on pourrait presque ne pas l'illustrer. Si on se passe du côté illustré des cartes, on a l'histoire intégralement, on a quelque part le degré zéro de l'histoire, c'est-à-dire

JLW
Ce n'est pas la même.

BS
Si, pour moi, c'est absolument la même, et les cartes postales font figure de rhétorique plus que mise en abîme, mais au sens plafond de la chose. Ce n'est pas du texte. Ce sont des métaphores en image. Il y a l'image et de l'autre côté il y a le récit. On oscille de l'un à l'autre et, dans cette image on peut agir, on
Ce qui m'a de toute manière amusé c'est ce côté ludique, cet humour anglais, dont ils se sont si bien servi, alors que dans P, tout en noir, il y a une poétique morbide (je suis seule, etc.) et tout est conçu pour nous rendre passifs. On sait bien que de toute manière on va être déçu et cela pour moi est une figure de style. Il y a un style et ça a un effet sur nous et tout cela me dissuade d'interagir avec P. De toute manière, ça ne sera pas ludique… (rires)

JLW
Dans ce cas, il faut rester avec Abe…(voir le texte de la séance du 28 février 2001).
Mais, effectivement, il y a un désaccord. En réalité, si vous utilisez le terme "œuvre ouverte", c'est le titre du livre, vous le faites plutôt sous l'angle "œuvre en mouvement". Pour Eco, toute œuvre, même la plus statique, est ouverte du point de vue de l'interprétation.

SL
Oeuvre Processus ça se dit maintenant.

JLW
Lui, il l'appelait œuvre en mouvement. Oeuvre dont l'aspect formel est dynamique et dépend du contexte et de la présence du récepteur.
Je continue à penser que si on enlève ces séquences d'interactivité, ce n'est plus la même narration, alors Pierre me disait que ça peut être la même histoire mais je n'en suis pas sûr. Admettons que par approximation, ce soit la même. Ce n'est pas pour autant la même narration. Ce n'est pas le même processus de dévoilement d'énonciation de l'œuvre. Or, la question de l'énonciation du mode de réception est absolument essentielle en la matière. Maintenant, on peut faire des parallèles : telle pièce mise en scène par tel metteur en scène, c'est le même texte, mais ce n'est pas la même œuvre.

PB
D'accord.

JLW
Là, je crois que ça va plus loin que la question de l'interprétation au sens théâtral ou musical ; formellement ce n'est pas la même, puisqu'on n'a pas fait les mêmes gestes, on n'a pas passé le même temps, on n'a pas découvert aussi facilement les uns que les autres à tel moment les enchaînements. Cette dramaturgie, le rapport formel et logique que soulignait Pierre tout à l'heure : envoyer les cartes, attendre, recevoir, ce rythme qui est la dramaturgie de l'échange épistolaire.
Par ailleurs… qui est-ce qui avait utilisé ce terme de "narraction" ?
C'est toi Etienne rires)

EA
Je l'ai utilisé mais…

SL
Je crois que c'était Philippe Bootz, non ?

JLW
Ah, oui. Ça doit être dans son texte dispositif de profondeur. Narraction dit bien l'action qui permet à l'action de se dérouler, de tourner les pages. Mais dans la lecture du livre, tourner les pages, c'est un acte automatique, dont on ne se rend pas compte, qui est à un tel point automatisé qu'il est annulé. Et qui donc est expulsé de la narration. Ici ce n'est pas du tout le cas.

VM
Dans l'univers de la bande dessinée, le suspens ne fonctionne que par rapport au fait de tourner les pages. Un art plus difficile que celui de créer du suspens au cinéma.
En ce qui concerne maintenant Eco et l'œuvre ouverte, il se positionne sur la partie interprétation. Multiplicité d'interprétations possibles sur n'importe quel objet. Du coup, il peut se passer de narraction, mettant le lecteur comme un acteur essentiel du procès de narration.
Par rapport au prétendu manque d'interaction dans P, il me semble que certains se prennent dans une sorte de fascination sur tout ce qui est interactif. L'interactivité y est subtile, prennant à part entière un mouvement qui ne peut être qu'unique et non réobservable. On est dans une interactivité de très haut niveau car générative.

FD
Est-on certain que plus une œuvre est interactive plus elle donne du plaisir ? Au nom de l'interactivité, pour attaquer ou pour défendre, on porte des jugements esthétiques. Pas forcément une bonne méthode. J'ai été gêné par les clichés techniques et esthétiques de CI. Cette souris, terriblement marquée fin quatre-vingt dix-neuf (rires)… Il y a un phénomène de vieillissement accéléré.

LDA
C'est très daté '99, sauf que quand Golder l'a fait en '99 c'était plutôt rare…C'est un détail qu'on dépasse facilement…

FD
Sur CI, c'est frappant l'économie qui y a été trouvée. Les principes sont différents à chaque fois ; pas d'apprentissage. Mais il y a une étude d'une forme particulière de répétition puisque la finalisation (retourner la carte) reste la même, qui est très intéressante puisque l'étude des formes différentes de répétition fonde en grande partie l'étude du multimédia.

FM
Moi, je veux revenir sur P. L'effet mode ne me gêne pas du tout. Le thème général de l'errance présentée dans P n'est pas accessible sans une volonté de la part du lecteur qui sinon reste dehors. La narration sonore ne doit pas être nécessairement intelligible, c'est le tempo qui compte, qui organise une forte intimité. Et cela rejoint l'attitude qu'on a à négocier à travers la souris. En ce qui concerne le hors champ dont tu parles, Luc, il me semble que là on est dans une situation de hors champ global. On est dans un univers où le hors champ graphique fusionne avec le hors champ narratif. Et cela est rare et unique à part Laurie Anderson et Puppet Motel…

BS
La dernière narraction m'a fait pensé qu'il y en a une dont on n'a pas parlé : la distraction (rires)

JLW
Mais ça, c'est un mot qui existe (rires)

BS
Au sens pascalien du terme. Il prend l'exemple de la chasse. Quelqu'un qui peut se payer du gigot de chevreuil, ça va l'ennuyer de manger le gigot. Pour s'échapper de son ennui, il va aller à la chasse au chevreuil. Il doute qu'il puisse l'atteindre. Selon Pascal, c'est l'incertitude qui est plus intéressante que de savoir ou d'avoir. Et donc, je trouve que là les moments ludiques sont les moments où l'on chasse et le récit c'est le moment où on le mange. C'est un moment actif et un moment passif, vous pensez qu'il faut la chasse et le repas, moi je pense que le repas suffit.

FM
Je reviens pour terminer sur P. Le fait de louper une étape ne me stresse pas du tout. C'est un système tout autre. On est dans un dialogue… En fait, tu te ballades dans ton univers en ayant comme support son univers.

EA
Par rapport au "don" dont il est question dans le texte de Luc ; je conteste le terme et le remplace par "récompense".
Par rapport à la coïncidence entre le hors champ graphique et le hors champ narratif, cela me paraît éviter de réfléchir. L'un ne fournit pas l'autre. Ils ne coïncident pas. Nous n'en avons pas les clefs ni de l'un ni de l'autre.
Lecta(c)ture me fait penser à une dictature du néologisme. Alors pour contrebalancer, je vais proposer la lectation et pourquoi pas la délectation ! (rires)

JLW
Je reviens au texte de Luc. Il parle de "non-dits de l'intention". On ne sait pas ce que le dispositif attend de nous. Alors la question de ce que c'est que l'interface se repose. Il y a là des choses à creuser.
Je te donne la parole pour conclure.

LDA
Sur P, je rejoins Frédérique sur le hors champ narratif. Sa voix est une présence. C'était la première fois où je faisais cette expérience sur Internet avec un niveau d'incarnation tel par un dispositif tout simple. Elle nous raconte son histoire. Et c'est un dispositif que l'on pratique pour soi - et avec elle.

Sur CI, j'ai noté le temps d'attente, entre les deux cartes qui se succèdent, que Pierre a proposé. C'est un temps, mais c'est un lieu aussi où notre implication peut être scénarisée. Elle y est prévue. Et cela est plus important par exemple que son côté cinématographique "daté", ou je dirai plutôt typé, qui n'empêche pas que la réitération du cd-rom soit un vrai plaisir à chaque fois. C'est une relation à l'interactivité qui se pose du point de vue de la posture : on se met à se demander qui l'on est lorsqu'on interagit.

A ce propos, je vous ai apporté un texte d'Alexis Nouss, professeur de linguistique à l'université de Montréal, qui est intervenu à la fac de Lyon en Sociologie dans le cadre du séminaire sur Les ruses de l'autre : Interprétation et Altérité. Il y propose une typologie de l'interacteur dans un contexte général et non numérique. Ainsi, propose-t-il divers types, entre autres l'"exote", qui entre distanciation et proximité, crée un espace intermédiaire,l'exotisme, l'"assimilateur", l'"assimilé", le "touriste", etc.

Cette typologie invite à l'invention d'une autre, celle de l'interacteur numérique.