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Compte-rendu du séminaire "L'action sur l’image : pour l'élaboration d'un vocabulaire critique" par Madeleine Aktypi

7ème séance 2000-2001 : 30 mai 2001 :

"Des récits, pour le meilleur et pour le pire" par Madeleine Aktypi


    La présentation du texte "Des récits, pour le meilleur et pour le pire" à travers la connexion aux sites dont il y est question,

  • http://www.panoplie.org/framarchive.html
  • http://calarts.edu/~bookchin/intruder/html/i_solution.html
  • http://calarts.edu/~bookchin/intruder/html/j_final.html
  • http://www.snarg.net/

    amène l'équipe à une discussion très riche en désaccords productifs et en propositions ouvrant sur l'orientation de notre recherche. On en présente ici de façon sommaire le bilan collectif. Une répartition initiale et schématique de la discussion pourrait donner ces trois directions :

    I. Sur les "récits" proposés par l'intervention

    II. Sur l'emploi du terme "récit"

    III. Sur l'orientation de notre recherche

    Le problème - et la chance - d'une telle schématisation réside dans le fait que le récit étant devenu presque un "inconscient collectif" dans le travail de l'équipe, ces trois niveaux s'entremêlent au long des paroles échangées.

    La réfutation par exemple de l'utilisation du terme "récit" pour qualifier les œuvres présentées ouvre en même temps l'espace pour une multiplicité de re-définitions du terme récit (littéraire, anthropologique, etc.), de ses applications (récit interactif, méta-récit, infra-récit, etc.) et de ses relations (à la fiction, à l'histoire, à l'interactivité).

    Pourtant, dans la volonté de suivre la proposition faite d'un compte-rendu "anonyme" qui essaierait de rendre compte plus de la dynamique collective que des propos individuels de chaque participant (ce qui finit presque toujours par les trahir même dans la plus grande intention - et attention - de fidélité, rien que par leur transcription à l'écrit), le recours à ces trois temps de la discussion - qui ne sont pas censés indiquer une succession temporelle mais des actions simultanées où le passé et le futur du séminaire s'entretissent - a été considéré une convention convenable.


I. Sur les "récits" proposés par l'intervention

La plupart de participants sont d'accord pour dire qu'il ne s'est pas agi de récits dans les dispositifs proposés (il est surtout question du jeu du dit chaperon rouge, http://calarts.edu/~bookchin/intruder/html/i_solution.html) et ceci pour plusieurs raisons et à partir des points de vue différents.

I. Ce qui a été présenté comme récit ne l'est pas, car même dans le récit minimal, il y a un verbe et un prédicat. Là, il ne s'agit pas de récits codés.

II. Il n'y a pas un récit qui vient s'articuler par le biais des phrases auxquelles on va donner une signification.

III. Ce qu'on a vu ne relève pas directement d'un récit : il s'agit plutôt d'œuvres plastiques ; les paroles n'y sont pas essentielles.

  • Plutôt que des récits interactifs, l'on pourrait parler de "narration interactive" ou d'"histoire interactivée" en tant que résultat. Il n'y a pas vraiment d'histoire, juste un petit jeu : l'interactivité qui nous est proposée n'est qu'une interactivité de déclenchement. La question à poser serait : "Qu'est-ce que je me raconte face à quelque chose qui ne raconte rien, mais qui me convoque dans une assignation à incidence ?"
  • Pourtant, il s'agit aussi d'un détournement du jeu au profit d'un système qui produit la narration : un "récit narratif" dans le sens où il se produit quelque chose qui rappelle les perspectives de visibilité, de lisibilité et de jouabilité (interactivité) mis en avant par J.L.Boisssier. C'est une illustration du jeu produisant un énoncé.

IV. même si ce n'est pas un récit, cela pose la question du récit. Fonction essentielle des produits multimédia : amener les définitions à leurs limites, à la question des frontières au point de dire que l'esthétique du numérique est de nous amener toujours ailleurs.

V. Il s'agit d'un récit, si, par le terme "récit", on entend "rapport entre le spectacteur, l'interface et le geste".

VI. Ricoeur et Metz parlent de notre disposition à mettre du récit sur toute chose. Dans sa dimension anthropologique, le récit est toujours présent.

II. Sur l'emploi du terme "récit"

Au fil de la discussion, on est obligés d'employer le mot "récit" à plusieurs reprises tout en lui prêtant des contenus différents. Par conséquent, le terme devient le cœur de la discussion.

  • Les références constantes au récit et à la narration constituent plus un obstacle qu'une ouverture dans l'exploration de l'univers multimédia. Il faudrait plutôt chercher à trouver des unités pertinentes et créatives derrière ou en amont d'une terminologie existante. Des termes forgés comme "spectacteur", "geste interfacé", "action sur l'image", infra-récit" développés au sein du séminaire sont vraiment productifs car ils aident la pensée à se rendre compte du déplacement et de la rupture consubstantiels à l'univers que l'on étudie.

VII. Le terme "récit interactif" est aussi mis en avant comme très problématique et amenant entre autres à la question de l'autonomie du récit en face de la fiction et vice-versa.

  • La question du récit va continuer à se poser au sein du groupe, ne serait-ce que sous forme d'"inconscient collectif". Cela serait trop prématuré de l'abandonner juste au moment où quelque chose commence à prendre corps en ce qui concerne notre recherche. Il faudrait plutôt essayer de mettre en interaction le récit avec d'autres phénomènes que l'on remarque. Dans le monde hypermédia, il s'agit d'une expérience des frontières entre différents domaines ou, autrement dit, il s'agit de l'"interaction de différents codes esthétiques parfois hétérogènes" dont on dévine à tâtons les bouts possibles. Questions de spatialisation, de son, de musique, mais aussi de mémoire. Le récit pourrait y jouer le rôle que joue la couleur ou la lumière pour le peintre. Si l'on a du mal à le capitaliser, il ne faut surtout pas s'arrêter à notre balbutiement actuel, car il s'agit d'un de nos meilleurs diagnostics. Même dans les arts plastiques qui excluent "officiellement" le récit, il y a des clins d'œil constants. Il faut insister sur l'intérêt du récit comme image mentale d'une culture populaire et laisser un peu de côté les diverses définitions inadaptées au profit de cette simple définition triviale qui fonctionne.

III. Sur l'orientation de notre recherche

  • Il paraît que c'est le moment où l'on quitte un espace géographique, celui du récit. Après avoir étudié des œuvres multimédias narratives (Sale temps, 18h39, Blairwitch project), qui étaient typiquement des récits où l'on devait intervenir dans la narration et grâce auxquels tout un vocabulaire a été créé comme nécessaire et comme outillage du corps imaginaire : méta-récit, infra-récit, récit immanent, etc., on est en train de le quitter, car on en a peut-être épuisé l'outillage, on en a fait le tour. Il y a pourtant des produits qui n'ont pas encore été présentés comme la Morsure, œuvre très significative sur la question.
  • Il faut pourtant noter ce tournant et commencer à faire ce qu'on est déjà en train de faire ; penser ce vers quoi l'on va. De toute manière, dans le titre du séminaire, il n'y a pas le mot récit.

VIII. Il faudrait peut-être axer le séminaire sur l'élaboration d'un vocabulaire critique.

  • Présenter des termes accompagnés par des exemples concrets en vue d'une indexation des termes définis, au lieu d'y apporter chacun ses phantasmes personnels.

IX. Un index se prêterait mal au sens même de notre travail, on pourrait pourtant imaginer l'esquisse d'un glossaire.

  • Dans un tel contexte, l'Idée que Deleuze et Guattari développent dans Qu'est-ce que la philosophie ? paraît très intéressante. Il y est question d'une multiplicité de plans et de lignes qui peuvent ne pas se croiser, de plusieurs niveaux de réception parmi lesquels le toucher a un rôle central ; c'est par lui qu'arrive l'activité, l'engagement de nous dans l'œuvre, dans le processus en train de se faire ou ne pas se faire. C'est sa production qui conditionne ou non les énoncés. Ainsi on pourrait parler de réception, d'activité, d'opération au lieu de parler de récit, de narration, etc. Évidemment, les outils dont on se sert, les termes sont problématiques. Il faut inventer des outils en même temps que les créateurs inventent leurs œuvres.
Madeleine Aktypi