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"Vous êtes ici !" / groupe "Dune"

analyse d'un dispositif interactif et narratif en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.
[ séance du 24 janvier 2001 ]

[ texte introductif et présentation de dispositif ] Pierre BARBOZA - Université Paris13

Les technologies du numérique constituent une nouveau moyen de création et de production d’images. Sur un plan technique, le fait qu’un même codage soit intrinsèquement affecté à des fonctions d’inscription, de traitement et de transmission modifie profondément les modes de fabrication et de diffusion des images(1) . En particulier, les anciennes distinctions entre différents systèmes d’images tendent aujourd’hui à s’estomper au profit d’une hybridation multiforme des pratiques de l’image.

Le cinéma qui a si puissamment contribué à forger l’imaginaire du XXème siècle se trouve bousculé par les potentialités de ce nouveau support. Qu’il s’agisse de " son objectivité essentielle "(2) chère à André Bazin et mise à mal par la généralisation des effets spéciaux informatisés en postproduction ou des projets de distribution câblée des majors vers les salles qui redéfiniraient radicalement l’industrie cinématographique, la définition-même du cinéma est en question.

L’image cinématographique et son dispositif sont ainsi au cœur de nombreuses réflexions émanant de chercheurs et de critiques(3) . Ces réflexions s’orientent autour de deux lignes directrices. Les uns relativisent les discours de la nouveauté technologique pour souligner la progression séculaire du machinisme dans la fabrication des images. C’est alors la ressemblance de l’image et de son langage plastique qui sont privilégiés : le support technologique étant envisagé comme un savoir-faire susceptible de favoriser telle ou telle forme " langagière ". Quant aux tenants de la nouveauté radicale des " nouvelles images ", ils insistent au contraire sur le rôle des supports dans la construction des langages et c’est à la fin du règne de la représentation auquel ils assistent au profit d’un nouvel ordre : celui de la simulation et d’une nouvelle position du sujet face à l’image.

Le cinéma semble entrer dans une phase de requalification qui cette fois affecte son dispositif : de l’œil-caméra à l’espace spectatoriel. De Smoking, No smoking d’Alain Resnais à Level Five de Chris Maker en passant par Pulp Fiction de Quentin Tarantino ou Shorts Cuts de Robert Altman, de nombreux films s’attachent à la déconstruction du récit cinématographique dans le dessein d’assigner une place nouvelle au spectateur. Plus récemment, Mike Figgis avecTime Code divise l’écran de projection en quatre parties égales occupées par autant de plans séquences d’une heure trente tournés en vidéo numérique. Les fictions parallèles s’entrecroisent dans un montage spatialisé. Une nouvelle mission est alors dévolue au spectateur : s’appuyer sur des indices sonores pour mettre l’accent sur l’un des plans et reconstituer peu à peu une histoire.

Les exemples sont nombreux qui indiquent que parallèlement aux changements technologiques se déroule sur la scène de la représentation une mutation qui affecte le récit cinématographique et sa linéarité et dont l’un des horizons pourrait bien être l’interactivité.

Pour alimenter cette réflexion, nous proposons de nous pencher sur la proposition artistique émanant de deux artistes, Madeleine Chiche et Bernard Misrachi, qui ont choisi l’intégration numérique pour articuler deux perspectives esthétiques : le cinéma et la chorégraphie. À travers cette double approche, il s’agit de prendre acte de questions sensibles posées au dispositif cinématographique aujourd’hui. Soumis aux pressions déstabilisantes du numérique et des procédures interactives qui affectent l’image, c’est le cadre même du cinéma et du récit cinématographique qui se trouve dès lors interrogé par les deux artistes du groupe Dunes. (4)

Le dispositif

Durant les mois de septembre et octobre 1999, les 8000 mètres carrés du toit terrasse de La Friche dans le quartier de la Belle-de-Mai à Marseille furent transformés en un espace spectaculaire d’un nouveau type. Surplombant un panorama à 360 degrés qui du Vieux Port s’étendait aux Quartiers Nord en passant par l’environnement de la gare Saint Charles, le toit de l’ancienne manufacture des tabacs abritait cinquante points de diffusion. Vingt moniteurs vidéos de différents formats et une trentaine d’espaces de projection formés par les murs de la Friche et les façades des immeubles voisins constituaient l’espace de diffusion de plusieurs films qui dressent un état des lieux de la ville aujourd’hui, des contradictions et des espoirs dont elle reste porteuse.

Une vingtaine de courts-métrages était ainsi diffusée non pas en boucle sur chaque point de projection, mais selon un ordre d’enchaînement des films, variable selon les points mais strictement agencé dans leurs déroulements respectifs. Les projections étaient pilotées en régie numérique à l’aide d’un développement logiciel de l’intégrateur multimédia Director.(5)

Dans ce cadre ouvert, le montage n’est plus linéarisé, mais réparti dans l’espace de telle manière que ce sont des déplacements du spectateur que dépend l’enchaînement des séquences. Les images sont alors " actées " corporellement et affectivement par les inclinations qui guident les parcours. Le montage temporel et son récit unique sont remplacés par la diversité des points de vue, propre au mouvement dans l’espace aménagé.

Ainsi, le dispositif Vous êtes ici ! propose au spectateur le choix d’une position dans un récit éclaté qui raconte l’intérieur et l’extérieur de la ville. À la circulation dans les rues du quartier et aux remous de la foule à la sortie du métro fait écho l’intimité des intérieurs d’appartements. Aux rumeurs live de la ville s’ajoutent les réponses enregistrées de Marseillais réagissant devant une caméra à des mots-clefs comme espace, temps, bruit, présence, oubli, amour ou pizza…

Interactivité et interaction

Plus de dix mille spectateurs ont ainsi arpenté du coucher du soleil à la tombée de la nuit ce laboratoire cinématographique selon un parcours dont on aura compris qu’il n’était pas fléché. Les déambulations multiples où les images et les événements sonores programmés se mêlaient aux bruits et aux lumières de la cité phocéenne invitaient davantage aux plaisirs oniriques des troubles de la perception qu’à la lecture d’un récit linéaire. Dans ce spectacle immersif (6), c’est la chorégraphie des corps qui conduit le choc des perspectives mises en jeu.

Il convient de ne pas oublier que Madeleine Chiche et Bernard Misrachi sont cinéastes et chorégraphes.
Proches des conceptions postmodernes de la danse, les auteurs ont retenu pour cette installation cinématographique des traits qui intéressent de près les travaux actuels sur l’hyperfiction (7): importance du processus, valorisation du motif, intérêt pour la répétition et la variation, circularité, association de représentations simples et d’un dispositif complexe… C’est aussi une posture du spectateur, voulue la plus active possible, qui nous rappelle que le récit interactif repose sur des apparitions et des disparitions d’images provoquées par le spectateur.

Si le groupe Dunes réussit à tenir un propos novateur sur le récit, c’est dans la mesure où, dans leur installation, ils ont contourné les limites inhérentes à l’interactivité dialogique entre l’homme et la machine qui tend à casser le rythme narratif et à diluer la dramaturgie dans le ludique. Dans ce dispositif ouvert, l’interactivité, débarrassée de sa technicité, s’apparente à de l’interaction que les sciences de la communication attribuent à la communication intersubjective lorsqu’elle entraîne des effets sur les partenaires de la relation. De ce point de vue, nous sommes entre l’interactivité et l’interaction puisque le partenaire du spectateur est, dans le cas qui nous occupe, un dispositif programmé mais dépourvu de générativité. Ayant remplacé cette générativité par la déambulation physique, Vous êtes ici ! est un récit interactif sans procédure technique pour le spectateur. Il est ainsi invité à élaborer expérimentalement un scénario dans le méta-récit de la structure conçue par Madeleine Chiche et Bernard Misrachi. Et ce méta-récit concerne au premier chef la ville.

La ville et le récit

La référence à L’Homme à la caméra de Dziga Vertov est incontournable. On sait que dans ce film-manifeste, Vertov proposait une vision politique de la ville moderne en mélangeant des prises de vue d’Odessa, de Moscou et de Kiev en même temps qu’il exposait les modalités d’énonciation du discours filmique. Mais là où Vertov voulait sa ville édifiante en construisant à partir de fragments enregistrés un discours filmique exemplaire(8) , le groupe Dunes la maintient constamment dans son morcellement et sa singularité.

Dans ce déplacement du propos, plusieurs aspects relatifs au dispositif cinématographique se trouvent interrogés : là où Vertov à l’aube du cinéma parlant revendiquait son film comme un manifeste de l’écriture cinématographique et de la narration plastique de l’image, les auteurs de Vous êtes ici ! ambitionnent de poser les nouvelles frontières d’un cinéma soumis à la crise du récit classique en même temps qu’à l’invention de nouvelles formes d’écriture favorisée par la technologie numérique.

Le propos a donc un visée esthétique comparable à celle de Dziga Vertov en 1927 quand il réalise L’Homme à la caméra. Et l’on retrouve chez le groupe Dune la même volonté politique de mettre à jour les conditions d’énonciation du récit en l’articulant au fonctionnement-même de la ville. Mais entre-temps, la ville s’est transformée.

On sait que la représentation de la ville est consubstantielle à l’histoire du cinéma. La ville moderne s’édifie en même temps que l’industrie cinématographique et c’est pourquoi la mission idéologique(9) du cinéma aura été d’éduquer les nouveaux arrivants — immigrés et anciens paysans — à un nouveau mode de vie tout en inventant un nouveau langage. Contrairement à la plupart de ses contemporains, le cinéma de Vertov n’est empreint d’aucune nostalgie. La ville de Vertov est le lieu où émerge une force collective et où s’accomplit une étape décisive dans la marche vers le progrès, synonyne de l’émancipation du genre humain. La ville de Vertov nous parle de l’Histoire et de son grand récit.

La ville de Vous êtes ici ! ne renvoie pas à la nostalgie d’un passé idéalisé, mais elle a irrémédiablement perdu son identité libératrice. Elle n’a plus de centralité. Sa croissance est passée par le développement de sa périphérie, de ses banlieues. Pour autant, cette évolution ne s’est pas accompagnée de son uniformisation. Au contraire. Et le groupe Dunes témoigne de son éclatement et de sa multipolarité.

Wim Wenders fut l’un des premiers à parcourir cette nouvelle géographie de la ville et à nous faire comprendre que le récit resterait " inachevé ". Dans Alice dans les villes, il ne s’agit encore que d’une quête erratique des racines dans un monde qui a perdu ses repères.Jusqu’au bout du monde s’inscrit également dans sa première partie dans cette extension et cet éclatement de la ville devenue conurbation mondialisée. Les personnages ne se voient plus et ne se parlent plus que par écrans interposés pour finir en plein désert dans une boucle holiste où l’ultime spectacle est celui de ses propres rêves. La ville est devenue un non-lieu et toutes les villes se ressemblent : les distances sont abolies au prix d’une incommensurable solitude avec soi-même. Aucun espoir d’émancipation n’unit plus les citadins du " village global ".

En ce sens, le groupe Dunes renoue avec Vertov en tentant un ultime discours politique : Vous êtes ici ! Le prix à payer semble bien être le renoncement à l’Histoire et à ses récits. Là où Vertov énonce la transcendance, Dunes propose l’immanence du récit éclaté ou plutôt des récits " locaux et temporaires " que Jean-François Lyotard évoquait.

La place du spectateur

L’Homme à la caméra est construit autour de la figure de l’œil-caméra qui montre et recompose la ville devant le public d’une salle de cinéma. Remplacées par des multiplexes, les salles de cinéma ne sont plus l’apanage des centres-villes. Mieux, ce sont les vecteurs de diffusion du cinéma qui se sont multipliés : télévision, vidéo, DVD, Internet…

Vous êtes ici ! prend acte de cette nouvelle configuration où les images prolifère. En mélangeant la ville et ses images, en faisant de ses façades des supports de projection, Dunes ne rejoint pas les tenants d’une irrémédiable confusion entre la réalité et l’image(10) , le groupe marseillais ouvre plutôt la perspective d’un nouveau type de récit ouvert et immersif, miroir d’un nouveau rapport au monde.

Laurent Jullier (11) a analysé le cinéma contemporain comme " cinéma-sensation " où les effets sonores (soundround, dolby stéréo…) et visuels (Louma, Steadicam, effets spéciaux…) concourent à immerger le spectateur dans un univers de sensations fortes fondé sur une mécanique pavlovienne. La perspective immersive de la terrasse de Marseille sollicitait, au contraire, la sensibilité et la disponibilité des spectateurs. Par les choix qu’il présente dans les parcours, par les possibles qu’il ouvre, le dispositif du groupe Dunes conduit le spectateur non seulement à la disponibilité des sens mais aussi à produire des commentaires. Chris Maker, dans son installation Zapping Zone ou dans La Jetée ou bien encore dans certaines séquences du documentaire Le Fond de l’air est rouge(12) , opère de façon semblable en faisant s’entrechoquer des narrations de niveaux différents : " attraper au passage des signes, dans un désordre voulu sur lequel il cristallisera son propre ordre (ou son propre désordre) de telle façon […] qu’il emporte quelque chose qui ne sera, ni un message construit, ni un défilé arbitraire, mais une certaine couleur, une gueule d’atmosphère […] : ces bribes décousues que nous appelons mémoire (13)" .

Il ne s’agit donc pas seulement d’interpréter les éléments d’une histoire dans leur relation causale. Cette étape est de l’ordre de la simple compréhension. Il s’agit pour le spectateur de produire une sorte de glose à partir de l'association des signes discursifs épars.

Roland Barthes(14) distinguait parmi les unités de base du récit les unités fonctionnelles des unités intégratives. Les premières permettent de relier les événements par des liens de cause à effet : ce sont des unités de contenu. Les secondes visent à relier les différents niveaux qui se superposent dans tout récit : l’histoire, les actions et l’énonciation. Si l’on reprend cette distinction, nous pouvons avancer que Vous êtes ici !, mais aussi l’ensemble des récits interactifs — par exemple Sale temps ou 18h39’, mais aussi des dispositifs plus complexes comme The Blair Witch Project qui intègre dans sa diégèse un récit extra-cinématographique — ont pour caractéristique commune de construire des récits qui privilégient au plus haut point les unités intégratives des différents niveaux de récit au détriment des unités de contenu linéaire. C’est ce télescopage des lignes discursives qui est propice aux exégèses, gloses, remarques, observations de toutes sortes.

Ainsi, Vous êtes ici ! travaille à sa manière à une requalification radicale du cinéma aujourd’hui. En accord avec Jean Luc Godart quand il souligne que le cinéma " c’est ce qui est plus grand que nous ", le groupe Dunes aborde la crise du récit cinématographique dans le contexte plus global de la crise du " grand récit " vertovien. L’éclatement du récit mais également des niveaux narratifs débouche sur une nouvelle position du spectateur sollicité à produire, en surplomb des dispositifs narratifs proposés, un commentaire intégratif. Nouveau récit et nouvelle position du spectateur dont le groupe Dunes nous aide à saisir les enjeux poétiques et politiques.

Pierre Barboza - 24 janvier 2001
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1) Voir Pierre Barboza, " L’impact du codage numérique ", in Laurent Gervereau dir., Peut-on apprendre à voir ?, L’Image/ENSAB, 1999.

2) André Bazin, " Ontologie de l’image photographique ", in Qu’est-ce que le cinéma ?, Édition du Cerf, 1985.

3) Voir entre autres : Frank Beau, Philippe Dubois, Gérard Leblanc dir., Cinéma et dernières technologies, INA/De Boeck, 1998 ou Raymond Bellour, " La querelle des dispositifs ", in Art Press n°262, nov. 2000.

4) Depuis le début des années quatre-vingt, Madeleine Chiche et Bernard Misrachi forment le groupe Dunes qui présentent une série de chorégraphie dans des espaces de projection. Avec Vous êtes ici !, le groupe Dunes privilégie le cinéma avec la collaboration de Bruno Foucher, directeur technique et éclairagiste, Olivier Renouf, ingénieur du son, Patrice Bersani et Gérard Teissèdre, ingénieurs informaticiens.

5) Ce logiciel est le plus souvent utilisé pour le développement d’animations interactives à destination des Cd Roms et de sites Internet.

6) Dans un sens très différent de celui du cinéma contemporain, nous y reviendrons plus loin.

7) Jean Pierre Balpe " Un roman inachevé " ; Serge BILOUS, Fabien LAGNY et Bruno PIACENZA, 18h39’, CDrom Flammarion, 1997 ; Franck DUFOUR, Jacky CHIFFOT et Gilles ARMANETTI, Sale temps, un drame interactif, CDrom, Microfolie’s, 1996.

8) Jean-Pierre Esquenazi, " Logique de L’Homme à la caméra ", in Jean-Pierre Esquenazi dir., Vertov : l’invention du réel, L’Harmattan, 1997.

9) Noël Burch, La Lucarne de l’infini, Nathan, 1990.

10) Philippe Quéau, Le Virtuel, vertus et vertiges, Champ Vallon/INA, 1993.

11) Laurent Jullier, L’Ecran Postmoderne, L’Harmattan, 1997.

12) En particulier, la célèbre séquence " perturbée " du discours de Fidel Castro en août 1968 où celui-ci commence par une défense intransigeante de l’autodétermination des peuples pour finir dialectiquement par soutenir l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie pendant que progressivement l’image semble sortir de son cadre et qu’un bruit strident s’empare peu à peu de l’espace sonore.

13) Chris Maker, À propos de Zapping Zone, Centre George Pompidou, 1992.

14) Roland Barthes, " Introduction à l’analyse structurale des récits ", in Communication n°8, Seuil, 1966.