du dispositif théâtral au chat : adaptations et mutations de la position spectatorielle

[ Sur Waitingforgodot.com de Desktop Theater http://www.desktoptheater.org ]

table ronde #1

table ronde #2

> Vincent Mabillot [ X ]

> Frédéric Dajez [ X ]

> Clarisse Bardiot [ X ]

> Frédérique Mathieu [ X ]

> Jean-Louis Weissberg [ X ]

geste, acteur et personnage dans la fiction interactive

table ronde #3

[ journées d'études du séminaire - vendredi 7 juin 02 ]

Clarisse Bardiot

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


imprimer

3/5 pages

Le fil directeur de mes recherches, qui se déroulent dans le cadre d’un doctorat sur les “ théâtres virtuels ”, au sein du laboratoire de recherches sur les arts du spectacle du CNRS, est l’étude des apports du théâtre dans la conception et l’analyse des objets numériques. Cette approche apporte un autre éclairage sur les champs de réflexion de ce séminaire.

L’étude d’objets numériques se référant explicitement au théâtre permet de mettre en évidence deux phénomènes : le premier concerne la remise en cause d’une conception de l’écran de l’ordinateur vu comme une boîte scénique ; le second est la définition de l’avatar comme image-geste. Ce qui est en jeu ici, c’est la position du spectateur, et la relation qu’il entretient avec ces objets numériques. J’ai choisi comme illustration à mon propos une représentation théâtrale créée en 1997 dans un chat visuel, waitingforgodot.com du Desktop Theater. Il s’agit d’une adaptation théâtrale de En attendant Godot de Beckett pour le Palace.

Document présenté : film QT

Scénographie d’un théâtre invisible

Les chatteurs présents dans le Palace au moment de la représentation de waitingforgodot.com ne sont pas toujours à même de savoir qu'ils se trouvent au beau milieu d'une représentation théâtrale. En effet, rien ne distingue les avatars-acteurs des avatars-spectateurs. Au contraire, tout tend à gommer la séparation, et en particulier l'organisation de l'espace : celui-ci ne facilite pas l'identification immédiate des uns et des autres, comme dans une salle de spectacle traditionnelle où public et acteurs sont nettement séparés. L’espace est représenté en 2D : aucun élément visuel n'a été rajouté pour créer l'impression de la perspective de la boîte scénique ou signifier une séparation entre la scène et la salle. Au contraire la confusion, le mélange de ces deux espaces semblent vivement recherchés. Pour les membres de Desktop Theater, les lieux du palace offrent un espace où “ la barrière entre public et comédiens n'a pas encore été construite ”. Le Palace, et qui plus est l'ordinateur de façon générale, n'est pas cette boîte scénique dont l'écran serait le quatrième mur, contrairement à ce que prétend Brenda Laurel dans Computer as Theater. Du reste, si l'on examine les références théâtrales de la compagnie (techniques d'improvisation d'Augusto Boal, théâtre de rue en particulier), on constate qu'aucune ne se revendique de la tradition de l'espace frontal et de la séparation scène-salle. Au contraire, le quatrième mur est absent. Le comédien d'Augusto Boal s'insinue dans la foule, tandis que le théâtre de rue privilégie le cercle et l'éclatement des aires de jeu. Ces scénographies sont fondées sur l'indifférenciation des espaces propres aux acteurs et aux spectateurs, cherchant à briser l’illusion. L'action est plus proche, l'interpellation directe. L’objectif de Desktop Theater est en effet de provoquer des échanges plus intéressants, d'aller au-delà du simple "ASV" (âge, sexe, ville : question la plus fréquemment posée dans les chats). Ce sont pour ces raisons que la compagnie accepte si bien la représentation en 2D du Palace et n'a pas cherché à se tourner vers des chats en 3D qui auraient pu permettre la re-création de la boîte scénique.

L’avatar, image-geste

La seule possibilité pour être présent dans un chat, c'est le port du masque, autrement dit l'avatar. La confusion entre acteurs et spectateurs naît du port généralisé du masque. Dans ce cas précis, l'avatar n'est pas une marionnette que l'on manipule, extérieure à soi. Il se rapproche davantage de la fabrication et du port de son propre masque. C'est un alias, un double de soi. Adriene Jenik, directrice de la compagnie, évoque explicitement ce rapport entre le masque et l'avatar. Selon elle, avec les avatars, “ on rentre dans un espace psychique où l'on devient son masque. (…)C'est une relation à la troisième personne, où l'on se voit jouer. On n'est pas caché derrière son masque, on est aussi en face de lui, en train de se regarder en action." Ce n'est pas le phénomène d'identification que l'on peut trouver dans des jeux ou des environnements 3D. Tout chatteur, et donc y compris le spectateur des spectacles de Desktop Theater, est en représentation. Il effectue un va-et-vient perpétuel entre distanciation et identification. Identification car il crée son propre masque, qu'il peut personnaliser à loisir. Distanciation car il ne voit pas par les yeux de son masque, dans une vision qui serait subjective. Au contraire, il voit son masque agir devant lui.

L’avatar rappelle la difficulté du corps à manifester sa présence. En effet, au théâtre, le masque dépouille le comédien de l'expression individuelle du visage. Il transforme le corps en figure. Et pourtant, le masque, en même temps qu'il provoque l'effacement de l'individuation, réaffirme la présence du corps par la gestuelle. Le pendant du masque, c'est la gestuelle, le mouvement. Dans la pantomine, autre référence évoquée par Desktop Theater, le geste est le vecteur principal de la communication. Comme pour l'acteur masqué, la seule alternative pour le chatteur est le geste. Le surgissement du geste s'inscrit dans le présent. Il est acte de présence. Dans Waitingforgodot.com, le geste correspond aux déplacements des avatars et aux changements de masque, servant à exprimer un alphabet des sentiments. L'avatar peut se définir comme image-geste.

© Clarisse Bardiot - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]