traces de vie et formes de récit, jeu et narration

[ sur "Moments de Jean-Jacques Rousseau", de Jean-Louis Boissier ]

table ronde #1

table ronde #2

> Vincent Mabillot [ X ]

> Frédéric Dajez [ X ]

> Clarisse Bardiot [ X ]

> Frédérique Mathieu [ X ]

> Jean-Louis Weissberg [ X ]

geste, acteur et personnage dans la fiction interactive

table ronde #3

[ journées d'études du séminaire - vendredi 7 juin 02 ]

Frédérique Mathieu

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


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3/5 pages

Le CD-Rom réalisé par Jean-Louis Boissier, Moments de Jean-Jacques Rousseau, est une œuvre où les choix d’interactivité ont été gouvernés par une recherche précise sur l’approche de vie de Jean-Jacques Rousseau, sur la “ Jean-Jacques Rousseau attitude ”. Ce n’est pas une expression prise au hasard, c’est le titre, Moments, qui nous met sur le chemin en nous donnant à la fois une valeur de temps et de positionnement.

Il s’est agi, pour les concepteurs du CD-Rom, de cerner le comportement physique et l’attitude philosophique de Jean-Jacques Rousseau pour réaliser une approche interactive intimement liée à l’image de la posture qu’il prend, qu’il se donne par rapport à son environnement proche et sa manière d’être dans son époque.

Leurs recherches pour une narration interactive sont orientées vers la mise en évidence des éléments tactiles, sonores, visuels et sensibles que Jean-Jacques Rousseau utilise dans son œuvre pour exprimer son quotidien, son attitude intellectuelle, sa philosophie.

Nous avons choisi de traiter essentiellement la notion de temps et plus précisément la constitution d’une narration interactive par l’action, l’attente et le rapport au Moi.

1- Moment et Moments

On le considère comme une fraction de vie qui échappe à la continuité, qui peut en être isolé ; il est irreproductible, mais supporte une répétition pour l’avérer ; on peut donc “ vérifier ” un moment autant de fois que l’on veut.

Avec Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier -à travers Jean-Jacques Rousseau- , les moments sont devenus une forme de confrontation-relation, avec le souvenir de l’instant dans ce qu’il a de partiel et de partial, donc potentiellement évocateur d’un autre instant à l’Autre, d’une perception, d’un contact, d’un rapport dans ce qu’il peut avoir d’essentiel, de fugitif et, parfois, d’unique. On est dans la recherche de l’expression interactive de La conscience du Moi.

2-Types de liaisons des moments

Texte, image, son

L’interacteur peut agir sur l’image -elle se prête au jeu -, mais c’est un survol sur le texte qui gouverne les changements de scènes. Ces “ passages ” -disparition/apparition de texte-, peuvent répondre aux associations d’idées de l’interacteur, mais la volatilité des mots peut aussi lui donner l’impression qu’il a été emmené là par une inadvertance, comme dans une flânerie ou une rêverie. La chaîne des idées devient un principe de récit et le rôle narratif est tenu par les mots-embrayeurs qui proposent une interrogation, une figure, un discours chemin faisant.

Il s’agit d’une circulation des sens par affleurements, d’une circulation dans un espace apparemment clos entre mémoire, présent et remémoration ; c’est une forme de déambulation autobiographique nourrie par l’interaction avec un programme à dominante aléatoire.

3-Recherche pour une narration interactive

Image, son, texte

Avec les séquences panoramiques, nous sommes en présence d’images mobiles au sens strict du terme, où chaque élément (pixel) est utilisé pour et dans la variabilité de sa valeur. C’est la création d’images vibrantes, frémissantes, de mouvements bouclés sur eux-mêmes, avec incises et bifurcations.

Les propositions d’interaction qu’offrent les scènes jouées dépendent de l’attitude de l’interacteur, de son tempo, son aptitude à l’errance, l’attente, la contemplation, de son désir de déambuler dans une aventure qui n’est pas tout à fait la sienne, mais qu’apparemment il construit par ses choix. Il découvre une narration aux multiples variables qui ont suffisamment de constance pour qu’il ne se perde pas, mais autant d’aléatoire pour que les situations suscitent toujours une curiosité-interrogation de sa part. Les choix provoquent, par programme interposé, le goût du jeu de l’apparition/disparition d’éléments ou d’actions dans la scène.

C’est la suite des variables engendrées par les gestes de l’interacteur, qui réalise de manière originale un sous-ensemble de micronarrations à l’intérieur d’une même scène. Ces micronarrations, comme des incises et bifurcations, peuvent être autonomes ou s’inscrire dans une relation variable entre elles. Par le geste interfacé, elles constituent une narration à chaque fois originale dont la trace s’inscrit sans que l’interacteur puisse en vérifier tous les détails.

L’interacteur va au-delà du souvenir, qui prête -par la réitération- à la remémoration, avec le plaisir de constater qu’à chaque fois c’est différent mais quand même “ un peu pareil ”, et c’est la marge du “ un peu pareil ” qui est le moteur de la déambulation. Ce “ un peu pareil ” naît des actions - déclenchées par les gestes de l’interacteur- qui se déroulent hors du cadre qui nous est proposé au moment T.

La création de ce dispositif original, qui offre à l’interacteur la possibilité de pouvoir entrer dans une scène par une partie ou l’autre du champ, donne à cette scène de multiples possibles narratifs par le jeu continuellement recommencé de l’acter/voir-entendre/attendre/acter, de l’activation d’un hors champ qui mène la narration. Le geste de recadrer le hors champ, outre en créer un nouveau, est aussi potentiellement déclencheur d’action dans la scène. C’est aussi par ces gestes qui ne sont commandés que par la curiosité de l’interacteur, que l’idée d’un récit à la première personne prend forme.

Nous sommes proches de Rousseau, par la création de narrations interactives plutôt structurées en alternatives qu’en couches, comme si cette configuration de récit réticulaire prenait continuellement forme et existence dans l’action du rapport dialectique qu’elle génère avec ses propres éléments, à l’intérieur même de son propre ensemble.

© Frédérique Mathieu - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]