entre commande et autonomie : l'esthétique du gestus

[ The Thing Growing ]

table ronde #1

table ronde #2

table ronde #3

> Madeleine AkTypi [ X ]

> Sophie Lavaud [ X ]

> Isabelle Rieusset Lemarié [ X ]

l'image acteur : autonomie de l'image, parcours et narrativité

[ journées d'études du séminaire - samedi 8 juin 02 ]

Isabelle Rieusset Lemarié - responsable du Groupe d'étude "Réseaux" de la S.F.S.I.C.

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


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Respect de la temporalité interne des images et esthétique du gestus.

A partir de mes travaux antérieurs sur la dimension temporelle interne des images dotées, de par l'algorithme qui leur donne forme, d'une capacité d'évolution et d'autonomie1 , j'ai analysé dans le cadre de ce séminaire2 en quoi ce type d'images ne se prêtaient pas à leur instrumentalisation par un mode de temporalisation externe, fondée sur un scénario ou un récit pré-programmé. J'ai analysé en quoi le respect de l'autonomie temporelle de ces créatures virtuelles capables de générer de véritables postures d'interaction s'inscrivait dans le prolongement de l'esthétique du gestus, tel que l'a défini Deleuze :" Ce que nous appelons gestus en général, c'est le lien ou le nœud des attitudes, entre elles, leur coordination les unes avec les autres, mais en tant qu'elle ne dépend pas d'une histoire préalable, d'une intrigue préexistante/.../ Quand Cassavetes dit que les personnages ne doivent pas venir de l'histoire ou de l'intrigue, mais l'histoire, être sécrétée par les personnages, il résume l'exigence d'un cinéma des corps "3. J'ai analysé dans quelle mesure ce nouveau régime temporel de l'image était lié à un changement du paradigme de l'animation correspondant à une nouvelle génération d'automates4 . Il ne s'agit plus "d'animer de vie" une image en reproduisant, mécaniquement, les mouvements de la vie. Il s'agit, avec ces nouvelles images-personnages dont la conception est souvent très proche de celle des automates de la Vie Artificielle, de simuler une autonomie temporelle d'auto-organisation et d'interaction. C'est dans ce cadre que se développe l'attention portée à la posture et aux gestes de ces nouveaux types d'images qui ne se contentent pas de reproduire un corps mais qui deviennent elles-mêmes des "images-corps"5 .

Danser avec une créature virtuelle (le "fil rouge" de mes corpus dans ce séminaire)

Au delà du "cinéma des corps" évoqué par Deleuze, j'ai analysé la scénographie de ces nouvelles images-corps interactives qui s'est développée, de façon privilégiée, dans des installations qui nous confrontent à une image-personnage dont la posture s'actualise au travers de la danse. Ces installations qui mettent en jeu, à plus d'un titre, la corrélation du geste et de l'image sont en outre exemplaires de la tendance à l'interaction des codes esthétiques qui s'est manifestée, en particulier, par la synergie entre les arts de l'image et les arts du spectacle vivant (théâtre et danse). Parmi les installations que j'ai étudiées dans ce séminaire ("Dance Space "6 de F. Sparacino, "Danse avec moi "7 de M. Bret et M. H. Tramus et "The Thing Growing" de J. Anstey et D. Pape) qui nous invitent, toutes trois, à danser avec une créature virtuelle, seule "Danse avec moi" nous confronte à une créature virtuelle véritablement autonome, capable de produire des gestes inédits, non programmés en tant que tels par ses concepteurs qui l'ont dotée, au delà de sa capacité d'apprentissage, d'une capacité d'invention de postures.

Autonomie ou soumission "à la commande" : les deux pôles du statut des images-personnages.

Cette danseuse virtuelle incarne, à ce titre, l'exacerbation du gestus autonome. Le visiteur de l'installation ne peut, en aucune manière, décider de ses faits et gestes. On est aux antipodes de l'interactivité "presse bouton". L'image interactive n'obéit pas "à la commande". C'est une "image-acteur" et non plus une "image-actée", au sens des connotations passives de cette expression. Sa posture ni ses faits et gestes ne sont plus instrumentalisés, ni par un scénario préalable d'un auteur, ni par l'action d'un usager du dispositif interactif.

A l'opposé du gestus autonome de cette danseuse virtuelle, on trouve l'image-personnage de "Charlie Crab "8 dans l'oeuvre interactive du Web art. Ce type d'oeuvre d'art adopte, quant à l'instrumentalisation du personnage, une stratégie complémentaire de celle de "Danse avec moi". Il ne s'agit pas de soustraire l'image-personnage à l'instrumentalisation du visiteur, pour laisser libre cours à son gestus autonome. Il s'agit d'exacerber cette possibilité d'instrumentalisation tout en la soumettant à un dévoilement ironique qui la met en question. Dans ce récit interactif, la posture démiurgique est transférée de l'auteur à l'interacteur, qui décide non seulement des faits et gestes du personnage mais de sa vie et de sa mort. L'interacteur est interpellé quant à l'incidence symbolique de ce pouvoir de maîtrise offert par des produits qui "s'efforcent à donner à leurs spectateurs une maîtrise maximale sur les processus /.../ parce qu'ils n'ont aucun désir artistique" 9.

Une créature virtuelle commandant aux faits et gestes de l'usager: "The Thing Growing "10.

Dans "The Thing Growing" la situation d'instrumentalisation entre l'interacteur et la créature virtuelle tend à s'inverser. C'est la créature virtuelle qui commande ses faits et gestes à l'usager sous couvert de lui faire accomplir des pas de danse. Soumis à cette instrumentalisation, l'usager, qui est moins, dans ce cas un interacteur qu'un "agent interacté", est conduit par le dispositif à une situation extrême où il semble qu'il n'ait plus d'autre choix, pour éviter la perpétuation de cette soumission à la commande de la créature virtuelle, que de la tuer11 . Le dispositif de l'installation exacerbe, par sa scénarisation, l'éventail des postures qui, de la manipulation réifiante à la destruction par le meurtre, se développent dès lors que des logiques interactionnelles instrumentalistes s'opposent à toute reconnaissance du respect de l'autonomie de l'autre12 . Ce dispositif n'explore pas tant, de ce point de vue, l'autonomie réelle d'une créature virtuelle13 que la capacité d'un dispositif interactif scénarisé à attribuer un comportement autonome à un artefact qui n'est absolument pas anthropomorphe (le corps de "The Thing" est composé de figures géométriques triangulaires). Alors que "The Thing" nous confronte à l'illusion d'altérité humaine que produit un artefact à l'apparence, pourtant, non humaine, la danseuse de "Danse avec moi" nous confronte, fondamentalement, malgré son caractère anthropomorphe, à l'étrangeté de ce qui est radicalement autre, irréductible au sujet humain et pourtant, manifestement doté d'une autonomie qui résiste à son instrumentalisation. C'est en ce sens que cette créature virtuelle exacerbe la confrontation à l'autonomie de l'oeuvre d'art.

A rebours de de l'instrumentalisme, le respect de l'autonomie de l'objet beau (Hegel).

J'examinerai dans quelle mesure les analyses esthétiques de Hegel14 restent toujours éclairantes quant à l'incidence du respect de l'autonomie de l'oeuvre d'art sur la désaliénation de la posture instrumentaliste du sujet, et dans quelle mesure l'objectivation inédite de cette autonomie, dans des créatures virtuelles, nous confronte à un nouveau statut de l'artefact dont les oeuvres d'art nous permettent d'explorer l'incidence. Dans quelle mesure l'artefact et, tout particulièrement, l'oeuvre d'art, fonctionne-t-il comme un double non pas tant comme figure anthropomorphe que comme résultat de la transformation de l'action humaine ?15 Dans quelle mesure l'autonomie croissante de ces nouveaux artefacts (cf. "Danse avec moi") engage-t-elle des modes d'interaction irréductibles à cette confrontation à un double? Enfin, en quoi, quel que soit le degré d'autonomie réelle de l'artefact, l'exploration des relations subjectives instrumentalistes que l'on entretient avec lui reste fondamentale et implique la conception d'un dispositif artistique comme la scénographie du parcours d'une expérience? (cf. "The Thing Growing")

© Isabelle Rieusset Lemarié - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]


NOTES:::
1 cf. mon article "De la teneur à l'hypertexture numérique de l'oeuvre : l'esthétique de la dissémination à l'ère de la reproduction multimédia", in Solaris n° 7, déc 2000-janv. 2001. Sur la conception autonome des Humains Virtuels cf. I. Rieusset-Lemarié, "Des leurres de la réincarnation à l'exigence d'incarnation : avatars et humains virtuels", in La société des clones à l'ère de la reproduction multimédia, Actes Sud, 1999.
2 cf. ma communication "L'autonomie des images-temps interactives" en mai 2001.
3 Cf. Gilles Deleuze, Cinéma 2 / L'Image-Temps, Editions de Minuit, 1985, p. 250.
4 Pour une étude plus approfondie des différentes générations d'automates, cf. I. Rieusset-Lemarié, "Les Automates", in La société des clones à l'ère de la reproduction multimédia, Actes Sud, 1999.
5 cf. mon article "Nouvelles images et cinéma: de l'interaction des codes esthétiques au devenir corps des images-temps", in Médiamorphoses n° 2, INA, Juillet 2001.
6 cf. ma communication à ce séminaire:"Apparitions et disparitions de l'image actée: la médiation interactive en filigrane du geste créateur", 17 mai 2000.
7 Installation interactive présentée au festival Art Outsiders (sept.2001, MEP, Paris).
8 Cf. Ch. Ridgely, "Charlie Crab" http://www.gl.umbc.edu/~cperki2/
9 cf. J.P. Balpe,"Quelques concepts de l'art numérique" http://labart.univ-paris8.fr/chantier/nouv/anne-gaelle/art-num-JPB.html
10 "The Thing Growing" http://www.evl.uic.edu.anstey/THING/
11 Dans "The Thing" le meurtre de la créature échoue et ramène l'interacteur à une structure cyclique qui ne peut se clore. C'est à ce titre que ce dispositif témoigne, par défaut, du rôle d'un meurtre symbolique dans la structuration en récit, rôle que j'ai examiné dans ma communication à ce séminaire en mai 2000, à partir du CD-Rom 18H39 et de l'oeuvre du Web art "OFFLINE PROJECT" .
12 J. Anstey & D. Pape, "The Provoking Thing: A VR Relationship": ""If I completely control the other, then the other ceases to exist, and if the other completely controls me, then I cease to exist." It is this emotional territory that The Thing Growing is designed to explore". http//www. ccr.buffalo.edu/anstey/RESUME/pubs/aaai01/
13

Ibid.: "to focus on the agent's character and responsiveness to the user rather than on its own set of intelligence and autonomous behaviors".

14

cf. Hegel, "L'idée du beau", in Cours d'esthétique I, Aubier, 1995, pp. 152-158.

15 cf. Hegel, "Introduction, in Cours d'esthétique I, op. cit., pp. 45-46.