corps à corps

[ à propos de "La Morsure", de Andrea Davidson ]

table ronde #1

table ronde #2

> Vincent Mabillot [ X ]

> Frédéric Dajez [ X ]

> Clarisse Bardiot [ X ]

> Frédérique Mathieu [ X ]

> Jean-Louis Weissberg [ X ]

geste, acteur et personnage dans la fiction interactive

table ronde #3

[ journées d'études du séminaire - vendredi 7 juin 02 ]

Jean-Louis Weissberg

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


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3/5 pages

Intention : affinement de l’enquête sur les rapports geste-image actée vers les notions de “ geste interfacé ” et celle de corps imaginaire.

Avec La Morsure, poème, récit, danse, geste, corps humain, chorégraphie, tout à la fois, il y avait tout pour allécher mon attention et poursuivre une trajectoire débutée dans le séminaire, avec l’analyse de 18:39.

Dans Le signifiant imaginaire, Metz écrit : “ À chaque instant, je suis dans le film par la caresse de mon regard ” . Dans La Morsure, je suis dans la scène par la caresse de ma main-œil. Et Andréa Davidson affirme qu’on est dans “ la situation d’un aveugle qui doit toucher pour voir ”. Mais les mots sont trompeurs lorsqu’on affirme que l’œil s’augmente de la tactilité ou la main de la vision. On peine à exprimer cette composition des sens qui n’est pas une adjonction mais plutôt une hybridation.

C’est la découverte de ces nouveaux composés, de ces nouvelles formules d’imbrication des sens qui est à la source du plaisir perceptif et cognitif. L’enjeu esthétique de l’interactivité c’est bien d’exprimer ces nouvelles perceptions. Et les exprimer revient à fabriquer des concepts pour décrire ces compositions propres à l’ère numérique-interactive de l’image. On comprend pourquoi ce n’est pas (seulement) un tic d’écriture qui me pousse à proposer des néologismes. L’apparition de réalités inédites exige qu’on fasse un effort pour les nommer convenablement (c’est la vie du langage). C’est aussi cela participer à “ l’élaboration d’un vocabulaire critique ”.

Dans l’expérience de cette œuvre, une question principale m’a retenu : comment le geste interfacé construit-il un corps imaginaire acté ? Répondre, c’est préciser la position de ce corps, c’est-à-dire la place qu’occupe le spectacteur.

Trois déclinaisons de cette question.

1 - L’objet du geste interfacé n’est pas l’“ image ”

D’abord une définition du “ geste interfacé ” : couplage des gestes effectués sur l’interface et de leurs significations dans la scène (analogie avec signifiant/signifié et aussi avec la partition peircienne indice/icône/symbole).
C’est l’image actée qui est visée par l’acte gestuel, pas le corps humain, ni sa simple image (au sens cinématographique d’empreinte indicielle mobile). Ce n’est pas l’“ effigie ” du danseur qui se trouve au bout de la souris, c’est son image-disponible-au-geste, telle que la réalisatrice du CD l’a configurée. Et c’est là, dans cette configuration que réside l’art de l’image actée.

Donc, nous n’agissons pas sur les danseurs. Ni sur leur image (au sens habituel du terme image), ce ne sont pas nos marionnettes. En ce sens, le terme spectacteur est à propos : il s’agit bien à la fois d’être spectateur, à distance comme dans une salle de spectacle, et d’être, aussi dans un sens à préciser, acteur du spectacle de la danse (et non de la danse).

Ici, cet espace dramaturgique est composé de trois niveaux superposés dans le temps :

I - la danse chorégraphiée (celle qui a eu lieu),

II - son filmage et sa mise en scène incluant la découpe singulière des séquences dans le temps, leur disposition dynamique dans l’espace de l’écran - pointant vers ce que le cinéma appelle le montage, mais qui n’en est pas ici à proprement parler -, et surtout leur mise-en-disponibilité-du-geste,

III - et, finalement, l’action sur ces séquences ainsi disposées : ni pur spectacle, ni maîtrise, mais spectacte.

2 - Un geste “ faible ” pour un couplage-ajustement

L’action sur l’image n’est jamais ici de maîtrise complète : on collabore à un mouvement qui possède ses mobiles (c’est le cas de le dire) : on ne danse pas avec le danseur (ou la danseuse). Le spectacteur est dans une certaine extériorité. On peut agir jusqu’à un certain point : influer mais pas commander. C’est un “ geste faible ”, on pourrait dire mesuré, allégé.

Les gestes ont un avenir, une intentionnalité qui leur appartient et dont on peut juste se faire les accoucheurs et non pas les maîtres (cette thématique de la mise en faillite de la maîtrise est très importante car elle concerne, sur le fond l’esthétique de l’interactivité, considérée bien trop souvent comme conquête de contrôle, on y reviendra). Il y a là comme un accompagnement qui suppose une autre formule de rapport au spectacle par l’intelligence du geste interfacé Ce couplage construit une figure de corps imaginaire (éventuellement partiel, un bras, des paupières) où se reconnaît à la fois l’altérité du personnage et sa disponibilité à notre couplage. C’est ça, ici, construire son “ corps imaginaire interfacé ”, celui qu’exige la situation : pas le corps simplement “ perceptif ” du cinéma, mais le corps “ interfacé ” construit par des gestes (eux-mêmes interfacés),

3 - Comment décrire la position du spectacteur ?

L’hypothèse projective est la première qui se présente : je transfuse par moments vers le corps des danseurs, ils portent ma danse. Certes ce doit être vrai, mais, comment dire, trop univoque. Je suis à la fois moi-même et à distance, dans la peau d’un autre qui me fait danser (pas à sa place). Donc, pas d’identification. Cette phase ne se consolide pas suffisamment pour que je me confonde avec lui. Je me tiens dans un espace dynamique, qui balance entre le pôle “ effigie ” interfacée et le pôle de mon corps propre.

D’ailleurs, observation importante, il n’y a pas de pointeur à l’écran représentant le spectacteur. D’où l’idée d’une position spectrale doublant les danseurs, ombre portée de sa présence par sa recherche d’une syntonie gestuelle. Syntonie (“ accord de circuits sur les mêmes longueurs d’onde ”), dont l’enjeu dramaturgique me semble l’un des aspects centraux de cette œuvre.

On peut dire que le spectacteur apprend son rôle de double par la recherche du geste syntone (souvent “ faible ”) qui ouvre l’espace du dédoublement.

Est-ce ma main poussant la souris sur le tapis qui fait s’étendre et se replier ce bras, qui fait se lever cette figurine et l’allonger à nouveau ? Avant que je découvre qu’il s’agit d’une boucle et que je parvienne à ajuster mes glissements manuels sur la souris, un trouble perceptif surgit. Je perçois la relation entre mes mouvements et ceux de la figurine ; mais tellement confusément que le doute est massif, et l’idée qu’elle se meut d’elle-même l’emporte souvent.

La Morsure est probablement l’une des premières œuvres (on pourrait aussi évoquer Moments de Jean-Jacques Rousseau de J.-L. Boissier, objet d’une autre intervention dans cette table-ronde) qui concrétise la notion d’art du “ geste interfacé ” et qu’elle nous oblige de ce fait à préciser cette notion en regard, notamment, des autres champs (spécialement les jeux vidéo) où des personnages, des figurines sont exposées à nos interventions gestuelles.

© Jean-Louis Weissberg - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]