contextes de l'e-narratif

[ à propos de "Postales" de Gabriela Golder et "Ceremony of Innocence" de RealWorld ]

table ronde #1

> Pierre Barboza [ X ]

> Etienne Armand Amato [ X ]

> Luc Dall'Armellina [ X ]

> Janique Laudouar [ X ]

théorie du récit interactif et “ image actée ”

table ronde #2

table ronde #3

[ journées d'études du séminaire - vendredi 7 juin 02 ]

Luc Dall'Armellina

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


imprimer

3/5 pages

"Les uns pensent, dit-on, les autres agissent, mais la vraie condition de l'homme, c'est de penser avec ses mains." Jean-Luc Godard

1 - introduction

A travers le dispositif web “ Postales ” et le cédérom “ Ceremony of Innocence ”, il s’agira de montrer comment des stratégies d’auteurs permettent de combiner :

  • le temps linéaire, de l’écoulement, propre aux médias pré-numériques [ temps réglé par un auteur et selon l’enchainement des faits ]
  • et celui d’un temps très court, de l’action, ou de la praxis hypermedia [ temps acté par un lecteur dans un processus d’action-réitération ].

Cet espace-temps spécifique vient jouer comme un contrepoint aux côtés du régime dyadique “ paradygme/syntagme ” propre au récit d’inspiration structuraliste.

Le fort pouvoir associatif sur lequel repose l’hypermedia narratif [fragments, liens, nœuds + opérabilité] génère semble-t-il comme une impossibilité narrative telle que l’on pouvait l’entendre jusqu’ici, en ce sens qu’il (peut) brise(r) toute notion d’enchaînements des faits et de causalité.

L’hypothèse est que, cette tension produit un nouveau régime narratif, en marge du premier, et qui sans l’annuler, acquiert une autonomie dans sa position – pour l’instant - épiphénomènale. L’e-narratif sera donc décrit dans ses grandes lignes, comme l’épiphénomène-narratif et/ou comme l’électronique-narratif.

2 - modalités de saisie et d’action

La pratique d’un dispositif numérique induit des modalités de décodage, de saisie et d’action spécifiques qui ne sont comparables avec aucun des médias précédents. Les modalités d’analyse du cinéma ou de la littérature ne semblent offrir que modèles partiels ou fausses similitudes. Là où nous parlions de spectacle, nous parlons de spectacte, là où nous parlions de réception, nous parlons d’action et d’interaction. Là où le temps du récit s’écoulait, il s’actualise mais de ce fait retourne comme une forme d’écoulement improbable au récit.

Le temps de cette praxis acceptée comme “ activité en vue d’un résultat et opposée à la connaissance d’une part et à l’être d’autre part ”1 esquisse un espace/temps de l’action et dégage un régime temporel spécifique et singulier. Spécifique parce qu’en rupture avec le temps linéaire [durée], singulier parce qu’adhérent au temps de l’action [instant].

Ce qui paraît important dans notre contexte sont ces signes de repliement de l’espace-temps sur lui-même, au sein de l’acte. Le temps et l’espace, s’ils constituent les bases d’inscription des médias pré-numériques se trouvent ici sous la double pression de l’atomisation des données [leur numérisation] et de l’opérabilité du système informatique [sa capacité de calcul] potentiellement altérables, recalculables, reconfigurables en fonction d’actions effectuées par un lecteur qui dispose maintenant d’instruments de médiation évolués. Instruments qui transforment de plus en plus finement son activité noématique de “ récepteur ”2 en praxis exigeante qui fait de lui un acteur/acté/actant.

  • Acteur, le lectacteur l’est en possédant une intention, une visée lorsqu’il pratique un dispositif, ses actes en sont – en partie au moins – la traduction ou au sens du théâtre : l’interprétation, ou, pourrait-on dire ici l’actualisation.
  • Acté, le lectacteur l’est aussi puisque le concepteur/programmeur a lui aussi une visée qui détermine et destine une orientation du lectacteur. L’opacité du média écran rend toujours impossible la connaissance de la profondeur d’un dispositif3 : combien de liens, de phrases, des mots, d’images ? Quelle sorte de programmation ? Et dans cette absence de visibilité, l’auteur peut maintenir masqués ses procédés au lecteur.
  • Actant, le lectacteur l’est dans l’instant de sa praxis, son action se déroule dans un présent de l’action qui s’actualise continuellement dans le temps “ suspendu ” de l’infralogique4 ou dans celui de la perception. ( 0,15 seconde [identification de percept] et 0,5 seconde [élaboration de concept] )5

Il semble que s’esquisse une praxis dans laquelle l’unité de temps de référence devient celle de l’instant. Instant de perception en deçà du calcul mais au cœur de l’interactivité. En deçà du temps de calcul donc, mais dans le temps déjà de l’élaboration de concepts permettant le décodage de tous les signes à l’œuvre. En marge du temps narratif linéaire, mais dans le temps de “ l’e-narratif ” soit un espace/temps de l’expérience intime du lecteur qui est aussi une expérience in-time et qui prend le pas sur la durée narrative prévue par l’auteur6 .

2 - e-narratif

L’“ e-narratif ” serait cette forme qu’il conviendrait d’appeler encore “ l’épi-narratif ”, comme l’épiphénomène électronique du narratif, venant augmenter le narratif tel que nous le connaissions jusqu’ici. L’ “ e- narratif ” serait constitué d’au moins deux composantes :

  • L’infra-narratif, qui opère des constructions de sens par le jeu complexe des signes “ e-mouvants ” dans l’environnement de “ l’écran agi ”. L’infra-narratif se situerait au niveau perception-réception-incorporation des signes dynamiques en permettant au lectacteur une construction du sens dynamique non liée à la succession temporelle narrative habituelle mais s’articulant plutôt selon un processus sémiotique dynamique.
  • Le praxo-narratif, généré par l’action dans l’environnement processuel de l’écran et dans le temps d’une praxis qui peut être rapproché de ce que Espen Aarseth appelle mouvement “ extra-noématique ” . Ce qui le distingue du narratif est le caractère “ agi ” qui n’existe pas – sauf exception - comme tel dans les médias pré-numériques. Ce qui se produit de narratif dans la suite ou conséquence de l’action n’est peut-être pas encore déterminant pour le narratif mais l’est pour assurer l’engagement du lecteur comme acteur dans le dispositif. C’est à ce titre l’effectuation du mouvement d’identification du spectateur tel qu’il n’était pas effectué au cinéma, d’un Dasein ou existence incarnée.

3 – perversité et réitération

Les formes de “ l’interactivité ” analysées ici semblent générer une forme de perversité : large ouverture des possibles mais un seul chemin par lecture. Mais cette “ perversité ” n’est pas à entendre comme pathologie du média puisqu’elle fait naître une posture qui invite aux parcours multiples, aux réitérations d’un même geste. L’idéal poursuivi par certains auteurs semblant même être la variation dans la répétition7 .

Chaque lecture est unique, chaque parcours est la construction sur mesure de la rencontre d’un dispositif aux potentiels offerts, d’un spectacteur tendu entre désir de multiplicité et besoin de cohérence, et d’un dispositif réglé [par un auteur] et agi [par un lectacteur] comme un environnement.

Les possibles offerts ne le sont que par la réitération de l’expérience, par une suite de lectures plurielles qui agencent, au niveau expérienciel une praxis par associations/réitérations [logique des medias numériques] plutôt que par accumulations/successions [logique des medias pré-numériques].

4 - conclusions

La voie ouverte par quelques dispositifs narratifs tels “ Postales ”, “ Ceremony of innocence ” permet de constater que des auteurs de récits interactifs trouvent - pour l’instant - des stratégies hybrides, entre-deux, et parviennent à maintenir continuité du temps linéaire et suspension du temps de l’instant.

On peut se poser la question du devenir de ces œuvres intermédiaires et se demander si d’autres logiques narratives, plus radicalement numériques n’iront pas vers une plus grande autonomie par rapport au modèle linguistique Saussurien paradygme-syntagme. Une des incidences d’un tel postulat impliquerait la rénovation des notions de paradigme et syntagme qui, dans leur logique dyadique ne prennent pas en compte le temps circulaire et suspendu de l’action appelé ici praxique. Reste encore à chercher, au plus près, ce qui opère de visible et d’invisible dans l’activité de lectacture, pour en dégager - peut-être - une méthode.

© Luc Dall'Armellina - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]


NOTES:::
1 Le Robert électronique, 1991
2 Le terme fait référence à la théorie de l’information, avec tout ce que celle-ci contient de risque réductionniste. La théorie des systèmes a montré que les notions de processus et d’environnement créaient davantage les conditions d’une interactivité complexe où les changements s’opèrent de part et d’autre dynamiquement et mutuellement. Voir LE MOIGNE Jean-Louis, op.cit, notamment chap.2 “ Le paradigme systémique ” p.55
3 BOOTZ Philippe "Profondeur de dispositif et interface visuelle" - CIRCAV n°12
4 MOLES Abraham “ Les sciences de l’imprécis ” - Seuil - Paris – 1995 et plus spécialement les pages 119 à 122 consacrées aux infralogiques visuelles. “ Les règles infralogiques sont […] plus ou moins indépendantes des lois du raisonnement formel qui ne s'exercent que dans la mesure où l'esprit humain dispose du temps nécessaire pour penser formellement […] : propagation illimitée de la causalité dans les chaînes de syllogisme, principe du tiers exclu, principe de transitivité, etc. ”
5 VARELA Francisco / THOMPSON Evan / ROSH Eleanor “ L’inscription corporelle de l’esprit – sciences cognitives et expérience humaine ” – Ed. Seuil – 1993 - p. 120
6 Cet aspect semble spécialement visible dans le cd-rom “ Isabelle ” de Thomas Cheysson, voir le texte de contribution à la séance du séminaire “ L’action sur l’image ” du 23-01-02 - DALL’ARMELLINA Luc “ Errance et Praxis ”
7 Ce trait de style, d’écriture, est significatif dans : “ Moments de Jean-Jacques Rousseau ” Jean-Louis BOISSIER – Ed. Gallimard. Voir à ce propos la présentation de Frédérique MATHIEU pour le séminaire “ L’action sur l’image ” séance du 10 avril 2002