des récits pour le meilleurs et pour le pire1 #3

table ronde #1

table ronde #2

table ronde #3

> Madeleine AkTypi [ X ]

> Sophie Lavaud [ X ]

> Isabelle Rieusset Lemarié [ X ]

l'image acteur : autonomie de l'image, parcours et narrativité

[ journées d'études du séminaire - samedi 8 juin 02 ]

Madeleine AkTypi

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


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3/5 pages

Cette table ronde est circonscrite par trois thématiques : autonomie de l’image, parcours et narrativité. Puisque notre propos portera sur les interfaces d’un site Internet, les questions de l’autonomie de l’image et de la narrativité semblent plus ou moins secondaires : les interfaces ne sont jamais des images autonomes ; justement elles sont toujours narratives. Elles se destinent à quelqu’un et elles engagent à des actions. On gardera donc la troisième question, celle du parcours.

Le site en question est www.panoplie.org . Dans les archives, on choisit Silence hiver-printemps 2000. Sous une même thématique, celle du silence, une dizaine de créations sont accessibles à partir de l’interface –première, qui joue le rôle à la fois d’introduction et de portail. D’ici on peut aller vers les œuvres, mais aussi vers un autre site – collaborant, www.incident.net.

Si on laisse de côté la qualité graphique et sonore, résistante et persistante, de cette interface, il n’y a rien de singulier. Pourtant, quand on clique sur une de feuilles, on tombe sur une image. Silencieuse, c’est vrai, voire muette. Aucun indice, juste une image. Seul recours d’internaute, la ballade de la souris sur la surface à la recherche d’un point de passe (comme on dit mot de passe). Bientôt on le trouve : le curseur devient main blanche, signal qu’il est temps de cliquer. Mais la main blanche a disparu aussitôt. On la cherche de nouveau. Quand on la retrouve, on est averti et préparé : on appuie sur la souris plusieurs fois et on comprend que le lien opaque sur lequel on a fini par cliquer était celui de l’œuvre qu’on avait commencé par choisir sur l’interface initiale. Tout accès aux œuvres proposées passe par une telle image qui devient, s’avère être une interface. Cette initiation est importante à plus d’un titre.

- Elle exhibe la différence et démontre le passage entre une image et une interface.

- Elle est aussi, mais non pas de façon égale, une œuvre sur le silence (comme on le voit quand on clique sur la feuille “ Bernard Joisten ”).

- À travers sa fonction initiatrice aux autres œuvres, sa répétition et sa différence, elle forge un chemin.

- Elle crée donc quelque chose de singulier. Elle impose un rythme, c’est-à-dire, une connivence du temps et de l’espace, qui bat la mesure de notre rencontre avec les créations.

- Elle n’est donc pas une interface comme les autres.

- Elle est une interface interstitielle.

- Mais l’interstitialité est une qualité inhérente à ce qu’on nomme interface. (Les interfaces ne peuvent pas constituer des lieux propres ou clos, seulement proposer des passages, qui proposent des passages. En cela, elles sont interstitielles et par position et par nature, liant /séparant des interfaces. Une interface mène vers une autre interface ; une interface prend la place d’une autre interface. Il ne s’agit pourtant pas d’un rapport de succession ni de substitution. Il suffit de regarder un diaporama fonctionner pour comprendre que les interfaces ne lui ressemblent pas, qu’elles ne succèdent pas les unes aux autres. Avec le diaporama, une image suit une autre dans un pur rapport de succession prédéfinie. Les interfaces au contraire disposent des points de passage des unes vers les autres. Elles sont programmées et réalisées (design) de manière telle qu’elles disposent donc des moyens d’action sur les autres interfaces et du coup sur elles-mêmes. Elles ont en elles les moyens de leur propre extinction. Mais leur extinction n’est pas une perte mais le gain d’une autre interface, qui n’est pas la suivante ni la précédente comme les navigateurs le font croire, mais des interfaces appelées. Bien plus que des images ce sont alors des machines solidaires. C’est à cause de cette solidarité que naît l’impression de succession.)

- La différence des interfaces de Bernard Joisten réside donc dans leur répétition et différenciation en tant qu’interstices. On les appellera interfaces interstitielles répétitives et différentielles par quoi il faut entendre ce qui se répète tout en se différenciant, ce qui revient mais différent.

- Cela implique un rythme. Donc un parcours.

- Ce qui veut dire, une expérience à la fois spatiale et temporelle.

- Et qui résulte de ce qu’on appelle “ stratégie de spatialisation (du temps) du cyberespace ”.

- Qui crée un fait commun, une communauté d’intention qui ne se réduit ni aux œuvres présentées ni à une intention commune de la part des artistes impliqués. C’est leur mise en écran, leur disposition au sens de la dispositio en rhétorique, qui fait que cette intention circule entre les œuvres et qu’elle puisse être partagée par nous.

- Tout cela fait que le parcours, loin d’être une simple visite, exposition, etc. devient récit.

Dans le cas du cyberespace donc, l’enjeu de l’agencement d’un parcours se situe paradoxalement dans l’agencement des structures à tendance "pseudo-homogénéisante" à cause du manque essentiel de “ dedans ” ou de “ dehors ”, de géographie établie une fois pour toutes, due à l’interstitialité inhérente des interfaces. Selon ces contraintes, le Silence de Panoplie propose à nos yeux des structures répétitives différentielles créant une cohérence associative là, où, faute d’observateur – déclencheur, il n’y en aurait pas. Ainsi, les photos de Joisten sont des interfaces qui fonctionnent comme des passages obligés vers chaque œuvre et qui proposent des variations sur un même thème ; le silence hivernal comme initiation et préambule à chaque création individuelle. Ces photos sont ressemblantes sans être identiques ; posées de façon interstitielle entre chaque œuvre sur le silence tout en étant elles-même une série d’œuvres sur le silence, elles indiquent une matérialisation de ce qu’on pourrait appeler une “ stratégie de spatialisation (du temps) du cyberespace ”.

Elles mettent en scène un rituel de “ marche ” qui donne au parcours un temps propre et une dimension spatiale spécifique. Elles mettent donc en écran un récit : non pas une fiction et non pas une narration. Car l’interactivité devient parcours. La forme de ce récit n’est pas linguistique mais temporelle. Ce récit ne relate pas, il est la relation au temps et à l’espace du Silence. Par ailleurs, il produit des mots, comme ici, par ce texte et par cette intervention, c’est pourquoi plus qu’à Internet il appartient au cyberespace, qui n’est pas réductible au réseau ni au système technique, mais qui est un mot forgé pour dire tout ce que ce réseau et ce système déclenchent et génèrent : les morceaux de bits téléchargés qui peuplent nos disques durs, ce texte écrit pour des sites web, les rencontres qui s’y font, les synergies qui s’y créent, les liens qui s’y tissent et qui amènent ailleurs, etc.

© Madeleine AkTypi - 2002 [ texte en cours de publication dans une forme augmentée aux éditions l'Harmattan - Collection "Champs Visuels" - à paraître en octobre 02 ]


NOTES:::
1 La version #1 s’étant créée pour une intervention au sein du séminaire en juin 2001 (cf. le site du séminaire) et la version #2 étant rédigée en vue de la publication collective du séminaire à la collection Champs Visuels des éditions L’Harmattan (rentrée 2002).