"La fonctionnalité de sauvegarde des jeux vidéos ou la pragmatique réitérative"
par Etienne Armand Amato

textes post séance
[ commentaires ] Jean-Louis Weissberg

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.


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1- La sauvegarde comme spatialisation d’un flux narratif (le jeu)

En faisant produire au joueur des marqueurs (imagettes indiquant les sauvegardes avec leur nomination), l’activité de sauvegarde transforme un flux en espace ; un peu comme lorsqu’on marque un livre ou qu’on dispose des index sur une bande vidéo, à la différence qu’ici il s’agit vraiment d’une cartographie, non pas des parcours (ce serait bien plus complexe) mais des arrêts sur sauvegarde. De plus cette carte est active : on peut déclencher des reprises de séquences du jeu. J’assouplirai quand même l’idée de spatialisation (une discussion, avec Madeleine après la séance, m’y pousse). D’abord considérer le jeu comme un flux narratif est très réducteur (même si la structure de son cours est principalement linéaire). Le texte montre bien que les pratiques de sauvegarde délinéarisent ce cours. Ensuite, le jeu est aussi un espace, mais un espace à profondeur variable (selon la complexité à laquelle telle ou telle portion donne accès : par exemple, certaines zones sont opaques, d’autres ouvrent sur des espaces liés stratégiques). Il s’agit donc d’un mixte espace-temps (alors qu’en première approximation, un livre est spatial et un film est temporel) et donc les activités de sauvegarde jouent sur les deux registres. Territorialiser du temps, temporaliser des espaces (Étienne y faisait déja référence, d’une autre façon).

Par ailleurs, j’ajoute aussi que ces activités de sauvegarde objectivent le mouvement fondamental de fréquentation des hypermédias (spécialement lorsqu’ils sont narratifs) : le franchissement permanent de la barrière diégétique, c’est-à-dire le balancement permanent entre l’intériorité et l’extériorité vis-à-vis de la narration.

2 – Sur infra, intra, exo et méta-récit :

Je rappelle d’abord les définitions proposées par Étienne :

Infrarécit : « infrarécit devrait selon moi devoir respecter son étymologie (infra : inférieur à, en dessous de) et ne concerner du coup que les milles petits événements qui interviennent sans se prêter à une mise en récit, jusqu’à preuve du contraire »

Intrarécit : « intrarécit (de intra, à l’intérieur de) semblerait mieux rendre compte que l’on est "la tête dans le guidon", limité à une vision locale du sens narratif, soit parce qu’il s’agit d’une unité narrative non encore raccordée aux autres micro-récits, soit parce que déconnectée de la trame principale »

Exorécit : « récit exogène de référence (Faust pour Sale Temps et Blade Runner pour 18:39) venant encadrer et impulser une vectorisation narrative et propose pour les qualifier le terme d’exorécit (exo : au-dehors) ».

Méta-récit : « je parlerai de méta-récit (au sens étymologique de « qui dépasse et qui englobe »), sorte de récit du récit, récit -en puissance car la définition du récit implique qu’il soit à destination d’autrui- d’abord déplier pour soi-même de l’histoire actualisée (vécue) qui fait accéder à une vision externe surplombante de l'histoire, telle que l'on se la raconte ».

Ce qu’Étienne nomme méta-récit, c’est, je crois, l’auto-récit, c’est-à-dire la constitution d’une mémoire de l’expérience (ce qu’on nomme plus simplement la réception ou encore, terme qui n’a pas mes faveurs, « appropriation »). J’avais effectivement considéré dans mon texte sur 18:39, l’auto-récit - en l’occurence, les tentatives toujours déjouées de raccorder les segments de l’exploration de 18:39 en une trame narrative consistante - comme une forme de méta-récit. À tort, car cet auto-récit n’est pas au-dessus des infra, intra et exo-récits. Il est « entre ». Plus exactement, il les tisse. « ...accéder à une vision externe surplombante de l'histoire, telle que l'on se la raconte » comme l’écrit Étienne, n’est qu’une des figures de cet auto-récit. N’étant qu’une de ses formes, on ne saurait donc qualifier l’auto-récit de méta-récit. Parfois, effectivement le « récit qu’on se raconte » surplombe (on voit la trame « complète » à laquelle on raccorde la séquence actuelle), parfois il est localement concentré (l’ « intra-récit » : oubli de la trame principale, irruption d’une trame inattendue qu’on ne raccorde pas). L’instant suivant, il se résorbe dans les frémissements de l’infra-récit (concentration sur un micro-problème du genre, vais-je cliquer ici ?). Parfois aussi, il est en liaison latérale avec les « exo-récits » construisant le sens en renvoyant à des récits de référence (Faust, Blade Runner...). Et surtout il circule entre ces structures idéales qui ne sont pas des « moments » isolables, séparés les uns des autres, mais des mouvements entre rétention et protention (Bergson, Husserl, Stiegler) ; on pourrait ajouter « extinction », au sens d’un oubli radical à l’écart de tous raccords possibles, une petite catastrophe des sens, peu fréquente, il est vrai dans les jeux vidéo, mais qui doit aussi exister. C’est tout ce processus imbriqué qui constitue l’expérience, et l’expérience n’est que sa mémoire (je dis « mémoire », non pas au sens de la rétention d’un évènement passé, mais mémoire de l’actuel constituée par le double mouvement du temps, que Deleuze, à la suite de Bergson, évoque en écrivant : « Dans tous les cas, la distinction du virtuel et de l'actuel correspond à la scission la plus fondamentale du Temps... faire passer le présent et conserver le passé » (Gilles Deleuze, L'actuel et le virtuel, in Dialogues, Champs, Flammarion, Paris 1996, p. 184). Ici, à la différence du cinéma (qu’avait en ligne de mire Deleuze dans la citation précédente), la complexité vient de ce que « faire passer le présent » comme « conserver le passé » ne concerne pas seulement la mémoire des images et des sons, mais s’accouple à l’effectuation (dans un actuel aussitôt virtualisé) des gestes (interfacés). À partir de là, la thématique du « cristal » deleuzien - quand l’évènement et sa mémoire « coagulent », c’est-à-dire ne peuvent être dissociés - pourrait aussi être creusée : une telle coagulation est-elle envisageable concernant des gestes interfacés ? Ce sera pour une autre fois...

3 - Enfin une petite question de terminologie :

Nous parlons maintenant couramment de « pragmatique de la réitération » pour désigner le parcours d’un hypermédia par reprise de certains segments déjà parcourus dans d’autres cheminements précédents. « Réitération » peut laisser croire qu’il s’agit de répétition, de redoublement. Or, bien sûr, il n’en est rien puique l’agencement différent des mêmes segments produit un sens à chaque fois singulier, notamment parce qu’il enchaîne des voies qui n’ont pas été encore explorées, et donc l’intention qui guide ces enchaînements s’est modifiée ( et elle se modifie, plus ou moins, à chaque instant). Il faudrait donc parler de « réitération-déclinaison » ou de « réitération-variation » ou encore de « réitération-réagencement ».

© Jean-Louis Weissberg - 2001