séance du jeudi 6 mars 2003

texte post-séance par : Luc Dall'Armellina

analyse de dispositifs interactifs et narratifs en vue de l'élaboration d'un vocabulaire critique.

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Attributs de mobilité et attributs temporels des figurines ludicielles


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du flow à la ritournelle

Frédéric Dajez base son hypothèse de travail sur une description de deux mondes repérés comme issus du genre plateforme et comme des modèles maintenant repérés (SuperMario Bros et PacMan). Son analyse commence par une affirmation que nous tenterons de discuter : « C’est le déplacement du personnage qui crée le récit. » A cette affirmation de départ, je présenterai cette objection, sous la forme d’une question :

Les possibles narratifs d’un monde peuvent-ils être déterminés par les conditions et les modalités de rencontre entre sujets, objets, et événements ?

Ce qui reviendrait à poser comme centrale, non plus la question du mouvement de la marionette dans un monde donné – qui n’en serait qu’un aspect - mais celle de la richesse événementielle de ce monde d’une part, de la capacité d’autonomie et du déplacement de ses sujets d’autre part, enfin du pouvoir d’évocation fantasmatique1 de ses objets.

Bref, toutes choses qui mettraient au centre les relations d’un sujet (personnage) pris dans le complexe des plis de son contexte (environnement).

Sens et expression

Répondre positivement à cette question, ce peut-être la chance de faire émerger le déplacement non seulement sous l’aspect visible d’un changement de coordonnées spatiales mais comme l’expression d’un désir dans un univers qui n’a de sens que par et dans l’expression de ce désir.

Là où le sens se perdrait enfin dans l’expression pure. L’expression (le mouvement) devenant la légitimation et où la performativité naturelle de ce monde rend possible l’avènement de l’expression. Nous serions ici tentés de poser la question « Qui le premier de la poule ou de l’œuf ? » (qui dans notre contexte serait : Qui du sens ou de l’expression pré-existe à l’autre ?)

Et l’on pourrait répondre, les deux simultanément tant qu’ils sont dans un rapport de nécessité. Ce que Humberto Maturana et Francisco Varela ont appelé l’autopoIese.

Le recours à ces concepts est-il crédible dans le contexte de SuperMario Bros et de PacMan ? Et pourquoi pas si l’on considère que le jeu vidéo est un champ de recherche en tant qu’il met en scène des représentations (scènes), des personnages (caractérisés) et l’incarnation actée (énaction) d’une figurine investie par les actes conscients et inconscients d’un joueur visant à obtenir dans le cadre d’un jeu de règles, des bénéfices primaires (satisfaction liée à la réussite ou au contrôle) et secondaires (plaisir narcissique ou de puissance). Le tout situé dans un monde d’objets (adjuvants, décors) et de règles propre à installer les possibles d’un scénario.

Mais avançons dans l’idée d’autopoïese. Même si celle-ci peut paraître plus encline à décrire l’infinie complexité de la vie biologique qu’à évoquer celle de SuperMario Bros, reste que ce qu’elle apporte est cette idée selon laquelle l’interaction de signes (personnages, décors, adjuvants) joue un rôle déterminant dans la production d’un récit, si récit il doit y avoir.

A propos de flow

L’autre aspect qui semble devoir être relevé dans le texte de Frederic Dajez est cette référence à la théorie du flow de Csikszentmihaly. Celle-ci paraît fort interessante quand à décrire le rapport singulier du joueur au temps. Le flow, que le dictionnaire Collins dote des sens de « flux », « écoulement », « circulation » ou encore « flottement » confère bien au terme le sens d’un moment « glissant ».

Cette idée du rapport au temps singulier a déjà été soulignée dans différents textes du séminaire2 sous les rapports de l’instant ou du temps suspendu. Avec le flow, c’est d’une autre manière que le problème du rapport au temps est posé. Il est dommage que cette théorie ne soit citée que pour en souligner la pauvreté conceptuelle, les faiblesses ou les usages abusifs. Une autre piste aurait été de se laisser entrainer par le pouvoir d’évocation du terme. Le flow semble posséder cette justesse à décrire nombre de mouvements et d’enchainements qui sont le propre des successions d’action dans la plupart des jeux3 (plateforme et simulation).

Ritournelle et galop

Dernier point, la description d’un monde déterminé par les déplacements d’un être (sujet-objet, marionnette) fait penser bien sûr à un concept développé par Gilles Deleuze à propos de l’animal (L’abécédaire de Gilles Deleuze par Claire Parnet « a comme animal ») et plus particulièrement de la tique.

La ritournelle : ce marquage du territoire par la boucle musicale réitérée soit la ritournelle est un concept Deleuzo Guattarien mais leur pré-existait4 ainsi qu’en atteste la recherche de la philosophe Anne Sauvagnargues. La ritournelle a fait l’objet chez Félix Guattari et chez Gilles Deleuze, d’une étude approfondie. Ce concept a été décrit chez Félix Guattari, dans « L’inconscient machinique » et se trouve lié à celui, complémentaire, de « cristal de temps » dans « L’image Temps – cinéma 2 » chez Gilles Deleuze.

Pour Gilles Deleuze5 : ce que l’on voit dans le cristal de temps, c’est un temps « non-chronologique ». Et s’il souscrit au concept Guattarien de « la ritournelle », il lui adjoint un autre concept complémentaire : le « galop ». Ce « vecteur linéaire avec précipitation et vitesse accrue »6 permet selon lui et avec la ritournelle de définir le temps musical. Ce qui l’amène à dire que « la musique aurait pour éléments principaux le cheval et l’oiseau ». Ainsi encore, pour le philosophe, si c’est le « bruit du temps » qu’on entend dans le cristal sonore, il faut donc que le temps soit double : la cavalcade du temps qui passe (le galop), et la ritournelle qui est « la ronde des passés qui se conservent ». Galop et ritournelle7 définissent donc le temps.

Pour Félix Guattari 8, la ritournelle définit et délimite un territoire existentiel, pour l’oiseau : l’espace des rapports sexuels, l’espace des rapports avec un prédateur. Elle est aussi le nome (ou chant) des corporations antiques, la zone érogène. Il pose alors les questions : comment un concept aussi simple (indicatif musical) que la ritournelle peut-il s’adapter à des choses complexes ? Comment (la ritournelle) joue-t-elle le rôle de « fonction existentielle » ? Comment rend-elle possible l’articulation de « n » points de vues ? Comment un bruit répété peut-il muter pour faire un champ de composition musicale ouvert ?

Il semble qu’une piste de réponse serait la variation, la variation qui s’essaie, par réitération à produire de l’altérité. Le numérique semble constituer le terrain favorisant l’émergence de ces « compositions ouvertes » dont parle Félix Guattari. La répétition du même, à doses mesurées de nouveauté, de variations (la variable des langages informatiques), dessine peu à peu la différence. Le temps devient, par son bouclage, un facteur de construction entre le territoire qu’il marque (ritournelle) et la vitesse qu’il faut pour créer de la différence (galop).

Pour Anne Sauvagnargues 9 , la question serait : Qu'est-ce qui est requis pour qu'il y ait ritournelle ?

« La ritournelle exige d'abord un vivant. Elle met donc en oeuvre un échange avec le milieu. Deuxièmement, la ritournelle n'intéresse pas tous les vivants (ni tous les échanges), mais un vivant, en train de mettre en oeuvre une activité de communication. Il faut donc un vivant capable d'une activité de symbolisation (éventuellement très rudimentaire) capable d'assurer une communication intraspécifique. Mais la ritournelle consiste à mettre en oeuvre une activité de communication (normalement dirigée vers l'autre, vers sa réception) en la détournant de sa fonction (être un signal pour un congénère). On l'a vu, la ritournelle est utilisée pour elle-même, par un mouvement en retour qui caractérise la réflexivité, qui montre qu'on passe d'une communication à une métacommunication, d'une communication centrée sur l'adresse à une communication qui dit quelque-chose sur la communication elle-même, qui se prend pour son propre objet). Mouvement en retour de l'activité de communication, la ritournelle se caractérise donc par la gratuité (contre l'utilité du signal), ce détournement de l'utile caractéristique de l'autotélie : l'activité qui n'est plus normalement adressée à l'autre est adressée à soi-même. Ces deux caractéristiques (gratuité et autotélie) indiquent que la ritournelle doit être comprise comme un jeu. »

Cette définition nous intéresse ici, par cette idée que la ritournelle organise un mouvement, qui par la réflexivité et la réitération met en place une métacommunication qui devient un jeu.

© luc dall'armellina - mars 2003


notes ::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
1
Ces si belles scènes de 2001 odyssée de l’espace, où la terre vue de l’espace y est rêvée, et avec quelle justesse quand on sait que ces vues n’existaient alors que fantasmatiquement.
2
par exemple : « Contextes de l’e-narratif », voir aussi la séance consacrée par Pierre Barboza à « Isabelle » ou encore mon texte de discutant de cette séance « Errance et praxis »
3
Par exemple un jeu de snowboard comme « Cool Boarders 4 » (PlayStation 1) ou de motos comme « RoadRash » (Sega MegaDrive et PlayStation 1).
4
Ritournelle : « (ital. Ritornello), sf. Court motif instrumental, mis en tête d'un air dont il annonce le chant, ou mis à la fin pour imiter ou assurer la fin du même chant. Fig. et famil. Répétition fréquente des mêmes choses, des mêmes idées. C'est sa ritournelle. » Source : Dictionnaire de la langue française, abrégé du dictionnaire Littré, Le Livre de Poche, 1990. Mais ce terme comme le fait remarquer Anne Sauvagnargues ( ENS http://www.ens-lsh.fr/section/philo/atel/rit1.htm )est utilisé très largement en philosophie, en anthroplogie, éthologie et notamment chez : Deleuze et Guattari, Mille plateaux, Minuit, 1980, p. 361 sqq. Deleuze et Guattari, Qu'est-ce que la philosophie ?, Minuit, 1991, p. 174. Deleuze, Abécédaire séquences "A comme animal", "C comme concept". Aristote, Parties des animaux, I, 8. Rousseau, Essai sur l'origine des langues, chap. I, II, III, XII, XIII, XIV, XVI. Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité, II, début. Merleau-Ponty, La nature, Seuil, 95 ; "L'étude du comportement animal chez Portmann" et "Le passage de l'instinct au symbolisme chez Lorenz" p. 284 sqq. André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, tome 1, chap. VI, p. 262 - 266 ; tome 2, III, chap. X, XI, XIII. Mircea Eliade, Image et symboles, tel, chap. 1, "L'image du monde", p. 5O sqq., "Symbolisme du centre", "Construction d'un centre". Lorenz, L'agression, Flammarion, chap. II, p. 28 - 30 ; chap. V.
5
DELEUZE Gilles « Le temps non chronologique » (4'30'') in « Le bruit du temps » enregistrement audio sur cd- audio de conférences.
Source http://www.revue-chimeres.org/chimeres/stream40/cd.html
6
ibid.
7
Ce concept a donné naissance à la pièce musicale de la compositrice et musicologue Pascale Citron « La Ritournelle et le galop », pour guitare accordée en 1/16e de ton, 1995.
8
GUATTARI Félix « Ritournelle » (2’00’’) in « Le bruit du temps » enregistrement audio sur cd- audio de conférences.
Source http://www.revue-chimeres.org/chimeres/stream40/cd.html
9
SAUVAGNARGUES Anne, ENS (Ecole Nationale Supérieure) Département Philosophie http://www.ens-lsh.fr/section/philo/atel/rit1.htm