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PROPOSITIONS DE DISCUSSION AUTOUR DU CONCEPT BLAIRWITCH

Jérôme Auzeray - Enseignant à l’École des beaux-arts de Metz et à l’IUT de Villetaneuse (Paris 13)

Les éléments :

Une fausse mythologie construite et programmée par deux auteurs pour le développement d’un vrai film de fiction proposé comme un vrai documentaire.

Un vrai film documentaire traitant d’un sujet pris pour réel et installé par un vrai film de fiction (Curse of the Blair Witch).

Un vrai site Internet reprenant le contenu du documentaire mais traité à la manière d’un journal cinématographique (par son développement de type épisode) avec un découpage et un “ remontage ” plus conforme au CD-ROM (www.blairwitch.com).

Un vrai film de fiction qui fantasme à paraître documentaire (The Blair Witch Project).

Trois vrais étudiants/acteurs jouant leurs propres rôles dans une fiction.

Deux vrais scénaristes/réalisateurs d’une fiction impliquant trois personnages jouant leurs propres rôles dans leur propre film documentaire.

Notion de débordement, le hors champ (où et quand finissent le récit, l’histoire, la scène et, pour le BWP, le support : merchandising, documentaire, site officiel et multiples sites individuels en relais “ BWP WEB RING ”).

Les narrateurs :

Le site BWP n’invite pas sincèrement le visiteur à résoudre l’énigme, seulement à en prendre connaissance par des procédés ouverts mais avec le garde-fou d’un corpus immuable (même si dynamique) qui, pourtant, laisse place à toutes les spéculations sans pour autant jamais déboucher sur une/la solution. Par l’artifice d’une présentation de type enquête policière, le site dupe sur la prétendue participation du visiteur à l’avancée de l’affaire : chacun analyse les “ pièces ” en espérant y découvrir l’indice, le chaînon manquant qui permettrait d’élucider le mystère. Et les nombreux sites de chat et de forum permettent d’échanger les points de vues et réflexions sur des détails finalement muets alors qu’il n’y a pas de solution, celle-ci n’ayant pas été prévue par les auteurs. On pourra toujours s’échiner à fouiller, le site reste un leurre, le bluff initial des deux auteurs du concept, le point de départ et le point d’arrivée entre lesquels l’ensemble du matériel réalisé (le documentaire, le film, les chats, les forums en lignes, etc.) s’insère en désordre pour en boucler la boucle.

La mécanique narrative mise à l’œuvre avec le site officiel du BWP peut être comparée avec celle du CD-ROM 18H39, la magie de l’interface empruntée à Blade Runner en moins. Comme pour 18H39, l’absence d’énigme stabilisée, de dénouement ultime sont particulièrement servis par le morcellement de “ l’histoire ” en fragments rétrécis, finalement fort peu bavards mais redoutablement stimulants. Peu importe en réalité ce que “ racontent ” ces unités informationnelles, chaque spectateur expérimentera sa propre histoire, évidemment étayée sur une base culturelle commune (peur du noir, des monstres, des sorcières, des formes – arbres, pierres, etc. mais aussi angoisse face au vide, à l’absence d’explications, de règles connues, etc.), qu’il développera mentalement à partir du kit fourni par les différentes sections du site et que les différents documents audiovisuels – film et documentaire – viendront renforcer par leur esthétique réaliste, surtout pour le film, et leur crédit d’authenticité, surtout pour le documentaire.

Avec le site BWP, son caractère archiviste, on inspecte le “ ça a été ” cher à Barthes tandis que le mouvement très présent dans le film tente de ramener le spectateur à l’instant vécu (sentiment amplifié par la nature faussement indicielle des images retrouvées). Le fractionnement et le montage documentariste du film donné à voir place le spectateur dans un dilemme proche de celui utilisé par Craven pour ses personnages du premier Scream assistant par écran interposé, et avec un différé de quelques dizaines de secondes, à une scène de meurtre proche, les privant du statut de témoins (l’action ayant déjà eu lieu) tout en leur conservant intacts les sentiments éprouvés avec une mise en situation réelle.

Le spectateur du film ne voit pas ce qu’un œil voit mais ce que les deux caméras emportées par les trois étudiants enregistrent au jour le jour : il parcourt un document en mouvement et ce quel que puisse être la position de cet “ œil ”. La présence inconditionnelle des deux caméras l’exclut de l’histoire, de la scène qu’il expérimente par procuration alors que, traditionnellement, le film, le documentaire et même le dessin animé, même avec des placements impossibles pour l’homme, tentent d’effacer la présence de la caméra : on ne voit jamais au travers d’une caméra. Ici, les champs des deux caméras se croisent constamment, elles regardent et se regardent, et finalement regardent les protagonistes. Elles nous montrent ce que leurs objectifs captent et cette vision n’est pas humaine, ce qui empêche tout transfert.

D’autre part, puisque le film montre les caméras qui ont précédé à sa production mais aussi les auteurs des images enregistrées, les trois étudiants alternativement acteurs, narrateurs et réalisateurs du documentaire (aucune image extérieures à ces deux caméras ne sont en effet utilisées pour le film), il résulte de cette délégation narrative extrême une quasi-invisibilité des narrateurs premiers que sont les deux auteurs/réalisateurs du film (invisibilité en fait indispensable à la crédibilité du projet).

Si l’on admet donc les deux réalisateurs de la fiction comme instance narrative principale invisible du récit premier (ceux qui nous content au travers d’un film de fiction l’histoire de trois étudiants en cinéma qui partent en forêts réaliser un documentaire sur une sorcière), on doit à présent reconnaître comme seconde instance narrative le trio d’étudiants se racontant au travers de leur propre documentaire/making of (nous partons en forêt réaliser un documentaire sur une sorcière), ou, si l’on préfère, par l’intermédiaire de qui le récit premier est délivré (il n’y a pas de voix off pour rapporter l’histoire, mais des personnages en acte qui enregistrent leur histoire en temps réel).

Évidemment, et même si nous assistons là à la démonstration sans doute la plus aboutie d’un remarquable exercice de style, d’autres tentatives d’invisibilisation de ce méganarrateur ont déjà pu retenir notre attention : Citizen Kane, malgré les placements improbables si chers à Welles ou, plus proche, le vrai faux documentaire sur la vie d’un serial killer, C’est Arrivé Près de Chez Vous .

Mais la grande performance de BWP, qui ne se retrouve ni dans Citizen Kane ni avec l’hilarant C’est Arrivé Près de Chez Vous, consiste principalement en l’élaboration du moteur narratif à l’œuvre dans le film (que nous retrouverons, bien que moins prononcé, dans le site) et qui invite le spectateur à se raconter l’histoire, du moins celle qui l’intéresse (et les nombreux forums en ligne démontreront que tous ne lisent pas le même récit). Dépouillé de ses ingrédients les moins ambigus (et donc les plus forts de sens), et si l’on veut bien faire abstraction de la remarquable scène finale, l’enchaînement des événements montrés par le film ne raconte rien de bien palpitant. Et c’est parce qu’il ne montre rien, ne dit rien, que le spectateur comble de lui-même les blancs en conformité avec une “ règle du jeu ” affirmée : puisqu’il a été posé comme postulat de départ qu’il y sera question d’ésotérisme, de sorcellerie et de mystère, celui-ci n’a plus qu’à se laisser guider par les symboles culturels utilisés.

Déjà, au tout début des années 90, Jean-Teddy Filippe avait-il eu recours à ce subterfuge de l’image “ vide ” mais commentée d’une adjuration à y “ voir ” un phénomène, d’ailleurs non explicité, avec ses fameux Documents Interdits, documents purement fictifs mais présentés comme authentiques et particulièrement crédibilisés par une télédiffusion sur l’antenne de la chaîne culturelle Arte. Toutefois, si le principe de la séquence “ amateur ” était respecté, un commentaire off, ajouté à des fins de compréhension, venait comme troisième instance narrative renforcer ou tout au contraire contredire les images montrées afin de les crédibiliser par rapport au récit.

Avec BWP, cette troisième instance, ce sous-narrateur ultime se réalise finalement à l’instant du visionnage au travers du spectateur lui-même. Là où les Documents Interdits nous énonçaient clairement comment nous devions lire ses images - et cette simple énonciation était à la fois suffisante et satisfaisante au spectateur passif -, BWP réussi à forcer son spectateur à définir lui-même ce que l’image pourrait donner à voir et à crédibiliser aussitôt cette auto-proposition.



On voit sur ce graphe qu’une quatrième instance devrait néanmoins s’intercaler entre la seconde et la troisième : celle déléguée à la narration filmique du montage qui, bien qu’occultée voire niée avec BWP n’en reste pas moins omniprésente (le film projeté est un montage réalisé à partir des rushs tournés par les 3 étudiants et certainement pas un document “ tourné-monté ”).

Le site n’offre pas tout à fait la même approche. Déjà parce que la notion de méganarrateur y est affirmée et assumée : ce site ne fantasme pas à passer pour une production des trois étudiants disparus. Ensuite parce que l’instance de second niveau du film de fiction (les trois étudiants se racontant en temps réel) n’existe plus : il n’est plus question d’un temps réel (même différé comme c’était le cas avec le film) et les documents proposés (par le méganarrateur), s’ils participent à la construction du récit ne le font pas en délivrant un quelconque “ message ” des étudiants mais comme indices sur le mystère qui entoure leurs 5 derniers jours (les DAT, bobines et bandes vidéos par exemple) et témoignages (interview de parents, du shérif, etc.). Enfin, si comme pour le film le spectateur/narrateur-suppléant continue de se raconter des histoires à partir d’éléments choisis, ceux-ci ne se suffisent plus comme déclencheur d’un moteur narratif mental. Tout au moins leur articulation n’offre plus guère de consignes pour la lecture de l’histoire, le récit redevient “ traditionnel ”, passant plus volontiers de l’oral du sous récit mis en image par les protagonistes eux-mêmes du film au scriptural.

Ici, tout va être dit, ou au moins tout ce qui pourra l’être sans donner à percer le secret. Les personnages ne délivrent plus leur récit par le biais du langage audiovisuel , ce sont les médias audiovisuels cumulés avec des sons, textes et autres photographies de personnes et d’objets qui témoignent directement. D’ailleurs, tout comme le vrai documentaire “ Curse of the Blair Witch ”, le contenu du site propose un point de vue sur le “ cas ” Blair Witch complètement différent de celui du film puisque l’affaire y est abordée par nombre de détournements sans cesse augmentés et mis à jour (enquête policière, interviews des familles, amis et divers professeurs, menées après les événements montrés par le film et forcément réalisées par de tierces personnes).

Visité avant la projection du film – et pour peu que l’on puisse faire abstraction des incontournables bandeaux publicitaires pour le merchandising –, le site BWP, accompagné du documentaire CBW dont il fait écho, se consulte comme le dossier approfondi d’un fait divers marquant. Exploré après le visionnage de TBWP, il prendra davantage l’aspect d’un jeu de cache cache policier, de lutte intellectuelle contre les auteurs véritables, en aboutissement d’un concept poussé à son terme.