retour sommaire
 
imprimer

Compte-rendu de la 4° séance (23 février 2000)

"Signes e-mouvants - images actées en hypertextes narratifs" de Luc Dall'Armellina

[ par Étienne Amato ]


Dans cet aperçu d'œuvres hypertextuelles en ligne, la narration et le sens sont naturellement portés par le texte. Cependant, la place accordée aux images qui agrémentent et nourrissent le parcours a suscité des interrogations sur cette articulation entre image et texte.

Notons tout d'abord que ces œuvres paraissent rigides en ce qu'elles figent les modalités de lecture proposée et ne recourent pas à une remise en cause des habitudes de lecture initiées.

Dans la mise en écran de l'un par rapport à l'autre, a été soulignée leur faible valorisation réciproque qui aurait pu se faire par l'intermédiaire d'une spatialisation riche de l'ordre de celle que peut exploiter le livre pour enfant.
 
 

LE STATUT DE L'IMAGE DANS LE RÉCIT HYPERTEXTUEL

Choix d'un genre particulier d'image. 

Notons que les images choisies ont une spécificité commune : elles sont fragmentaires, abîmées, dégradées vers le flou ou le détail, et en quelque sorte décontextualisées. 

Leur puissance réaliste de perception analogique a été gommée par traitement infographique pour favoriser une évocation poétique et sensorielle plus onirique.

Du coup, seul le texte peut éclairer l'image qui prend une valeur principalement illustrative, voire ornementale.

Sur ce point, deux interprétations sont envisageables :

-dégradation et amoindrissement de l'image mise à distance témoignant d'une crainte de ses pouvoirs 

-miseà niveau de l'image par rapport au texte lui-même fragmentaire et lacunaire, décontextualisée, qui harmonise les deux médias au propos d'ensemble, au risque d'assisterà un appauvrissement d'ensemble.

À cette réduction de la polysémie d'une image réduiteà rester illustrative du texte, correspond une littérature codée et factice, ici le roman de gare, qui se met en scène en jouant du stéréotype aussi bien textuel que visuel, sans pour autant tomber dans le roman-photo. 

On peut analyser l'image comme un espace d'identification du désir qui se passe de mot, en cela insuffisant par rapportà la narration.

Or, le texte linéarise la lecture et pas l'image, qui autorise un abord transversal et plus souple

Bien que la mise en tension de l'un et l'autre soit sensible, il serait déplacé de scinder et d'opposer image et texte selon une vision classique.

En effet, leurs territoires se contaminent et leurs délimitations s'estompent: textes en image bitmap, image intégrant des fragments de phrases se recombinant en boucle par des Gifs animées, colorisation des mots le transformant en texte acté.

L'instrumentalisation de l'image servant de point de bifurcation, de bouton, de carte, està mettre en parallèle avec les prescriptions de modalités de navigation et d'interaction dans les uvres visitées qui semblent ici plutôt fermées et rigides.

À la réflexion autour du fait que l'écriture s'affranchirait de la technique et résiderait plus dans des choix d'écriture, dans des prescriptions d'usage et des contraintes de lecture réinventées que dans des choix technologiques, a fait écho l'idée que la contrainte technologique n'est jamais quelque chose d'extérieurà l'écriture, mais par essence intérieure.

Il y a cependant une marge de créativité élargie par la déstabilisation des habitudes de lecture : Deux exemples évoqués par Luc : une uvre où les mots sont signalés comme cliquables alors qu'ils ne le sont pas réellement, et l'utilisation de préview, c'est-à-dire de vignettes de prévisualisation d'image que l'on peut agrandir au besoin, qui en ce cas affichent une image différente de l'attendue.

DES CONDITIONS DE RECEPTION MODIFIÉE

La spécificité de la consultation d'uvres en ligne se trouve dans le fait qu'elle est nécessairement soumiseà manipulation avant même sa prise de connaissance.

Un travail de mise en scène préalable s'impose dans le réaménagement des écrans, la surveillance des chargements de pages web, l'installation de plug-in. 

Du coup, la question de la nature du geste et de l'action sur l'image se pose en de nouveaux termes.

Umberto Eco dans " l'œuvre ouverte " évoquait les œuvres en mouvement appelant une collaboration du récepteur par une activité théorétique, c'est-à-dire d'interprétation, et axiologique, de définition de régime de valeur. 

Sort-on de la présence diégétique lorsque l'interactivité porte sur les conditions même de la réception, ou cela en fait-il partie ?

Admettre que la manipulation de la souris, par exemple, nous place en situation d'extériorité reviendraità affirmer qu'on est plus dans la présence. Or, n'est-ce pas une autre forme de présence qui se fabrique ainsi ? Et quel lien peut-on établir entre cette intériorité à l'histoire et cette extériorité de la manipulation ?

Simultanément acteur et metteur en scène, cette intervention sur la qualité de la réception introduit et renforce une dramaturgie inédite où le geste devient une dimension de la pensée.

Dans ce contexte, le geste interactif participe du cheminement vers l'intériorité et constitue un acte essentiellement projectif vers la narration.

Plutôt que metteur en scène, proposition du terme de garant de l'échange. 

Jusqu'à présent, l'auteur en tant que principal formalisateur de l'uvre choisissait la forme finale de son uvre et donc les formes de sa réception. Nous assistons à un rééquilibrage vers le récepteur en ce qui concerne la prise en charge de la réception.

Proposition de caractériser l'utilisateur comme étant un déclencheur : des propositions et des processus l'attendent et il prend plaisirà lancer et voir se développer ces " piéges "

Dans un texte, l'aspect formel est parfaitement maîtrisé, les intentions aussi, mais pas la réception. Cependant, pour l'hypertexte, combinatoire, non figé, tenant compte de l'histoire de notre présence (changement de couleur des liens), bien que l'auteur ait conçu une attente, la nature de la réception est encore plus labile et imprévisible.

Le dispositif interactif donne des motivationsà son utilisateur en tentant de mobiliser son attention dans un exercice qui peut s'avérer difficile. Or, cette opacité à la saisie immédiate peut être considérée comme la condition nécessaire pour qu'il y ait appropriation du contenu. Cette mise en situation qui implique le réglage des conditions de réception se conçoit comme partie intégrante du processus d'assimilation.

Ce contrôle visuel sur, en autre, les barres d'état de chargement semble instructif puisque cette vigilance canalise notre envie autant qu'elle la mobilise. Lorsque l'on charge une image par exemple, on se fieà cette colonne qui se remplit et l'on se met en phase avec la transmission.

Si on s'impatiente et que l'ordinateur se gèle, on l'attribuera facilementà la série de clics rapidesà laquelle on s'était livré sans retenue et non plus aux réseaux ou au processus de transmission, ce qui démontre notre responsabilisation et implication croissante.

GESTE ET IMAGE ACTÉE

Citation de Leroi-Gourhan : Image comme espace paradoxal irréductible au langage et saisissable par le langage.

Le régime actuel des images, soumisesà investigation età notre investissement pas seulement noématique mais aussi haptique, rapproche l'image du langage dans la mesure où celle-ci n'est plus seulement un objet misà distanceà interpréter, mais un objet structuré, avec ses sous-parties et fonctions intégrées qui se signalent à nous par le changement des pointeurs ou d'autres modes réactifs d'appelà l'interactant., indiquant par là une présupposition d'intentionnalité.

Le texte nous fait signe par sa lexicalité et la syntaxe des phrases.

L'image, elle, nous adresse des signes incarnés par des symboles, objets (le faisceau torche) et met en branle une pensée du geste, non pas mécanique, mais intellectualisé.

Jean Clément rappelait que les hypertextes nous convoquentà une activité physique, et pas seulement noématique, ce qui était déjà le cas pour le livre où l'activité physique est tellement intégrée qu'elle en est réflexe et non consciente, mais bien réelle. On s'en rend compte quand on imprime un livre sur imprimante et que l'on doit manipuler ces feuilles volantes.

Avec les hypermédias, l'aspect gestuel refait surface : les images sont devenues des méta-images, qui mettent en position de surplomb, et imposent pour y avoir accès qu'on les mette en scène parce qu'elles ne se dévoilent pas directementà notre attention. Sous cet angle, les trois états de l'image : inactive, en survol, et cliquée peuvent êtres pensés comme un seul et même objet, aux états changeants associésà des propriétés, qui la définit comme un méta-objet... 

C'est cette composition de l'image actée qui mérite d'élaborer un vocabulaire, de repérage des moyens de signalementà notre attention et d'appel au récepteur.

De l'image actée à l'acte imagé.

L'exemple de l'image de jambes féminines dans l'ombre que le curseur figurant un halo de lampe-torche vient révéler au grés des mouvements de la souris paraît emblématique du changement de relation au geste. 

Sorte d'il au bout de la main, le geste est transmué en mode d'observation, non sans rappeler la vieille théorie antique du rayon visuel palpant les objets et ramenant aux yeux les informations. " Voir, c'est avoirà distance " affirmait Merleau-Ponty, ce qu'énonce aussi le naïf impératif parental ", " on ne touche que des yeux ! "

Ce nouveau rapport éminemment orienté vers la tactilité construit un regard désormais appareillé, invité par la mise en scèneà en voir davantage. S'instaure alors une dynamique entre pulsion scopique et pulsion tactile (haptique) : l'il est pousséà voir, ce qu'il perçoit, il veut le toucher et au travers de cette image investiguée-investie, le regard est maintenu dans une distance qui maintient la pulsion.

De la sorte, on pourrait dire que l'on passe ainsi de l'image actéeà l'acte, ici la caresse, imagé.

SENTIMENT DE PARTICIPATION

Sur la grille d'analyse globale, questionnement autour de l'item indice de sentiment de participation.

Sur l'interactivité définie comme sentiment de participation par Brenda Laurel c'est-à-dire sentiment où non d'avoir été convoqué.

Resteà définir ce que recoupe cette convocation car on peut avoir une interactivité autour d'une action qui nous mettraità distance, pour laquelle on n'a pas l'impression de participer en tant qu'elle s'élabore, mais qui donne la possibilité de participerà la perception de l'action selon des points de vue variés que l'interactivité nous permet d'adopter.

Par ailleurs, cette approche du sentiment est évolutive en fonction de l'expérience qu'on a d'une médiation à un moment donné. L'exemple le plus frappant en est le logiciel de psychologie ELIZA qui établit une communication de type conversationnelle où les phrases écrites par l'homme vont alimenter la réponse de la machine, lui donnant l'illusion d'avoir affaire à un vrai psy en chair et en os.

Tant qu'on n'analyse pas la situation comme mécanisée, on est dans un système d'interactivité très fort, de l'ordre de l'intersubjectivité. 

A partir du moment où est découvert l'astuce qui consiste à rebondir sur nos paroles et à générer des réponses, sa mise à jour par l'envoi d'affirmations calculées pour obtenir un résultat confirmant la supercherie revient à piloter une machine et l'on sort alors de l'intersubjectivité.

Notre sentiment évolue significativement dans cette réitération du dispositif, qui permet de forger une méta-représentation, qui influera au final sur la prégnance et le régime de relation activé par l'uvre.

N'est-ce pas cela d'ailleurs ce qui gouverne et avive notre intérêt pour parvenir à forger notre jugement de l'œuvre et à évaluer le type de communication en jeu ?