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Compte-rendu de la séance du 14 juin 2000 autour de "BlairWitch Project "
Introduction de Janique Laudouar et Jérôme Auzeray

[ C.R. de Etienne Armand Amato ]


Jérôme Ozeray

NdR: (J'ai repris ici quelques éléments qu'il exposa à l'oral pour leur intérêt et apport au débat).

Les deux auteurs passionnés et de cinéma et d'Internet ont conçu leur site antérieurement à la réalisation du film.
Sur le site, tout a été conçu dans un souci de réalisme : l'entourage social des disparus joue son propre rôle : la mère d'Heather témoigne de la vie de sa fille, les vrais professeurs parlent de leurs anciens élèves, les photos de famille sont exhibées et les flashs infos de news locaux donnés à voir.
La méthode de tournage a consisté à lancer les trois étudiants fraîchement sortis de 3 jours d'initiation à la prise de vue dans la forêt avec un vague canevas d'histoire. Dans une sorte de course d'orientation en aveugle avec point de rendez-vous journalier, leurs conditions ont été progressivement aggravées : plus de kilomètres à parcourir, moins de nourriture, sans contact avec l'extérieur.
Même après que la "supercherie" soit devenue de notoriété publique, les auteurs se maintiennent dans une dénégation têtue de la facticité du récit et continuent à agir comme si l'histoire était vraie.
N'étant pas à une contradiction près, le site glisse, au détour d'une vidéo sur Heather, à l'opération de marchandising avec vente de divers produits (vêtements, gadgets) au risque de décrédibiliser l'ensemble du discours produit à renfort de preuves médiatiques.
Enfin, remarquable est l'effet en retour sur la réalité de cette petite ville qui a dû clamer par la voix de son shérif que tout ceci était fabriqué et mensonger, pour éviter de se voir transformée en "Blairwitch Land" par des hordes d'amateurs voulant en avoir le cœur net;-)

Madeleine Aktypi

Notons que BWP témoigne encore une fois de la fascination particulière qu'entretiennent les anglo-saxons avec les phénomènes paranormaux et surnaturels.
Le site semble en retrait par rapport à la qualité du film et dénote d'un caractère promotionnel.
Comme avec 18h39, est sous-jacente la conviction que l'on peut rendre visible à travers les moyens techniques ce qui n'est pas de l'ordre du visible, c'est-à-dire représenter l'irreprésentable : le mystère, l'horreur, les esprits. Ce besoin des étudiants d'aller vérifier par eux même de quoi il en retourne souligne le désir, non seulement d'expérimenter physiquement l'inexplicable en éprouvant ses sensations, mais aussi d'aider à résoudre l'énigme en l'enregistrant. Pris dans cette logique d'en fournir la preuve par l'image, garante de réalité et seule capable d'objectiver leur vécu, ils vont s'y trouver étrangement piégés, et nous avec, par des caméras qui justement les handicapent et qui au final ne font que saisir leurs peurs et angoisses face à l'inconnu.
BWP semble donc faire autant la preuve qu'il est encore possible de créer des légendes que de la tendance impérieuse de vouloir les fonder objectivement par la technique. Enfin, l'apparition de communautés d'intérêt autour d'œuvres de fictions (Eraserhead de Lynch, les bandes dessinées avec Bilal ou les Comix) est un processus maintenant établi. Plus intéressante est cette alimentation continue d'une pseudo-réalité qui la densifie et lui octroie un plus de réalité et d'authenticité, quelque soit par ailleurs son niveau intrinsèque de vraisemblance comme avec par exemple Starwar (cité par Anne-Gaëlle).

Bernard Skira

Dans le distinguo entre cinéma du réel (avec les Lumière) et de l'illusion (avec Méliès), ce qui permet peut-être de trancher la nature du récit réside dans le recours à des mécanismes de scénarisation, typiques de la fiction.
En effet, BWP reprend un procédé efficace qui se base sur l'instauration d'une différence entre les niveaux de savoir des spectateurs et des personnages, par le biais du pré-générique qui nous fait connaître leur sort.
Seul le recours classique par la mise en scène du réel à un jeu sur le vrai et le faux est en mesure de compenser la faible teneur de l'histoire, faite de manques et de "mystères".

Etienne Armand Amato

À propos de l'affirmation d'une impossibilité d'identification.
La structure du film pose initialement une dichotomie de statut entre l'image noir et blanc de la caméra 16mn destinée à la réalisation d'un film documentaire qu'espèrent faire les jeunes réalisateurs et l'image couleur de la caméra HI8 filmant le déroulement du tournage à la manière "d'un making-off". Cette distinction va voler en éclats au cours des évènements, le making-off devenant de fait le "vrai" documentaire et le noir et blanc perdant son identité de film à destination, ce qui contribuera à la désorientation du spectateur et favorise d'autant son immersion. Mais dans tous les cas, on sait que l'un des protagonistes tient la caméra en situation et cela s'oppose radicalement au point de vue omniscient de la caméra fictionnelle qui tâche toujours de dissimuler le dispositif de prise de vue et sa véritable relation au filmé. Du coup, l'image est ici expression d'un regard, d'une intentionnalité agissante. En ce sens, cette subjectivité à l'œuvre implique le spectateur à la place de celui qui vit la scène et la filme, d'où cette relation d'identification assignée par le dispositif de filmage.
Sur le docu-drama, bien que reprenant ses codes avec le pré-générique, ce film s'en distingue par l'absence de reconstitution et par cette construction légitimée sur de vraies images : l'ensemble des plans est issu de l'intérieur même de l'action et suit une chronologie respectée, selon une logique de temps réel in-situ (malgré les ellipses du montage).
Le film tire sa force de cette cohérence temporelle et le site l'englobe au point d'en devenir son hors champ en tant que complément spatial et archéologique qui le remet en scène. Ils sont tous deux aussi autonomes que complémentaires.
L'automédiation qu'appelle le film chez le spectateur est à voir aussi dans le film, par l'attitude des personnages qui s'y livre par voie audiovisuelle constamment en se racontant et se mettant en scène. Il y aurait donc un modèle qui se transférerait implicitement à nous et inviterait à prendre possession des médias pour s'impliquer dans la pseudo-réalité de BWP.
Le rapport aux jeux de rôle paraît aussi dans cette méthode de tournage qui évoque les "grandeurs nature" où il s'agit pour les participants de vivre le plus intensément possible l'aventure imaginaire, bien qu'au fond, chacun sache ce qu'il en est réellement. Le résultat est de parvenir à filmer cette croyance en action et son impressionnante puissance de contagion capable de forger une sorte de conviction délirante aux conséquences addictives redoutables.

Isabelle Rieusset-Lemarié

Le recours aux procédés narratifs classiques évoqués précédemment n'indique pas de renouvellement significatif.
Le plus innovant résiderait dans le degré atteint dans la scénarisation de la marchandisation, la mise en récit de l'objectif commercial et l'intelligence économique des auteurs d'ailleurs conjuguée à une manipulation perverse des acteurs supposés jouer leur rôle dans leur contrat en se faisant usurper leur statut d'auteur-réalisateur par les scénaristes démiurges.
A quand le produit pur vendu uniquement par la rumeur et autre "marketing viral" qui se sera émancipé de tous liens à une œuvre de référence, devenue superflue et encombrante ?
Sur la croyance, affirmer que les adolescents y ont cru oblige à préciser que cette croyance n'est plus celle, au premier degré, qu'ont pu éprouver les premières générations soumises aux médias de masses.
Surtout pour cette tranche d'âge accoutumée aux finesses de niveaux et aux jeux de codes narratifs, ils "marchent" comme avec une fiction, en l'occurrence fantastique, mais acceptent de se laisser perdre et de prendre d'autant plus de risques qu'ils s'y connaissent en astuces de narration.
Légende urbaine: en est-ce vraiment une ? (Non, c'est une légende rurale rétorqua l'autre ! ;-)
Ce coup promotionnel, lié au contexte favorable du Réseau, lui en fait prendre l'apparence (contagion, effets de levier, boule de neige), mais il ne faudrait pas confondre l'histoire fantastique à caractère légendaire et la "Success Story" : la vraie rumeur ne se lance pas.
Sur les relations entre crimes et narrativité, se dégage une constante (18h39, Sale temps) qu'il serait nécessaire de travailler pour voir en quoi les nouveaux médias se la réapproprient.

Réponse de Janique Laudouar :

Sur le vrai et faux dans l'esprit des adolescents, le phénomène intéressant est cette confrontation en réseau d'initiés, en face à face sur Internet, sans l'intermédiaire des adultes. L'invite collective à faire sa recherche, à se documenter, à investiguer sur le Net s'accompagne de conseils où les plus naïfs sont éduqués par les moins crédules dans une sorte de co-éducation collaborative : la recherche valorisante est passée dans les mœurs tel un jeu.
The BWP est assimilable à une légende car les réalisateurs de ce petit film d'auteurs n'ont pas voulu faire un coup à tout prix, mais ont été dépassés, d'un côté, dans la prise en charge de leur œuvre par des producteurs avertis, et de l'autre, par les rumeurs d'internautes, en partie issues d'un site ouvert un an avant la sortie, qui ont lancé le film au-delà de leurs espérances.

Jean-louis Weissberg:

La nouveauté dans la coopération entre site et film, qui les rend indissociable, est qu'ils se constituent comme deux moments inséparables d'un point de vue pragmatique, dans la mesure où le site est vu avec la mémoire du film, dont on a entendu parler à défaut de l'avoir vu.
Dans cette alliance, le film remplirait le rôle de méta-récit, qui se définit comme ce qui permet de donner une référence globale à la succession des informations que l'internaute vient piocher dans le site. Sans cette référence externe, celui-ci aura des difficultés à le saisir comme récit. Les écueils de la narration interactive du site sont ici résolus par l'existence d'un support parfaitement linéaire qu'est le film.
La solution instituée par le BWP consiste à disjoindre de façon complémentaire la fonction d'unité narrative, réservée au site, de celle de méta-récit, déroulée par le film.
La notion d'expérimentation de l'information.
Certains extraits des conversations nouées sur les forums et Chat tentent de démonter le processus de fabrication du film et d'en cerner leurs conditions "réelles".(extrait sur le DAT)
Illustrant une forme de rapport au récit tenant typiquement de l'expérimentation de l'information, ils rendent compte du passage d'un régime de croyance classique fondé sur l'adhésion au récit proposé par un autre (JT, émissions TV ou radios, presse) vers un régime où il devient, notamment par le biais des médias interactifs, possible à chacun de se faire l'expérimentateur des hypothèses de constructions logiques qui lui sont proposées. Dès lors, afin de les légitimer ou de les contredire, les affirmations se débattent au travers de simulations mentales des expériences dont le film témoigne. Le Réseau devient ici lieu de recherche, d'étayage pour élaborer soi-même sa théorie et la confronter aux autres approches.
Dans ce contexte, en enrichissant d'éléments l'histoire, le site agit tel un moteur narratif qui relance la dérive imaginaire et le désir de "modélisation" de chaque internaute. Celui-ci l'a continue, la développe et se forge sa version singulière qu'il propage et expose sur les canaux appropriés du Net.
Par ailleurs, l'instance narrative de ce "méga-narrateur" décelable au travers de la construction du site internet signale un processus de fabrication ou, du moins, l'intentionnalité dont témoigne une navigation et une architecture aux principes et objectifs parfois mystérieux mais bien établis. Les forums et Chat échappent eux en partie à cette volonté organisatrice et résultent davantage d'une manifestation spontanée d'internautes en besoin d'échanges.

Jérôme Oseray

Sur la question de l'identification et de l'accès au film, cette modalité est contestée par la nature de l'histoire qui barre toute immersion dans le film et nous met à distance.
Contrairement au récit traditionnel, le défaut de densité de ce récit pauvre empêche de s'y projeter. Il est constamment nécessaire de faire appel en soi à des situations, à des émotions ou angoisses personnelles pour alimenter de son imaginaire une œuvre qui ne se suffit pas à elle-même et qui pose le défaut d'identification comme principe justifiant le renvoi à cet ailleurs, à ce autour qu'est le site Web.
Au sujet des forums et Chat, il faut tenir compte de leurs liens avec les sites et cadres officiels qui président à une expression sincère, mais modérée et investie d'enjeux communicationnels importants.

Pierre Barboza :

Remarquable dans cette affaire, la dimension de culture générationnelle : le secret, le code, le second degrés, la connivence font que, de l'extérieur, on peut avoir l'impression qu'il n'y a pas de sens ou de signification.
BWP illustrerait un thème, celui de la contestation du mécanisme traditionnel de la représentation où l'on ne sait plus où est la scène et où sont les spectateurs.
Barthes dans S/Z opposait l'écriture classique où le style et le sens coïncide à une autre écriture pour laquelle la question de l'interprétation se pose puisque la textualité devient ce réseau de lectures possibles, avec un auteur comme créateurs de monde possible.
En ce qui concerne BWP, deux caractéristiques se dégagent : le contenu n'est pas à l'honneur, comme dans 18h39 ou Sale Temps. Cela renvoie à une approche du langage comme fonctionnant sur un mode inférentiel. Si on rejette le nominalisme, le langage fonctionne par approximations successives, par images s'affinant progressivement, mais il n'y a pas de concepts purs, objectifs.
C'est une machine énonciatrice où sont énoncées un certain nombre d'intentions dont il revient au récepteur de prendre acte et d'opérer un travail d'intégration. On pourrait distinguer quatre niveaux d'inférence :
-La logique fictionnelle, nécessairement pauvre.
-La logique documentaire : par les informations contextualisées sur le site.
-La logique de rumeur :un message initial, sans origine, se propage avec ce mécanisme inférentiel déclenchant passions et désirs, propre du succès.
-La logique ludique : il n'y a pas de fin, contrairement aux récits habituels, mais le jeu se poursuit dans la vie, sur le Net, et au quotidien pour se muer en "mode de vie" ou d'être repérable. Mais on est aussi dans la représentation, pas dans un jeu pur, qui annonce les systèmes énonciatifs générationnels face auquel les paradigmes classiques sont inefficaces.

Anne-Gaëlle Baboni Schilingi

Le site s'apparente d'emblée à un produit esthétique et non à un site informatif ou journalistique qui serait plus dense et fonctionnel.
La question entre croyance ou incrédulité doit être dépassée car ce qui se joue ressemble davantage à une envie de continuer à y être, à vivre l'histoire grâce à une immersion imaginaire qui implique de mettre en suspens. L'univers nous plaît et nous manque. Nous sommes alors poussé à nous y maintenir en acceptant de se leurrer soi-même.
Une remarque ironique sur le système commercial de distribution qui, en France, à paradoxalement cassé le ressort essentiel basé sur la confusion entre documentaire et fiction en annonçant sur les jaquettes vidéos : "on a jamais eu aussi peur depuis Shinning", rendant clair la lignée fictionnelle du film.

Frédérique Mathieu :

Les trois termes utilisés jusqu'alors de rumeurs, mythes, légendes demanderaient à être distingués. La rumeur conviendrait mieux, pour sa qualité d'apparente indécidabilité.
L'usage des rushs recyclés pour en faire une partie des images du sites s'apparente à la création d'une fiction et sape la valeur documentaire de l'image, qui ne résiste pas au léger décalage dans la façon de montrer une même situation entre le film et l'image rush.
Le mélange des statuts, images couleurs et noir et blanc, le cumul des fonctions, acteurs à la fois metteurs en scène et réalisateurs autant que jouets de forces insaisissables, conduit à une multiplication des niveaux d'interprétations et à un système d'emboîtement jetant la confusion, amplifiant la rupture de transfert et l'ubiquité dans la forme. Cela fait émerger un type de dispositif où les médias sont devenus des acteurs autonomes eux-mêmes objet de mise en scène. Ce principe se confirme sur le site où les indices sont des médias (K7 audio, bobines de pellicules) et fonctionnent comme garants de l'authenticité de l'histoire au point de devenir des sortes de narrateurs objectifs d'un feuilleton fictif.

NdR : Au plus près de vos propos, j'ai dû parfois les remanier pour les rendre plus explicites. J'espère ne pas les avoir trahis et que vous souscrirez à vos dires désormais figés.